La ville brumeuse de Baoding est connue pour deux choses : les hamburgers à la viande d'âne et les panneaux photovoltaïques. Véritable centre industriel situé au sud de Pékin (à 45 minutes en train à grande vitesse), la zone de haute technologie de la ville se qualifie de Power Valley parce qu'elle accueille de nombreux producteurs d'installations solaires.
...

La ville brumeuse de Baoding est connue pour deux choses : les hamburgers à la viande d'âne et les panneaux photovoltaïques. Véritable centre industriel situé au sud de Pékin (à 45 minutes en train à grande vitesse), la zone de haute technologie de la ville se qualifie de Power Valley parce qu'elle accueille de nombreux producteurs d'installations solaires. Mais selon Vincent Yu, directeur général adjoint de Yingli Solar, l'une des premières entreprises d'énergies renouvelables à s'être installée dans la ville, l'industrie a beaucoup souffert ces derniers temps. " Ces deux dernières années, nous avons subi beaucoup de pression. Les subventions pour les projets solaires ont diminué ", explique Vincent Yu. Les nouvelles installations solaires chinoises, enregistrées à 53 gigawatts en 2017 lorsque la demande était à son maximum, seront environ 40 % inférieures cette année, estime-t-il. Les photos dans son bureau montrent l'entreprise 10 ans plus jeune et au sommet de sa gloire. Lorsque les ventes étaient en forte hausse, l'entreprise a dépensé des millions pour sponsoriser les tournois de la Coupe du monde de football de 2010 et 2014. Yingli était le plus grand fabricant de panneaux photovoltaïques de la planète en 2012 et 2013, exportait dans le monde entier et était considéré comme un héros national en Chine. L'immense site de l'usine de Baoding demeure un témoignage de ce statut, avec son spacieux musée consacré à l'histoire de l'entreprise pionnière du solaire. Pourtant, Yingli est aujourd'hui insolvable. En défaut de paiement depuis 2016, elle a été poussée à quitter la Bourse de New York en 2018 parce que sa capitalisation était tombée sous le seuil minimum de 50 millions de dollars. Bien que Yingli fabrique toujours des panneaux photovoltaïques, ses usines fonctionnent à perte. Au point que certains se demandent comment fait l'entreprise pour garder la tête hors de l'eau. Mais les analystes estiment que les relations politiques de son fondateur ont peut-être contribué à faire patienter les créanciers. L'entreprise est la victime la plus renommée d'un changement de politique qui fait trembler le secteur des énergies renouvelables dans un pays autrefois célébré comme le leader mondial de l'énergie verte. Les investissements chinois dans les énergies propres se sont effondrés, passant de 76 milliards de dollars au premier semestre 2017 à 29 milliards de dollars au premier semestre 2019. Les préoccupations relatives à l'impact du réchauffement climatique n'ont jamais été aussi graves. Or, l'écart entre ce que les pays devraient faire et ce qu'ils font réellement - injecter une quantité croissante de dioxyde de carbone dans l'air - n'a jamais été aussi grand. Avec le retrait des Etats-Unis de l'accord de Paris sur le changement climatique, la Chine fait désormais l'objet d'une attention croissante. Le pays est à la fois le plus vert du monde et le plus polluant. Il possède plus d'énergie éolienne et solaire que n'importe quel autre pays, mais il est aussi le plus grand constructeur mondial de nouvelles centrales à charbon. En 2018, ses émissions ont atteint un niveau record, représentant plus de la moitié de l'augmentation mondiale des émissions de CO2 liées à l'énergie selon l'Agence internationale de l'énergie. En 2019, les émissions de carbone chinoises ont augmenté de 3% par rapport à 2018. " Les enjeux sont très importants pour la planète car l'économie chinoise est celle qui prospère le plus, déclare Adair Turner, président de la Commission sur les transitions énergétiques. Les émissions de carbone de l'Europe entière sont considérablement inférieures à celles de la Chine. " Il souligne que la promesse actuelle de la Chine, selon laquelle ses émissions de CO2 atteindront leur maximum d'ici 2030, est loin d'être assez ambitieuse. " Soyons clairs, si c'est tout ce que la Chine envisage de faire, alors nous courons au désastre climatique ", insiste Lord Turner, qui fait pression pour que la Chine envisage l'objectif zéro émission d'ici 2050. " C'est le cas pour tous ( les pays qui ont fait des promesses dans le cadre de l'accord de Paris, Ndlr). Tout le monde a toujours su qu'il faudrait des améliorations très importantes, pour éviter une hausse des températures de plus de 2°C. " L'accord de Paris sur le climat engage ses signataires, notamment la Chine, à limiter le réchauffement climatique à un niveau bien inférieur à 2°C. Aujourd'hui, cet objectif semble de plus en plus hors de portée. Si la tendance actuelle se poursuit, nous sommes sur la bonne voie pour atteindre une hausse des températures de 3°C d'ici la fin du siècle. Selon un récent rapport du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat des Nations unies, cela signifierait une élévation du niveau des mers pouvant atteindre 1 mètre, menaçant ainsi plus de 600 millions de personnes dans les zones côtières et de basse altitude. La Chine - distraite par le ralentissement de son économie, sa guerre commerciale avec les Etats-Unis et les manifestations à Hong Kong - n'est pas la seule raison pour laquelle la planète est sur la voie d'une catastrophe climatique dévastatrice, mais elle demeure en tête de liste. " L'élan général sur les questions de climat et d'environnement a diminué (en Chine) ", avance Li Shuo, principal conseiller en politique mondiale pour Greenpeace. Pékin a donné une priorité inférieure au changement climatique. " L'agenda écologique a été mis de côté ", dit-il. Selon les données de Bloomberg New Energy Finance, les investissements de la Chine dans les énergies renouvelables ont diminué de 39 % au cours du premier semestre de cette année, par rapport à la même période en 2018. Pékin a retiré ses subventions dans des projets de panneaux photovoltaïques au milieu de l'année dernière et réduit celles allouées à l'énergie éolienne, ce qui a provoqué un changement brutal. " C'est probablement le point le plus bas jamais atteint ", affirme Li Junfeng, décideur de haut niveau en matière d'énergie renouvelable et directeur du Centre national chinois pour la recherche sur les stratégies de changement climatique, qui fait partie du ministère chargé de la planification nationale. " La nouvelle politique n'est pas encore en place, bien que l'ancienne (politique de subventions) ait été arrêtée. " Il y a cinq ans, alors que l'économie chinoise avait le vent en poupe, Pékin a considéré que des politiques environnementales plus fermes étaient essentielles à sa transformation économique pour s'éloigner de l'industrie lourde à forte intensité énergétique. Aujourd'hui, avec une croissance économique plus faible depuis le début des années 1990, cela a changé. " La principale priorité politique du gouvernement est d'essayer de stabiliser l'économie du pays, explique Kevin Tu, un économiste expert en énergie ayant dirigé la branche chinoise de l'Agence internationale de l'énergie. Tout le reste, y compris la protection de l'environnement, et plus particulièrement le changement climatique, devra faire place à ces priorités politiques. " Sur le papier, les objectifs climatiques de la Chine n'ont pas changé : Pékin s'est engagé à ce que ses émissions de dioxyde de carbone culminent et à ce que 20 % de son énergie primaire provienne de sources non fossiles d'ici 2030. Malheureusement, cette promesse permettrait à la Chine de continuer à augmenter ses émissions pendant la prochaine décennie, ce qui aurait des conséquences dévastatrices pour la planète. Et n'oublions pas ses investissements dans la nouvelle route de la soie (l'initiative Belt and Road), dans le cadre de laquelle les banques d'Etat ont affecté plus de 30 milliards de dollars à la construction de centrales électriques au charbon dans d'autres pays, qui contribuent également aux émissions mondiales. La participation de la Chine à l'accord de Paris sur le climat en 2015 a été saluée comme une grande victoire par les militants. Convaincre Pékin de fixer des objectifs climatiques était une priorité absolue pour le gouvernement Obama. Mais dans les négociations, les gouvernements mondiaux s'attendaient à ce que la Chine atteigne son objectif d'émissions bien avant 2030. Cette année 2020 sera cruciale, les pays ayant signé cet accord étant censés soumettre des objectifs plus ambitieux - mais l'ambiance à Pékin rend cette éventualité moins probable pour la Chine. Parallèlement, le charbon semble à nouveau avoir la cote, le Premier ministre chinois Li Keqiang l'ayant identifié comme un domaine prioritaire. La Chine en reste le plus grand producteur mondial. Beaucoup considèrent que cela fait partie de l'attention croissante portée à la sécurité énergétique à Pékin, résultat de l'effroi des dirigeants chinois face à la détérioration de leurs relations avec l'Occident." L'inquiétude qui entoure la question de la sécurité énergétique est une bénédiction à part entière pour le (secteur du) charbon en Chine ", déclare Kevin Tu. Les décideurs politiques s'efforcent également de maintenir le coût de l'électricité à un niveau relativement bas pour stimuler l'économie, de sorte qu'à partir de ce début d'année, le prix de l'électricité produite par les centrales au charbon, qui est réglementé de façon centralisée, pourra fluctuer - vraisemblablement à la baisse. Ces facteurs participent à aggraver la situation pour l'industrie des énergies renouvelables. Après avoir accordé des subventions généreuses à ce secteur pendant plus d'une décennie, Pékin a soudainement tourné le dos à l'énergie solaire en 2018. Les paiements en souffrance ont occasionné un déficit d'environ 200 milliards de renminbis (soit 25,6 milliards d'euros) dans le fonds de développement des énergies renouvelables qui versait autrefois ces subventions. Frank Haugwitz, fondateur d'Asia Europe Clean Energy (Solar) Advisory à Hong Kong, affirme que ces subventions ont contribué à une explosion du solaire qui a dépassé toutes les attentes du gouvernement avant de déclencher la soudaine rupture. Les dés sont désormais pipés en faveur du charbon. Les nouvelles politiques en matière d'énergie renouvelable sont axées sur la parité du réseau - c'est-à-dire la construction de projets éoliens et solaires uniquement si ces derniers peuvent concurrencer le prix du charbon. Or, la chute des prix de l'énergie au charbon et la mise en service d'un grand nombre de nouvelles centrales au charbon font concurrence déloyale à l'éolien et au solaire, qui risquent de ne plus pouvoir rivaliser. En 2019, l'industrie éolienne a encore eu la chance de bénéficier d'une ruée de projets alors que les promoteurs tentent de s'emparer des dernières subventions. La pression diplomatique exercée sur la Chine pour qu'elle améliore ses objectifs climatiques s'est manifestée de manière publique. Lors d'une visite d'Etat du président français Emmanuel Macron, en novembre dernier, les deux parties ont publié une déclaration commune, dans laquelle elles ont promis que l'accord de Paris sur le climat était " irréversible " et que de nouveaux objectifs climatiques seraient fixés pour le milieu du siècle. Les responsables politiques chinois comme Li Junfeng estiment que cette pression est malvenue et que la Chine est en passe de dépasser les objectifs climatiques existants, sans devoir officiellement adopter de nouveaux objectifs. " Maintenant que les Etats-Unis se sont retirés de l'accord de Paris, toute la réponse mondiale au réchauffement climatique est en train de changer, déclare-t-il. Soyons réalistes... Il n'y a aucune raison de vouloir accélérer les choses. " Li Junfeng souligne également que la Chine a atteint, et de loin dépassé, la plupart de ses objectifs climatiques antérieurs. L'engagement du pays à réduire son intensité de carbone - la quantité de carbone produite par unité de PIB - de 40 à 50 % à l'horizon 2020, par rapport aux niveaux de 2005, a été accompli trois ans avant la date butoir. La Chine a également dépassé ses objectifs en matière d'installations solaires, bien que cette croissance fulgurante ait entraîné un déficit de subventions. Pendant de nombreuses années, la lutte contre le changement climatique a été le seul domaine d'entente globale entre Pékin et les capitales occidentales. Même le politicien occidental le plus belliqueux citerait le bilan climatique de la Chine comme un exemple à suivre. Pourtant, cela est sur le point de changer. " La situation risque d'empirer assez rapidement si la Chine n'avance pas dans la bonne direction ", dit Todd Stern, l'envoyé spécial des Etats-Unis sur le changement climatique pour l'accord de Paris, qui ajoute qu'il y a simplement " moins de marge de manoeuvre " de nos jours en termes d'émissions mondiales. " Nous ne pouvons pas faire ce que nous devons faire, à moins que la Chine ne frappe un grand coup. " " Nous entrons dans une nouvelle ère. Il ne s'agit plus seulement d'un sentiment d'urgence, mais d'une question de temps. Faites le calcul, et vous verrez si nous en faisons assez, soutient Todd Stern. L'accord de Paris fera l'objet de hauts et de bas, au niveau de la volonté politique de ses pays constituants. " Ça a toujours été le cas. La faute est à attribuer à un manque de volonté politique de la part de tous les gouvernements engagés (ou presque), comparé aux actions nécessaires. Financial Times