Margrethe Vestager a de nouveau frappé. La commissaire européenne à la Concurrence avait déjà mis à genoux Apple, Google et d'autres ténors américains. Cette fois, elle s'en prend à deux géants européens, le Français Alstom et l'Allemand Siemens, en bloquant la fusion entre les constructeurs de trains qui bénéficiaient pourtant de l'appui de Paris et de Berlin. Elle a résisté à la pression énorme qui pesait sur elle et ainsi peut-être galvaudé ses chances de devenir la nouvelle présidente de la Commission européenne.
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Margrethe Vestager a de nouveau frappé. La commissaire européenne à la Concurrence avait déjà mis à genoux Apple, Google et d'autres ténors américains. Cette fois, elle s'en prend à deux géants européens, le Français Alstom et l'Allemand Siemens, en bloquant la fusion entre les constructeurs de trains qui bénéficiaient pourtant de l'appui de Paris et de Berlin. Elle a résisté à la pression énorme qui pesait sur elle et ainsi peut-être galvaudé ses chances de devenir la nouvelle présidente de la Commission européenne. L'ironie, c'est que Margrethe Vestager a juste fait son travail qui consiste à préserver la concurrence européenne, partant les intérêts du consommateur européen. Une fusion entre Alstom et Siemens aurait conféré aux deux entreprises une position dominante sur le marché européen des trains à grande vitesse et de la signalisation ferroviaire. La facture d'un tel monopole aurait finalement - par le biais de marchés publics plus chers pour les trains et la signalisation - impacter le contribuable ou l'usager du train. La commissaire européenne à la Concurrence se devait d'intervenir. Margrethe Vestager a-t-elle raison ? La fusion poursuivait un objectif noble, selon Alstom et Siemens. Unir leurs forces devait les aider à rivaliser avec un concurrent de taille à l'échelle mondiale, le géant Chinois CRRC. Cette société d'État s'arroge, selon Bloomberg, pas moins de 71% du marché ferroviaire mondial. Un argument qui ne convainc pas Frank Verboven. Avec 40 économistes européens, le professeur d'économie à l'université de Louvain et spécialise de la concurrence a cosigné une lettre ouverte en vue de soutenir l'interdiction de la fusion. "Une fusion entre Alstom et Siemens aurait créé un acteur dont le poids se serait apparenté à celui de CRRC. Mais cet acteur aurait-il été plus compétitif pour autant ? À cet effet, la fusion aurait dû générer de très importantes économies d'échelle. Or il est tout aussi possible que la société fusionnée fournisse moins d'efforts pour être compétitive." CRRC n'est pas présent sur le marché européen et ne représente donc pas une préoccupation pour Margrethe Vestager. Mais quid si la société d'État - avec un chiffre d'affaires deux fois plus important que celui des activités ferroviaires combinées d'Alstom et de Siemens - lance demain une offensive sur le marché européen ? "Nous ne savons pas si les Chinois vont s'établir en Europe et Margrethe Vestager ne peut pas prendre des décisions sur la base d'hypothèses", déclare Alexis Walckiers, économiste en chef de l'Autorité belge de la Concurrence, qui s'oppose publiquement à la fusion tout comme les organes de surveillance de la concurrence néerlandais, espagnol, britannique et allemand. "La percée en Europe de CRRC n'aura peut-être lieu que dans 20 ans, mais une fusion entre Alstom et Siemens impacterait dès demain le consommateur européen. Les deux entreprises l'admettent d'ailleurs entre les lignes : "Nous devons être forts en Europe afin de pouvoir être compétitifs sur d'autres marchés". En d'autres mots : Alstom et Siemens doivent pouvoir conquérir des parts de marché au niveau mondial aux dépens du consommateur européen." En quoi les champions européens posent-ils problème ? Ils n'en posent pas, mais ils ne relèvent pas de la tâche de Margrethe Vestager. C'est pourtant ce que réclament Paris et Berlin : un assouplissement des règles de la concurrence européennes afin que les entreprises puissent fusionner sans entrave pour devenir des "champions industriels". Mais elles ont dû faire face à des vents contraires, non seulement de la part des 40 économistes européens, mais aussi de Clemens Fuest, le président du célèbre institut de recherche économique allemand Ifo. "On ne devient pas compétitif par la taille, mais bien grâce à la spécialisation et la flexibilité. Comme le prouve le succès mondial de nombreux champions cachés du secteur industriel allemand", commente Clemens Fuest. "La création d'un empire industriel aurait reçu, certainement en France et en Allemagne, le soutien des pouvoirs publics. Or ce genre de scénario se termine rarement bien pour le contribuable", explique Johan Van Overtveldt, ex-ministre des Finances et candidat N-VA aux élections européennes. "L'adage too big to fail s'applique non seulement aux banques, mais aussi à l'industrie comme nous l'avons déjà vécu dans le secteur sidérurgique. La France a toujours chéri ses champions nationaux et néglige la large base de PME et de sociétés en croissance. Cette attitude explique en partie pourquoi l'économie française fait aujourd'hui partie des plus faibles d'Europe." La France et l'Allemagne ne doivent donc pas s'immiscer dans les règles de la concurrence européennes, selon Johan Van Overtveldt. "Quand l'Europe tape sur les doigts des petits pays - comme la Belgique avec l'excess profit rulings (lorsque Margrethe Vestager a demandé à la Belgique de récupérer 700 millions d'euros d'impôts impayés auprès de 35 entreprises, NDLR) - personne ne s'offusque. Mais si elle s'en prend aux grands, c'en est trop et les règles doivent être réécrites. L'arrogance des grands pays, voilà ce qui détruit l'Europe." Nous ne devons donc rien faire contre la concurrence déloyale de la Chine ? Au contraire, nous pouvons faire beaucoup de choses, selon Jan Cornillie, candidat sp.a aux élections européennes. En tant qu'administrateur d'Infrabel, le gestionnaire de l'infrastructure ferroviaire belge, il soutient la décision de Margrethe Vestager. "Nous pouvons sanctionner les entreprises chinoises subsidiées par le biais de droits antidumping, mais c'est compliqué. Il est préférable d'utiliser les dispositions européennes relatives aux aides d'État. Elles valent aujourd'hui pour les entreprises européennes, mais rien ne nous empêche de les appliquer aux entreprises chinoises, dans le cadre des marchés publics par exemple." Quid si CRRC achète purement et simplement Alstom et Siemens ? "Cela aussi, nous pouvons l'empêcher, comme l'Allemagne le fait déjà", poursuit Jan Cornillie. "Dans les secteurs stratégiques comme la défense et l'énergie, Berlin peut bloquer des acquisitions qui permettraient à une société non européenne d'acquérir plus de 10% d'une entreprise allemande. Introduisons une règle similaire pour toute l'Union européenne." Peter Altmaier, le ministre allemand de l'Économie, va plus loin. Il veut un fonds souverain qui protège les sociétés technologiques allemandes contre les repreneurs étrangers indésirables. Jan Cornillie n'y est pas opposé, mais il estime que les pouvoirs publics doivent surtout investir dans la recherche, l'innovation et l'instauration d'un climat favorable aux entreprises. "Je suis par exemple partisan de l'European Battery Alliance visant à créer une industrie européenne solide dans le domaine des batteries. Cette initiative peut selon moi donner naissance à un grand acteur européen dans ce secteur, à condition que nous puissions encore acheter d'autres batteries en Europe." Mais le danger de favoritisme politique menace déjà, selon Frank Verboven. "Ce n'est pas un hasard si l'Allemagne et la France plaident justement aujourd'hui pour une intervention accrue de l'État. Les Britanniques soucieux du marché sont sur le point de quitter l'Union européenne. C'est à eux que l'on doit une politique de la concurrence aussi forte en Europe. Nous risquons de retomber dans les anciennes pratiques, avec des mesures spécifiques pour les entreprises individuelles. Qui bénéficiera de l'argent de l'État, et qui n'en bénéficiera pas ?" Traduction : virginie·dupont·sprl