Le marché des transferts bat son plein en football, alors que les championnats européens reprennent les uns après les autres. Comme chaque année, il contient son lot de montants fous et semble indiquer que la régulation du sport voulue par l'UEFA, avec le fair-play financier, n'atteint pas ses objectifs. Survol de quelques éléments marquants avec Jean-Michel De Waele, professeur à l'ULB et spécialiste des questions de politique sportive.
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Le marché des transferts bat son plein en football, alors que les championnats européens reprennent les uns après les autres. Comme chaque année, il contient son lot de montants fous et semble indiquer que la régulation du sport voulue par l'UEFA, avec le fair-play financier, n'atteint pas ses objectifs. Survol de quelques éléments marquants avec Jean-Michel De Waele, professeur à l'ULB et spécialiste des questions de politique sportive.Le passage de Charles De Ketelaere de FC Bruges à l'AC Milan est le transfert sortant le plus cher de l'histoire du football belge: 35 millions d'euros. Le symbole d'une inégalité de plus en plus forte entre les clubs, Bruges dominant le football belge de la tête et des épaules ?Il y a quelques années, on disait la même chose d'Anderlecht qui pouvait acheter les meilleurs footballeurs belges. On l'accusait d'ailleurs d'acheter parfois des joueurs pour déforcer la concurrence plutôt que pour renforcer son équipe. Mais évidemment, les sommes n'avaient rien à voir: on achetait des joueurs pour quelques millions de francs belges, tandis que l'on n'a plus de joueurs sur le marché européen en-dessous de six ou sept millions d'euros. On est dans un autre ordre de grandeur.C'est vrai: les riches sont de plus en plus riches et les pauvres plus pauvres. Ce qui est intéressant dans le cas de Charles De Ketelaere, c'est que pour une fois, il s'agit d'un gamin qui a été formé dans le club de sa ville et que le football belge vend. Ce n'est quand même pas la même chose que d'aller chercher des gamins dans le fin fond du Nigeria ou du Cameroun pour les revendre plus cher, avec une série qui finiront dans des hôtels sinistres ou à la rue s'ils se blessent ou s'ils ne performent pas. La différence de De Ketelaere comme Tielemans ou Dendeoncker, c'est que ce sont des produits de la formation belge. C'est plutôt une bonne nouvelle.Qui plus est, De Ketelaere a choisi lui-même son avenir: il y avait une offre plus importante de Leeds, mais il a choisi l'AC Milan...Oui, c'est un gamin intelligent, qui n'est pas bling-bling.Ceci étant, la dualisation est effectivement importante, surtout dans un championnat comme la Belgique où les moyens sont réduits, les droits de télévisés moins importants qu'ailleurs. En Angleterre, le dernier du championnat gagne largement plus que Bruges en droits de télévision.Ce qui me frappe beaucoup dans le cas de Bruges, c'est le cas de Stanley Nsoki venu pour 6 millions d'euros et qu'ils parviennent à revendre 12 millions un an après, pour un joueur qui a du talent, mais qui est un gaffeur continuel. Bruges a acquis une compétence d'un niveau européen dans sa capacité à revendre des joueurs.La manne annuelle de la Champions League joue-t-elle un rôle dans ce maintien de Bruges au sommet?Oui, mais ce qui est neuf cette année - et dangereux !- c'est que Bruges va se faire plus d'argent en vendant des joueurs qu'avec la Champions League. C'est là que Bruges entre dans une nouvelle dimension. La Champions League rapporte 25-30 millions, mais ils vont revendre des joueurs pour 70 ou 80 millions. C'est gigantesque! Même s'il faut rester prudent avec les chiffres qui sont donnés.C'est dangereux parce que cela fonctionne tant que l'on fait des bons achats et que l'on peut revendre. On peut connaître une ou deux années où les achats ne fonctionnent pas et où l'équipe ne performe pas.Précisément, dans ce marché des transferts, la situation du FC Barcelone est extraordinaire: ce club surendetté, obligé de vendre Messi en 2021 pour obtenir des liquidités, effectue une fuite en avant en achetant de nombreux joueurs, avec l'espoir que cela paye, plutôt que de régulariser leurs comptes...Ils ont trouvé des fonds avec des manoeuvres financières comme la vente de droits d'auteurs pour la diffusion à vingt ans, la vente d'une partie de la filiale chargée de la production filmée...Ces clubs ne font pas que de l'achat et de la vente de joueurs, ils gèrent aussi toute une série d'entreprises proches de leur sport et qui génèrent du cash. Barcelone se sépare d'une partie des bijoux de famille en espérant acheter de meilleurs joueurs et revenir au premier plan.Un club comme le Barça ne peut pas se permettre le passage à vide qu'ont connu certains clubs italiens comme l'AC Milan ou l'Inter de Milan ont dû vivre. Une question similaire se pose pour d'autres grands clubs comme Manchester United en Grande-Bretagne. Cela semble effectivement être une fuite en avant.Ce qui est effectivement scandaleux dans tout cela, en plus des sommes d'argent absolument inacceptables qui circulent, c'est que les plus riches sont en réalité les plus endettés. Ils ne tiennent leur poids que de la force de la marque. Le Barça, le Real sont des marques... c'est comme si Coca Cola ne pouvait pas tomber en faillite.L'entre soi des puissants et de la finance les laisse vivre comme si de rien n'était. Et le politique ne fait rien non plus.Le fair-play financier mis en place par l'UEFA ne tenait en effet pas compte de l'endettement structurel. Et il n'en reste pratiquement plus rien...Il n'en reste plus rien, en effet. Mais il faut balayer devant sa porte: les supporters admettent cela et le plébiscitent. Ce sont les premiers à hurler quand leur club va mal ou que la concurrence réussit mieux. En Belgique, de grands supporters d'Anderlecht trouvent que le règne de ces riches Brugeois est insupportable. On a aussi un exemple extraordinaire en Angleterre avec Newcastle, racheté par l'Arabie Saoudite, mais après une grogne initiale, les supporters se taisent au vu de l'argent et des joueurs qui arrivent.L'émotion collective et le plaisir que produisent le football fait que les supporters ne protestent pas. Ils sont contre l'argent fou du concurrent. Et je suis désolé, mais la place donnée dans les médias à toutes ces affaires est incroyable.Un autre phénomène frappant cette année, c'est la rivalité féroce entre les clubs qui se volent des joueurs les uns les autres, qui surenchérissent...Je pense que ce n'est pas neuf. Mais ce qui est fascinant depuis des années, c'est de voir comment les supporters suivent le mercato avec passion. Ils vont voir toutes les vingt minutes si leur club a acheté quelqu'un quelque part. Même si on sait bien que 80-85% des rumeurs de transferts ne se réalisent jamais. Tout le monde a à y gagner, sauf le supporter, qui ne se rend pas compte qu'il paye quelque chose ne fut-ce qu'avec les publicités diffusées. Les agents de joueurs sont évidemment friands de vendre des infos ou des intox à la presse, ne fut-ce que pour valoriser leurs joueurs. Alors que souvent, on est en droit de se demander sur quoi cela se base quand on dit qu'un blub est "intéressé" par un joueur.Mais voilà, le football est le symbole du capitalisme le plus féroce de notre société, mais aussi des fake news.Ce qui est frappant aussi dans ce mercato, c'est le nombre de joueurs prêtés, avec ou sans obligation d'achat. L'UEFA a annoncé qu'elle allait réduire le nombre de joueurs qui pourraient être prêtés par un club. Mais cela aussi, est révélateur: ces joueurs ne joueront jamais pour ce club, ce sont des produits que l'on veut revendre. Dans tout ce talbeau, ilfaut aussi se rendre compte que les clubs créent des galaxies auxquelles ils appartiennent. C'est l'exemple de Sergio Gomez, qui pourrait être acheté par Manchester City à Anderlecht, avant d'être prêté à un club de sa galaxie, avant peut-être de le revendre plus cher.Ce qui me frappe beaucoup dans tout cela, c'est la manque d'intérêt du monde sportif pour toutes ces questions. J'ai organisé un webinaire avec deux économistes français pour tenter de savoir quelle réforme était possible, en français et en nglais, il n'y a eu aucun journaliste! Zéro! Par ailleurs, on a eu aussi extrêmement difficile à trouver des personnes capables de présenter un système alternatif. Or, moi je pense que l'on n'arrivera à réformer que sur base d'un système alternatif. Répéter sans cesse que "foot-fric", ce n'est pas bien, pour ensuite aller voir la Champions League le soir, on n'avance pas. Nous sommes dans toutes nos contradictions.