Ancien " sherpa " de François Mitterrand, premier président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), membre du conseil d'Etat, essayiste, romancier, maître de conférence, polytechnicien et chef d'orchestre, " Jacques Attali mêle plusieurs vies ", rappelait Philippe Close, le bourgmestre bruxellois, en introduisant la conférence que l'intellectuel français donnait à l'invitation de la Ville de Bruxelles. L'occasion de discuter sur l'état du monde, de la Chine et Donald Trump. Et surtout de la nécessité pour l'Europe d'avoir une espérance, un projet.
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Ancien " sherpa " de François Mitterrand, premier président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), membre du conseil d'Etat, essayiste, romancier, maître de conférence, polytechnicien et chef d'orchestre, " Jacques Attali mêle plusieurs vies ", rappelait Philippe Close, le bourgmestre bruxellois, en introduisant la conférence que l'intellectuel français donnait à l'invitation de la Ville de Bruxelles. L'occasion de discuter sur l'état du monde, de la Chine et Donald Trump. Et surtout de la nécessité pour l'Europe d'avoir une espérance, un projet. TRENDS-TENDANCES. Aujourd'hui, le monde semble plus instable que jamais. JACQUES ATTALI. Nous avons eu ces derniers jours deux actualités particulières ( l'échec de la procédure d'impeachment lancée contre Donald Trump et la difficile gestion en Chine du problème sanitaire causé par le coronavirus, Ndlr). Elles sont significatives de ce qu'est notre monde. Nous avons aux Etats-Unis une caricature de démocratie, avec un président qui viole tous les jours la déontologie de sa fonction et une opposition qui pense que la seule façon de se faire entendre est de faire comme lui. Ce pays, envers lequel nous sommes remplis de gratitude parce que sans lui, de même que sans les Soviétiques, nous ne serions pas là aujourd'hui à parler librement. Mais ce pays n'est plus à la hauteur de ce qu'il était en termes d'éthique, de conduite de la liberté. De l'autre côté, il y a la Chine, l'autre superpuissance en devenir. Celle qui, pour certains, est appelée à remplacer les Etats-Unis, ce que je ne crois pas, parce que la Chine n'a jamais été structurée pour être une nation impérialiste. La Chine donne la preuve qu'une dictature ne peut pas être une superpuissance planétaire parce qu'elle est paralysée par le secret, la méfiance qui s'installe dans le peuple. Ces deux superpuissances se sont discréditées. Il leur manque à toutes les deux " quelque chose ". Que leur manque-t-il ? Aux Etats-Unis, il leur manque la conception du long terme, autre chose que l'accumulation financière et la conception égoïste du pouvoir narcissique d'une petite caste au pouvoir. En Chine, il manque la confiance du peuple en son avenir, empêchant celui-ci de partager un projet de long terme. Aucune nation n'est capable d'être durablement stable, harmonieuse, puissante, si elle n'a pas un récit à proposer à son peuple. Un projet, un rêve, une espérance - pour employer un discours religieux. Sans espérance, sans projet, on se renferme dans l'instant, l'immédiat, la distraction, l'égoïsme. Tant que nous n'avons pas créé une espérance nous permettant de penser que cela ira mieux demain, nous sommes condamnés au populisme. Pourquoi ? Si vous avez ce sentiment que cela n'ira pas mieux demain, vous en concluez que ceux qui dirigent ne peuvent que vous mener dans le mur. Le populisme est d'abord un dégagisme. Et comme l'a montré la Révolution française, le dégagisme est sans fin : la révolution a mangé ses enfants par étapes successives, jusqu'au moment où quelqu'un a sifflé la fin du jeu. Le plus vraisemblable est que nous nous acheminions vers une seconde vague de dégagisme, dont nous apercevons les prolégomènes en Allemagne ou en France. Ce dégagisme peut se traduire par l'arrivée de populistes au pouvoir, ou s'incarner aussi dans l'impossibilité de gouverner, comme en Espagne, en Belgique, au Portugal, en Italie, etc. C'est une période extrêmement dangereuse. La France pourrait voir arriver Marine Le Pen au pouvoir ? Bien sûr. Si nous ne pensons pas que c'est possible, elle arrivera. Je pense que si des élections avaient lieu maintenant, elle ne serait pas élue, mais tout est possible. C'est d'autant plus possible que personne, en France, n'est élu président de la République. C'est toujours quelqu'un qui est battu. Et personne n'a été réélu, sauf après une cohabitation. Et personne n'a été réélu quand il a été élu la première fois où il s'est présenté. Vous êtes pessimiste ? Non, je ne le suis pas. Je dis les dangers pour qu'ils n'adviennent pas. Deux maximes françaises caractérisent aujourd'hui l'action politique. La première est : " Après moi le déluge ". La seconde : " Il n'est pas de problème qu'une absence de solution ne finisse par résoudre ". Nous sommes déterminés par la procrastination. Mais si nous ne sommes pas capables de voir ce qui peut arriver de pire, le pire arrivera. Et le pire, c'est une situation climatique catastrophique, une évolution de l'Afrique avec une population qui passera à 2 milliards et demi en 2050 et 4 milliards en 2100. En 2050, c'est-à-dire demain matin, le Nigeria comptera davantage d'habitants que les Etats-Unis ou l'Europe. Si nous ne sommes pas capables de maîtriser les gaz à effet de serre, ce sera une catastrophe. Ici, mais aussi dans toute la région du Sahel, de la Mauritanie au Soudan, 250 millions d'habitants aujourd'hui, 750 millions en 2050. Je pourrais poursuivre la liste des cataclysmes qui sont devant nous, et qui sont parfaitement maîtrisables, à condition de s'en occuper maintenant. Alors, où sont les espérances aujourd'hui ? Elles sont en partie dans ceux qui pensent que l'avenir est technologique et que la science nous promet des lendemains magnifiques, qu'elle est capable d'apporter des solutions aux problèmes du monde. Je songe au transhumanisme qui rêve de régler le problème de la mortalité. L'autre discours d'espérance est plus ancien. C'est le discours religieux. Ainsi, à côté des deux superpuissances vacillantes, le monde balance entre quatre espérances incertaines et fragiles. Il y a la fragilité américaine, la fragilité chinoise, la fragilité technologique (ces entreprises sont mortelles, à la merci du moindre progrès d'un concurrent) et le religieux qui, à mon sens, a peu de chance de constituer une espérance en devenir. Dans ces quatre univers, les préoccupations de long terme sont absentes. Ce qui compte avant tout est la survie du pouvoir, de l'instant. Nos sociétés démocratiques sont particulièrement soumises à la tyrannie de l'instant, car elles sont portées par une valeur qui est absolument majeure pour nous : la liberté individuelle. C'est une valeur dangereuse ? C'est une valeur magnifique. Mais poussée à l'extrême, elle donne le droit de changer d'avis, donc d'être déloyal et de considérer que rien n'est stable, ni durable. Et progressivement, nous avons choisi un mode de gouvernement qui donne un pouvoir absolu à l'expression la plus capricieuse de la liberté individuelle, qui est celle du consommateur. Certes, nous sommes à la fois citoyens, consommateurs, épargnants, travailleurs. Mais nous avons choisi que le consommateur soit le maître, qui exige une satisfaction immédiate. Le consommateur tue le travailleur, le citoyen. Amazon détruit nos villes. Nous ne créons pas les conditions de penser à l'intérêt des générations futures. Nos sociétés ne seront pas capables, si nous ne changeons pas, d'affronter les enjeux de long terme qui viennent : enjeux économiques, militaires, climatiques, démocratiques, sociaux, etc. Et la place de l'Europe sur l'échiquier ? Un pion en marge du jeu ? Nous, Européens, avons une grande chance. Nous avons fait le chemin qui nous permet de savoir ce que nous avons à gagner et ce que nous avons à perdre. Nous devons simplement prendre conscience de ces trois mots : Nous sommes seuls ! Si les Martiens nous attaquent - je dis Martiens pour ne pas désigner l'un ou l'autre - , personne ne nous défendra. La prise de conscience de notre solitude peut prendre plusieurs années, mais elle viendra. Et nous aurons alors le choix : nous coucherons-nous devant un dictateur ? Nous enfermerons-nous, mus par un égoïsme naïf, chacun derrière nos frontières ? Ou deviendrons-nous adultes, prendrons-nous nos responsabilités ? Pour redonner à l'Europe un nouveau souffle après le Brexit, il faut réconcilier les Européens avec leurs institutions. Est-ce encore possible ? Je le dirais autrement. Les Britanniques, avec le Brexit, ont réussi quelque chose de formidable : ils se sont donné un projet. Ils retrouvent une chance extraordinaire car ils ne peuvent pas ne pas avoir compris maintenant qu'ils sont seuls. C'est une chance, car ils ont une espérance : reconstruire un projet national, reconstruire des relations avec nous ou avec d'autres, redonner du sens à leur industrie, recréer les conditions d'un projet. Je les envie pour cela. La nouvelle Commission européenne d'Ursula von der Leyen a quand même présenté le Green Deal... Oui, mais nous n'avons pas de projet aussi explicite que les Britanniques, parce que nous n'avons pas conscience de notre dénuement. Bien sûr, il y a beaucoup de pauvres en Europe. Mais, collectivement, nous sommes assez riches pour nous permettre le luxe de ne pas avoir conscience du danger. Dès que l'or est arrivé d'Amérique, l'Espagne est morte. Ce sont toujours les nations qui prennent conscience des dangers ou des manques qui réussissent. La raison voudrait que notre solitude soit une source d'espérance. Mettons-nous ensemble sur les deux sujets majeurs de demain. L'écologie et la défense. La défense, ce ne sont pas seulement les questions militaires mais aussi un souci de créer un vaste espace non antagonique, qui s'étendra à l'est et au sud. Il s'agit de faire preuve d'un altruisme désintéressé. Et pour le développement de l'industrie européenne, il faut sortir de cette politique de la concurrence suicidaire. Comment mobiliser les citoyens européens sur ces projets ? Je ne pense pas que cela doive passer par une réforme des institutions, mais plutôt par un débat sur notre solitude face aux " Martiens " qui peuvent venir de partout. Nous en avons les moyens. Nous avons les institutions qu'il faut, une puissance formidable. Nous sommes enviés du monde entier. Un nombre considérable de pays rêvent de nous rejoindre, nous avons des institutions très solides, nous avons la plus grande banque d'investissement du monde, nous avons une banque centrale qui ne demande que de verser autant d'argent que nécessaire pour investir. Mais nous avons aussi tous les signes de la rupture. Nous sommes passés pas loin d'un gouvernement soutenu par les nazis en Thuringe. Cela fait songer à l'évolution de l'Allemagne en 1931. Vous parliez d'espérance, de projet. Quel est le vôtre en particulier ? Je travaille depuis quelques années à lancer un concept qui est celui de l'économie positive, c'est-à-dire travailler pour les générations futures. Cela veut dire être durable économiquement, socialement, écologiquement. Et durable aussi en termes démocratique et de gouvernance. Ces quatre dimensions comptent. Il faut qu'une entreprise, une ville, un pays soient le plus positif possible. Nous mesurons dans la fondation que je préside ( Positive Planet, Ndlr) la positivité des pays de l'OCDE. La Belgique se place en 12e position, ce qui n'est pas mal. Et j'aimerais que chaque année, la publication de cet indice suscite un grand débat : pourquoi avons-nous reculé ? Pourquoi avons-nous de mauvaises performances dans la mobilité sociale, la place des femmes ? Je rêve d'un débat sur ces sujets, plutôt que de poser simplement la question du taux de chômage, du taux de croissance ou du déficit budgétaire, qui est une façon sommaire de penser. Groucho Marx demandait : " Pourquoi m'intéresserais-je aux générations futures ? Elles n'ont rien fait pour moi ". Pourtant, les générations futures sont fondamentales au bonheur de tous. Si plus personne ne naît sur la planète, s'il n'y a plus de génération future, il n'y aura progressivement plus de maternité, de crèche, d'école, d'université. Plus personne pour remplacer ceux qui partent à la retraite, et les survivants se retrouveront assez vite dans un enfer. Et le dernier éteindra la lumière en partant, sauf qu'il n'y aura plus de lumière. Même si nous sommes fondamentalement égoïstes, les générations futures sont vitales pour nous. Aucune société ne peut durer si elle n'est qu'une gestion en pilotage automatique de la distraction du citoyen. Agir dans l'intérêt de ceux qui ne sont pas encore nés est la clé de la survie de notre civilisation.