L'heure où l'Europe se cherche, où la zone euro vit des heures difficiles (en Italie entre autres) et où un conseil des ministres franco-allemand se tient ce mardi pour préparer un important conseil européen à la fin du mois, nous avons rencontré avec quelques confrères français cet observateur en première ligne pour qui l'Union européenne vit aujourd'hui un "moment de vérité".
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L'heure où l'Europe se cherche, où la zone euro vit des heures difficiles (en Italie entre autres) et où un conseil des ministres franco-allemand se tient ce mardi pour préparer un important conseil européen à la fin du mois, nous avons rencontré avec quelques confrères français cet observateur en première ligne pour qui l'Union européenne vit aujourd'hui un "moment de vérité".Depuis le conseil européen de 2012 qui a lancé l'Union bancaire, "des efforts considérables ont été accomplis", nous dit-il d'emblée. Un de ces efforts a été de mettre en place une "union bancaire", qui a pour but de couper la contagion et l'auto-alimentation des crises bancaires et des crises de dette publique. On a créé un mécanisme de supervision unique, un mécanisme de résolution pour les banques en difficulté. "Mais nous n'avons pas pour autant coupé cette boucle fatale entre crise les banques et les Etats, ajoute Jean Pisani-Ferry. Il suffit de regarder la part des obligations d'état italiennes détenues par les banques italiennes et la réaction des marchés à l'égard des banques et des obligations italiennes il y a quelques jours. L'union bancaire reste imparfaite. Or la fragilité se joue à la marge, dit-il". Pour parfaire cette union bancaire, les politiques ont mis deux sujets sur la table. Le premier est de constituer un système européen de garantie des dépôts (pour éviter que les dépôts d'un pays en difficulté ne quittent le pays, aggravant encore la crise dans ce pays). "Mais c'est un sujet tabou en Allemagne, note l'économiste français".Le deuxième sujet est la constitution d'un "back stop", d'une barrière de sécurité financière destinée à sauver le système bancaire d'un pays si le fonds de garantie des dépôts qui est constitué par les cotisations des banques ne suffit pas. "Qui apporte le financement additionnel, interroge Jean Pisani-Ferry ? L'idée est que ce soit le MES, le mécanisme européen de stabilité. Mais il y a des discussions difficiles avec l'Allemagne parce que l'on touche à un problème constitutionnel, dit-il. Le Bundestag (le parlement allemand) aurait-il la capacité de bloquer un tel engagement du MES comme il a aujourd'hui la possibilité de bloquer les programmes d'aides à différents pays." Voilà pour les défis de l'Union bancaire.Un deuxième enjeu européen majeur est de savoir comment stabiliser la zone euro. Autrement dit, "comment absorber les chocs, pour les Etats individuels ou pour la zone dans son ensemble ? Le Président Macron s'est profilé très tôt sur le sujet : il a dit vouloir un budget pour la zone euro". Il y a plusieurs solutions pour résoudre ce point, observe Jean Pisani-Ferry. L'une consiste à mettre en place des lignes de liquidités (à faible conditionnalité) pour les Etats qui verraient les robinets financiers des marchés se fermer. "Il faut que les pays sachent que sans passer par un programme (c'est-à-dire une aide conditionnée par un programme de restauration des finances publiques comme la Grèce l'a connu, NDLR), ils peuvent avoir accès de la liquidité. Deuxième solution : mobiliser le budget européen. Certes, il est destiné à financer l'acquisition de biens publics ou des investissements, mais il a aussi des propriétés de stabilisation, assure l'économiste. Le problème est qu'un petit budget européen - de l'ordre de 0,5 ou 1 point de PIB - ne peut pas absorber de grands chocs.Autre possibilité, évoquée par le ministre allemand des finances Olaf Scholtz : créer un fonds européen de réassurance chômage. "Chacun des Etats-membres resterait responsable de son assurance chômage, mais s'il dépasse un certain seuil, il peut obtenir un prêt ou un transfert temporaire, explique Jean Pisani-Ferry. L'idée est intéressante : avec des moyens limités vous pouvez avoir une capacité d'absorption des chocs plus importante. Mais c'est une idée personnelle d'Olaf Scholtz. Et à ce titre, elle reste marginale.Troisième enjeu à régler : la gouvernance de l'eurozone. La France avait proposé de nommer un ministre des Finances de la zone euro, mais l'idée semble faire long feu.En revanche, on discute du renforcement du MES qui pourrait devenir un "fonds monétaire européen". Le renforcement de cette institution pourrait répondre au problème causé par une certaine défiance qui règne chez certains à l'égard de la Commission européenne. Mais attention à ne pas créer des conflits de compétences."On reproche à la Commission d'être trop politique, trop souple, explique Jean Pisani-Ferry. En outre les grands pays lui reprochent également de donner trop de poids aux petits Etats-membres". Dans la Commission, chaque pays dispose d'un commissaire, alors que dans le MES, le pouvoir est proportionnel au capital injecté. Dès lors, l'Allemagne et la France y dispose d'un droit de veto. Ce renforcement du MES pourrait dès lors mener à un "gouvernement parallèle" de l'eurozone et instaurer une "guéguerre" de pouvoir entre la Commission et le MES.Un des défis consiste aussi à réfléchir à la convergence budgétaire des Etats-membres. "Mon sentiment personnel, dit Jean Pisani-Ferry, est que nous sommes arrivés à l'épuisement du fonctionnement du pacte de stabilité et du micro management des états par les autorités de Bruxelles. Dans un environnement qui se caractérise par la montée des eurosceptiques et l'apparition de gouvernements mandatés par les électeurs pour réaliser de profonds changements, il existe un risque important de "clash" politique direct entre les règles (budgétaires européennes) et la souveraineté", note l'économiste. Un "clash" qui pourrait venir de Rome. Quelqu'un comme Matteo Salvini (le chef de la ligue du Nord et ministre de l'intérieur italien) rêve sans doute de prendre des mesures qui défieraient les autorités bruxelloises."Le système de règles ne peut fonctionner que s'il existe entre pays un consensus de fond sur la nature des politiques à mettre en place", note Jean Pisani-Ferry qui estime qu'on ne pourra pas avoir l'économie d'un débat sur le sujet. On devra s'interroger sur la manière de résoudre les crises budgétaires futures. Faut-il permettre aux Etats-membres d'avoir davantage d'autonomie budgétaire, mais en leur donnant aussi plus de responsabilités. Et, s'ils commettent des erreurs, faut-il se donner la possibilité de restructurer les dettes publiques européennes ? Ces questions entrent évidemment en résonance avec la situation politique actuelle en Italie, pays considéré comme le nouveau maillon faible de la zone euro. "On ne sait pas très bien ce qui va se passer en Italie, avoue Jean Pisani-Ferry. Les programmes des partis au gouvernement (le Mouvement5Etoiles et la Ligue), supposent des dépenses de 6 points de PIB (environ 120 milliards d'euro). Pour un pays qui n'a pas de croissance et qui doit supporter une dette publique de plus de 130% du PIB, c'est l'explosion, poursuit-il. Mais tout cela est en train de s'ajuster. Un certain nombre de mesures ont été retardées, mais jusqu'où, se demande-t-il ?"L'incertitude prévaut aussi sur les attitudes du gouvernement à l'égard de l'union européenne. "Mais il me semble, ajoute l'économiste, qu'au-delà du cas particulier de l'Italie, se pose la question de savoir comment la zone euro résiste à des périodes de tensions politiques plus fortes, dit-il. Il faut en tirer les conséquences en termes de règles de fonctionnement. Nous devons être plus clairs sur ce que nous voulons faire ensemble. L'Union européenne doit désormais se reconstruire par rapport à l'extérieur, ajoute-t-il.Toutes ces incertitudes, tous ces problèmes réveillent aussi une question fondamentale : a-t-on eu raison d'avoir voulu une union monétaire ? Car l'union, aujourd'hui imparfaite, semble écarteler les diverses économies de la zone euro.Les bénéfices de l'euro l'emportent sur ses inconvénients, répond Jean Pisani. "Parmi les quelques actifs européens que nous avons, il y a la monnaie unique". Avant d'y renoncer, il faut y réfléchir à deux fois. "L'euro peut nous servir dans la manière de nous positionner dans le commerce international aujourd'hui. Il n'y a pas beaucoup de pays qui peuvent se targuer d'avoir une monnaie internationale". Pour Jean Pisani-Ferry, les bénéfices de l'euro sont aujourd'hui réévalués à la hausse dans un contexte économique mondial où les Etats-Unis semblent vouloir utiliser le dollar dans leur seul intérêt. "Nous y gagnons en émettant des actifs, demandés par le reste du monde, libellés dans une monnaie stable. L'euro est un élément fort dans nos relations avec les autres zones du monde". Certes, l'euro a aussi un coût : la politique monétaire unique ne convient plus nécessairement à une zone euro dont les économies divergent parfois fortement entre le Nord et le Sud. Et le taux d'intérêt, unique pour le Nord et le Sud de la zone, ne peut donc plus constituer la variable d'ajustement de ces écarts internes. Ce différentiel économique entre les sous-zones économiques renvoie d'abord à la question de savoir quel est le rôle des politiques budgétaires au sein de l'Europe, observe Jean Pisani-Ferry. Il renvoie aussi à des problèmes qui ne se situent pas entre les Etats, mais à l'intérieur de chacun d'eux. "Ces trajectoires économiques différentes sont des problèmes qui apparaissent de plus en plus en plus fort à l'intérieur même des Etats, où il existe des zones de prospérité et des zones en déshérence. C'est une caractéristique de l'économie d'aujourd'hui, qui favorise l'agglomération autour des métropoles qui attirent les qualifications, les laboratoires de recherche, les sous-traitants,.... Et cela on ne se résout pas avec les taux d'intérêt", observe Jean Pisani-Ferry.Et lorsqu'on lui faut observer que la grande différence est que pour réduire ces écarts internes, chaque pays peut réaliser des transferts alors que dans la zone euro, ces transferts sont très limités, Jean Pisani-Ferry répond que les transferts sont un élément qui ne joue que "jusqu'à un certain point". "Ce n'est pas à vous, qui représentez un journal belge, que je dois dire que les transferts, au bout d'un certain moment, suscitent des réactions politiques", ajoute-t-il en clin d'oeil. Tout autant que des transferts, "nous avons besoin d 'instruments de développement économique, ajoute-t-il."La zone euro est donc arrivée à un "moment de vérité", conclut Jean Pisani-Ferry. Nous avons une situation internationale dramatique, des tensions internes. C'est le moment où les Européens doivent se demander si l'Europe sert à quelque chose". Et la réponse, pour cet Européen convaincu, est évidemment positive : "Voici dix ans, on pouvait se dire, tel le chancelier de l'Echiquier puis Premier ministre britannique Gordon Brown, que l'Europe ne servait plus à rien puisque le processus d'intégration se faisait au niveau de l'économie mondiale. Mais nous ne sommes plus du tout dans cette situation, affirme Jean Pisani-Ferry. Nous nous apercevons que la puissance est un élément qui compte, de même que la capacité de négocier, d'assurer sa sécurité, de gérer ses frontières,... Sommes-nous capables de nous hisser à la hauteur de ces enjeux ?"