Une fois payé son loyer et ses factures, Bekir Gök, ouvrier de dépôt et père de trois enfants à Istanbul, se retrouvait les poches vides. Il a fini par rejoindre ses collègues en grève. Par ce sacrifice, Bekir et les siens réclamaient une hausse de 4 livres turques de l'heure (25 centimes d'euros), le prix d'un pain.

En réponse, la chaîne de supermarchés Migros a licencié 257 employés, dont M. Gök, avant de faire machine arrière et de leur accorder l'augmentation demandée après dix-sept jours de grève. L'entreprise, qui avait justifié les licenciements par "l'occupation" de ses dépôts, s'est félicitée, dans un communiqué, de leur retour, à l'issue de l'accord trouvé dimanche.

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Grèves record

"On demandait le prix d'un pain! C'est rien à côté de ce qu'on leur a fait gagner depuis le début de la pandémie", lance Bekir Gök devant le dépôt où les grévistes se sont mobilisés. Leur mouvement s'inscrit dans une vague de mouvements sociaux, inédite en Turquie depuis les années 1970. Plus d'une soixantaine de grèves, d'occupations d'usines, de protestations et d'appels au boycott impliquant au moins 13.500 salariés ont été recensés en deux mois dans le pays, confronté à une inflation officielle de près de 50% sur un an - plus du double selon des économistes indépendants. Et de plus en plus souvent, les salariés obtiennent gain de cause, incitant d'autres à prendre le relais, alors que depuis le putsch militaire de 1980, de nombreuses restrictions ont étouffé le droit de grève et les activités syndicales.

"M'offrir de temps à autre les repas ou des courses que je livre? Impossible avec mon salaire!", dit amèrement Ferhat Uyar, qui travaille à Ankara pour Yemeksepeti, entreprise pionnière de la livraison à domicile en Turquie. Avec ses collègues, le coursier de 27 ans a cessé le travail début février, suivant l'exemple de nombreux autres employés des entreprises de livraison, dont l'activité a explosé depuis la pandémie.

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Pour se faire entendre, les coursiers ont bloqué des routes avec leurs motos, vêtus des blousons roses aux couleurs de leur employeur, réclamant aussi le droit d'adhérer à un syndicat. Pour contrer le mouvement, Yemeksepeti a tenté une manoeuvre administrative lui permettant de changer de statut au registre des entreprises.

"Par cette tricherie, l'adhésion des employés à notre syndicat devenait nulle", celle-ci étant liée à la branche professionnelle déclarée, explique Bayram Karkin, du syndicat Nakliyat-Is. Mais cette tentative a généré un élan de sympathie en faveur des grévistes, avec des appels au boycott des entreprises en cause relayés sur les réseaux sociaux. Yemeksepeti a aussitôt enregistré une baisse de près de 70% des commandes, affirment les syndicats. Des célébrités ont soutenu ces appels quand des employés de Migros, menottés, ont été placés en garde à vue pour avoir protesté sous les fenêtres de leur patron.

Le chanteur Haluk Levent s'est même directement impliqué dans les négociations, en jouant les médiateurs entre les employés et la chaîne.

"Toujours plus vite"

Pour Ferhat Uyar, le soutien de la population est également crucial pour obtenir l'amélioration des conditions de travail. "Même s'ils nous accordent une augmentation, la pression pour livrer toujours plus vite au risque d'accidents demeure. Il faut être syndiqué pour résister", estime-t-il.

Selon Nakliyat-Is, 190 coursiers ont été tués sur la route en 2020. Sollicitée à plusieurs reprises par l'AFP, Yemeksepeti n'a pas répondu. "Les conditions de travail se sont détériorées avec la pandémie. Les employés ont été poussés à travailler plus, sans respect des mesures de sécurité", assure Neslihan Acar, présidente du syndicat DGD-Sen, qui représente les employés de Migros.

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Pour Basaran Aksu, du syndicat Umut-Sen, la précarisation croissante, surtout dans le secteur des livraisons qui impose, comme ailleurs, de travailler sous le statut de micro-entreprise, est un autre facteur de mobilisation.

"70% de ceux qui sont recrutés comme coursiers sont des diplômés d'université qui ne trouvent pas de travail dans leur secteur. Lorsqu'ils ont réalisé que le statut de micro-entrepreneur les privait de toute protection du droit du travail, ils ont commencé à se mobiliser, souvent spontanément, sans même passer par un syndicat", explique-t-il.

Avec l'inflation qui galope, les syndicalistes s'attendent à voir les mouvements sociaux s'intensifier. "Il y a une accumulation de colère", constate Neslihan Acar. "Les ouvriers vont lancer leur propre printemps".

Une fois payé son loyer et ses factures, Bekir Gök, ouvrier de dépôt et père de trois enfants à Istanbul, se retrouvait les poches vides. Il a fini par rejoindre ses collègues en grève. Par ce sacrifice, Bekir et les siens réclamaient une hausse de 4 livres turques de l'heure (25 centimes d'euros), le prix d'un pain. En réponse, la chaîne de supermarchés Migros a licencié 257 employés, dont M. Gök, avant de faire machine arrière et de leur accorder l'augmentation demandée après dix-sept jours de grève. L'entreprise, qui avait justifié les licenciements par "l'occupation" de ses dépôts, s'est félicitée, dans un communiqué, de leur retour, à l'issue de l'accord trouvé dimanche. "On demandait le prix d'un pain! C'est rien à côté de ce qu'on leur a fait gagner depuis le début de la pandémie", lance Bekir Gök devant le dépôt où les grévistes se sont mobilisés. Leur mouvement s'inscrit dans une vague de mouvements sociaux, inédite en Turquie depuis les années 1970. Plus d'une soixantaine de grèves, d'occupations d'usines, de protestations et d'appels au boycott impliquant au moins 13.500 salariés ont été recensés en deux mois dans le pays, confronté à une inflation officielle de près de 50% sur un an - plus du double selon des économistes indépendants. Et de plus en plus souvent, les salariés obtiennent gain de cause, incitant d'autres à prendre le relais, alors que depuis le putsch militaire de 1980, de nombreuses restrictions ont étouffé le droit de grève et les activités syndicales. "M'offrir de temps à autre les repas ou des courses que je livre? Impossible avec mon salaire!", dit amèrement Ferhat Uyar, qui travaille à Ankara pour Yemeksepeti, entreprise pionnière de la livraison à domicile en Turquie. Avec ses collègues, le coursier de 27 ans a cessé le travail début février, suivant l'exemple de nombreux autres employés des entreprises de livraison, dont l'activité a explosé depuis la pandémie. Pour se faire entendre, les coursiers ont bloqué des routes avec leurs motos, vêtus des blousons roses aux couleurs de leur employeur, réclamant aussi le droit d'adhérer à un syndicat. Pour contrer le mouvement, Yemeksepeti a tenté une manoeuvre administrative lui permettant de changer de statut au registre des entreprises. "Par cette tricherie, l'adhésion des employés à notre syndicat devenait nulle", celle-ci étant liée à la branche professionnelle déclarée, explique Bayram Karkin, du syndicat Nakliyat-Is. Mais cette tentative a généré un élan de sympathie en faveur des grévistes, avec des appels au boycott des entreprises en cause relayés sur les réseaux sociaux. Yemeksepeti a aussitôt enregistré une baisse de près de 70% des commandes, affirment les syndicats. Des célébrités ont soutenu ces appels quand des employés de Migros, menottés, ont été placés en garde à vue pour avoir protesté sous les fenêtres de leur patron. Le chanteur Haluk Levent s'est même directement impliqué dans les négociations, en jouant les médiateurs entre les employés et la chaîne. Pour Ferhat Uyar, le soutien de la population est également crucial pour obtenir l'amélioration des conditions de travail. "Même s'ils nous accordent une augmentation, la pression pour livrer toujours plus vite au risque d'accidents demeure. Il faut être syndiqué pour résister", estime-t-il. Selon Nakliyat-Is, 190 coursiers ont été tués sur la route en 2020. Sollicitée à plusieurs reprises par l'AFP, Yemeksepeti n'a pas répondu. "Les conditions de travail se sont détériorées avec la pandémie. Les employés ont été poussés à travailler plus, sans respect des mesures de sécurité", assure Neslihan Acar, présidente du syndicat DGD-Sen, qui représente les employés de Migros. Pour Basaran Aksu, du syndicat Umut-Sen, la précarisation croissante, surtout dans le secteur des livraisons qui impose, comme ailleurs, de travailler sous le statut de micro-entreprise, est un autre facteur de mobilisation. "70% de ceux qui sont recrutés comme coursiers sont des diplômés d'université qui ne trouvent pas de travail dans leur secteur. Lorsqu'ils ont réalisé que le statut de micro-entrepreneur les privait de toute protection du droit du travail, ils ont commencé à se mobiliser, souvent spontanément, sans même passer par un syndicat", explique-t-il. Avec l'inflation qui galope, les syndicalistes s'attendent à voir les mouvements sociaux s'intensifier. "Il y a une accumulation de colère", constate Neslihan Acar. "Les ouvriers vont lancer leur propre printemps".