Les inondations qui ont frappé la vallée de la Vesdre en juillet 2021 ont été l'une des inondations les plus catastrophiques de l'histoire récente de notre pays. Plusieurs villages, quartiers et rues de la région comprise entre Eupen et Liège ont été pratiquement rayés de la carte. Plus de 100 000 citoyens et quelque 50 000 maisons ont été touchés par cette montée des eaux en furie. Ajoutez à cela les dommages causés aux entreprises, aux écoles, aux routes, aux ponts et autres infrastructures publiques, et vous obtenez une facture de 3 milliards d'euros.
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Les inondations qui ont frappé la vallée de la Vesdre en juillet 2021 ont été l'une des inondations les plus catastrophiques de l'histoire récente de notre pays. Plusieurs villages, quartiers et rues de la région comprise entre Eupen et Liège ont été pratiquement rayés de la carte. Plus de 100 000 citoyens et quelque 50 000 maisons ont été touchés par cette montée des eaux en furie. Ajoutez à cela les dommages causés aux entreprises, aux écoles, aux routes, aux ponts et autres infrastructures publiques, et vous obtenez une facture de 3 milliards d'euros. Cette catastrophe est devenue un symbole de ce qui pourrait nous arriver si nous n'agissons pas rapidement dans la lutte contre le réchauffement climatique. Lors de la discussion sur la fermeture des centrales nucléaires, la ministre de l'énergie Tinne Van der Straeten (Groen) a lancé à ses opposants: "Vos arguments ont été emportés par les eaux de la Vesdre cet été".Le secteur des assurances est également inquiet. Il paye actuellement quelque 600 millions d'euros d'indemnités pour cette catastrophe. Cela représente presque le double du plafond légal prévu. En outre, le secteur accorde à la Région wallonne un prêt de 1 milliard d'euros afin que tous les assurés puissent être indemnisés. Mais que se passera-t-il si une autre catastrophe de cette ampleur se reproduisait cette année ou bien l'année prochaine ? Et si le changement climatique entraînait effectivement une forte augmentation du nombre de tempêtes et d'inondations ? Heidi Delobelle, PDG d'AG Insurance, le plus grand assureur du pays, et Edwin Klaps, directeur général de Broker Channel & Non-Life Development, cherchent des réponses. Quel est le montant des dommages pour AG après ces inondations ?EDWIN KLAPS. "Nous avons compté environ 20 000 sinistres dans la période du 14 au 16 juillet, pour un montant beaucoup plus élevé que la moyenne. C'est parce que l'eau s'est déversée brutalement et est montée rapidement dans les maisons. Nous estimons que nous allons verser plus de 450 millions d'euros à nos clients. A la mi-décembre, cela représentait déjà plus de 250 millions d'euros."Comment devons-nous considérer ces chiffres dans une perspective historique ?KLAPS. "Nous n'avons jamais connu de tels dégâts. En 1990, il y a eu une forte tempête en janvier, mais même si l'on applique à ces dégâts les montants d'aujourd'hui, on reste très en deçà du coût de cette catastrophe."HEIDI DELOBELLE. "Selon certains de nos modèles, une telle inondation ne se produit qu'une fois tous les mille ans. En termes de souffrance humaine et d'étendue des dégâts, il s'agit de l'une des pires catastrophes jamais survenues dans notre pays. Les attaques terroristes de Bruxelles ou la catastrophe de Ghislenghien ont été de grandes tragédies humaines, mais le coût des dommages ne s'approche pas de ce qui s'est passé dans la vallée de la Vesdre."Comment considérez-vous cette catastrophe comme un phénomène tout à fait exceptionnel, ou comme un signe avant-coureur de ce qui nous attend dans les années à venir ?DELOBELLE. "En tout cas, c'était une leçon d'humilité. Nos modèles sont basés sur des données passées. Nous devons supposer que ce n'est pas un événement qui ne se produit qu'une fois tous les mille ans. Une tendance se dessine : la fréquence des catastrophes naturelles augmente, de même que l'ampleur des dégâts."KLAPS. "Il est trop tôt pour dire si une telle catastrophe se produira tous les cinquante ou tous les cent ans à l'avenir. En tout cas, cela ne me semble pas être une catastrophe qui se manifestera tous les dix ans."Comment avez-vous vécu personnellement la catastrophe ? Vous avez su immédiatement que c'était très mauvais ?DELOBELLE. "J'ai très vite reçu un appel d'Edwin qui m'a dit : 'Heidi, ça n'a jamais été vu'. C'était un jour férié, beaucoup d'employés étaient partis pour souffler un peu après la crise sanitaire. Mais notre personnel est entré en action très rapidement pour aider et guider les victimes sur le terrain et les courtiers. Personnellement, lorsque j'ai vu à la télévision les voitures flottant dans les rues de Dinant, je me suis sentie un peu anxieuse. Je dois admettre qu'à l'époque, je me suis dit : qu'est-ce qui se passe ici ? Avez-vous vite compris que des indemnités normales ne seraient pas suffisantes?DELOBELLE. "Edwin a immédiatement prévenu que la limite légale pour le paiement des sinistres par les assureurs serait dépassée. Cette limite était de 320 millions d'euros. Nous avons donc très vite mis cela sur la table avec la fédération sectorielle Assuralia. Ce fut un choc pour certains de nos collègues. Tout le monde a réalisé que "Houston, we have a problem". Au final, nous avons discuté avec l'ensemble du secteur et nous nous sommes engagés à payer le double. La Région wallonne prendrait en charge le reste des dommages assurés. Afin de rendre cela possible d'un point de vue budgétaire, le secteur des assurances lui a accordé un prêt de 1 milliard d'euros. De cette façon, nous pouvons garantir que tous les dommages assurés seront payés en totalité. Il était très important de créer cette transparence pour rassurer les clients."Ce scénario peut-il se répéter ?KLAPS. "Je doute que tous les assureurs veuillent revivre un tel scénario. Les discussions avec le secteur n'ont pas été faciles. Beaucoup d'argent est en jeu, et il y a aussi des entreprises avec des actionnaires étrangers qui se demandent pourquoi il y a eu une modification des accords contractuels. C'est pourquoi il est nécessaire de mettre en place un nouveau cadre juridique stable, afin d'assurer la sécurité juridique et de mettre tout le monde d'accord."DELOBELLE. "Un nouveau cadre juridique est absolument nécessaire pour que l'assurance incendie reste abordable. Les montants couverts par les assureurs et par le fonds de catastrophe doivent être clairement définis. Le secteur privé ne peut pas supporter seul des catastrophes de ce type. Si le nouveau cadre juridique était une copie du protocole conclu avec la Région wallonne, AG n'y verrait aucun inconvénient. Mais il est nécessaire de le savoir à l'avance, afin de pouvoir prendre en compte ces accords dans les primes et conclure les contrats de réassurance nécessaires. Sans une limite légale claire, l'assurance incendie risque de devenir inabordable."Quelle est la situation aujourd'hui dans la région sinistrée ?KLAPS. "Elle progresse, mais certains goulets d'étranglement subsistent. Il y a une pénurie d'entrepreneurs, de matériaux de construction, de chaudières. En tant qu'assureur, nous pouvons dire : nous avons fermé beaucoup de dossiers, les clients ont été payés. Mais cela ne signifie pas que toute la souffrance est terminée. J'estime que plus de 95 % des personnes touchées par ces inondations vivent à nouveau dans leur maison, mais cela ne signifie pas que leur maison est en ordre. Il faut laisser les bâtiments sécher suffisamment longtemps, et il n'y a pas assez de professionnels pour effectuer les réparations. Sur le plan macro-économique, de grands progrès ont été réalisés, mais certains cas individuels traînent en longueur. Il s'agit souvent de dommages de grande ampleur pour lesquels les clients font appel à un contre-expert. Mais ces personnes sont aussi surchargées de travail. Cela n'aide pas, bien sûr."Les inondations semblent être une conséquence du changement climatique et de la planète. Ces évolutions constituent-elles un problème existentiel pour le secteur des assurances ?DELOBELLE. "C'est l'un des grands défis à relever. Mais ce n'est pas un problème existentiel si nous parvenons à faire en sorte que les conséquences du changement climatique restent assurables. Cela n'est possible que si les secteurs privé et public travaillent ensemble. En Belgique, nous avons un système assez performant où les dommages causés par les tempêtes et les inondations sont couverts par l'assurance incendie. Ce n'est pas le cas dans de nombreux autres pays. Nous devons consolider cela en concluant rapidement de nouveaux accords (qui soient viables) avec le gouvernement."KLAPS. "La prévention est également très importante. Certains désastres sont évitables. J'ai vu un lotissement récent, dans la vallée de la Vesdre, où il a suffi que l'eau de la rivière dépasse la berge de 20 centimètres pour que toutes les maisons soient inondées. Une plus grande attention doit être accordée à la gestion de l'eau : où peut-on encore construire et où ne pas le faire ? Où allons-nous construire des bassins d'orage pour capter l'eau et la canaliser ? Il y a beaucoup de changements infrastructurels qui peuvent être faits pour nous aider à lutter contre les conséquences du changement climatique."Les assureurs peuvent-ils encore jouer un rôle dans ce domaine ?DELOBELLE. "Absolument. AG est le premier investisseur institutionnel de Belgique et l'un des plus grands investisseurs dans les travaux d'infrastructure, dans la transition climatique et dans les énergies renouvelables. Nous tenons compte des critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance) dans notre politique d'investissement depuis des années, et nous voulons accélérer cette évolution. Le développement durable devient un aspect important de notre stratégie. Nous avons une vision globale. Par exemple, nous verdissons le parc automobile de notre personnel et nous avons construit un centre d'innovation, l'AG Campus, qui est entièrement neutre sur le plan climatique. À partir de cette année, nous appliquerons également les critères ESG dans notre coopération avec nos fournisseurs et adapterons nos produits d'assurance pour encourager nos clients à adopter une attitude plus durable."KLAPS. "En tant qu'assureur, nous voulons être un facilitateur pour certains développements sociaux. C'est pourquoi nous avons adapté nos produits en vue de l'électrification de notre parc automobile. Nous indiquons clairement qu'une borne de recharge à domicile est couverte par l'assurance incendie, et nous précisons les cas où elle ne l'est pas. L'assistance à une voiture électrique qui tombe en panne signifie que l'assurance routière qui l'accompagne doit disposer d'un superchargeur. Nous contribuons à ce que de telles choses se produisent."Que pensez-vous de l'issue du sommet sur le climat de Glasgow ?DELOBELLE. "Il y avait de bons points, comme la condamnation explicite du charbon en tant que source d'énergie polluante et l'examen annuel des progrès réalisés. La grande question est de savoir si la volonté politique est là pour tenir les engagements pris. L'argent et la technologie ne sont pas un problème à mon avis. Tous les investisseurs sont demandeurs d'investissements verts. Ce n'est pas là que le bât blesse."