Avec le Brexit au printemps et les élections européennes en mai, l'Union européenne continuera d'occuper l'actualité en 2019. Nous décortiquons les enjeux de cette double échéance, en compagnie de Guy Verhofstadt, président de l'Alliance des démocrates et des libéraux pour l'Europe.

TRENDS-TENDANCES. Jean-Claude Juncker a parlé de tragédie à propos de ce Brexit. Partagez-vous son opinion ?

GUY VERHOFSTADT. Oui, ce n'est en tout cas pas un succès. Voir un grand pays comme le Royaume-Uni quitter, c'est clairement un échec pour l'Union européenne. La leçon à en tirer, c'est que l'Union ne fonctionne pas. Avec d'un côté un pays qui s'en va, de l'autre la montée des populistes et des nationalistes, il faut bien admettre que l'Europe a un problème existentiel. A tout le moins dans sa manière de fonctionner. Ou de ne pas fonctionner. Les gens voient que ça ne marche pas et ils se tournent vers les solutions nationalistes ou populistes

Qu'est-ce qui ne fonctionne pas dans l'Union européenne ?

D'abord, malgré son nom, ce n'est pas une union. C'est une coopération entre gouvernements, surtout basée sur la règle de l'unanimité. La conséquence de cela, c'est que nos réactions sont toujours too little too late. Cela se vérifie à chaque crise. Prenez la crise financière : en neuf mois, les Américains sortent 400 milliards de dollars pour nettoyer les banques et un plan d'investissement de 900 milliards de dollars (le Recovery Act). Et nous, après neuf ans, nous sommes toujours en train de discuter. Le prochain conseil européen va parler de l'union bancaire, du Fonds de résolution, etc. Bref, de tous les problèmes qui sont encore les conséquences de la crise financière.

Idem pour la crise migratoire : elle est là depuis des années et nous n'avons toujours pas de vraie réponse européenne. On discute toujours entre les Etats du règlement de Dublin, de la mise en place des garde-côtes aux frontières de l'Europe, etc. Tout cela nous montre qu'il y a quelque chose qui ne va pas dans cette Union européenne.

© Laurie Dieffembacq

Et que proposez-vous pour qu'elle fonctionne mieux ?

L'Europe doit arrêter de vouloir s'occuper de tout, de multiplier les réglementations, d'entretenir une Commission pléthorique pour gérer... 1% du PIB européen. De quoi s'occupent ces 10.000 fonctionnaires ? Pas des affaires étrangères, pas de l'armée européenne, pas de la protection des frontières, pas vraiment de la politique économique non plus. Pourquoi croyez-vous qu'ils se consacrent autant à la régulation du marché intérieur ? Parce qu'ils n'ont rien d'autre à faire !

Il faut plus d'Europe là où elle apporte une plus-value, dans la défense par exemple, pour surveiller nos frontières. Si on veut trouver sa place dans un monde avec la Chine, les Etats-Unis ou la Russie, il faut une Europe avec du muscle. En matière monétaire aussi : le rôle international de l'euro reste très limité alors que c'est la monnaie du plus grand marché !

Revenons aux pères fondateurs. On ne le rappelle plus assez souvent mais ces pères fondateurs n'avaient pas une vision de l'Europe telle qu'elle fonctionne aujourd'hui. Je dirais même qu'ils prônaient l'exact opposé. Ils avaient en tête une sorte d'Etats-Unis d'Europe.

Une Europe fédérale donc...

Si vous utilisez le terme " fédéral ", alors on part dans des débats sans fin sur le fédéralisme. Concentrons-nous sur quelques idées : un petit gouvernement européen, avec 12-15 ministres. C'était cela le souhait des pères fondateurs, pas une commission de 28 membres ! Ce gouvernement devait être contrôlé par un Parlement et un Sénat des Etats. Et il y avait aussi une armée européenne, une Constitution. Tout était écrit, tout était prêt en 1954, quand l'assemblée nationale française a voté contre.

On est alors tombé dans le Traité de Rome qui n'est finalement pas beaucoup plus qu'une union douanière. Et puis, on a fait des petits pas, des petits pas, des petits pas. Mais dans le monde d'aujourd'hui, on ne peut pas survivre avec des petits pas. C'est un peu l'ironie de l'histoire de voir aujourd'hui un président français revenir avec ces idées des pères fondateurs.

En 60 ans, ces petits pas ont quand même apporté des choses intéressantes aux Européens, non ?

Peut-être, mais ça ne suffit pas pour défendre nos intérêts. Prenez le digital, par exemple. C'est une catastrophe en Europe : sur les 200 plus grandes entreprises technologiques dans le monde, il y en a... huit en Europe ! Et dans le top 20, il n'y a aucune européenne. Pourquoi ? Parce qu'il n'existe pas de marché digital unique, parce que chaque pays a son propre régulateur !

On ne peut pas gouverner un continent comme l'Europe, on ne peut pas être compétitif face aux autres empires économiques, avec une organisation comme celle-là. Et attention : si nous ne faisons rien, l'Union européenne risque tout simplement de disparaître.

Disparaître ? Vous y allez fort...

Aucune institution, aucune organisation n'est éternelle. L'Europe est à un carrefour existentiel, avec la montée des partis nationalistes et populistes. Je note cependant qu'ils s'affichent un peu moins anti- Européens, ils préfèrent parler " migration " et monter les pays les uns contre les autres. La vision opposée, celle qui prône une Europe réformée et intégrée, peut-elle gagner ? Je le pense car la jeunesse soutient ce mouvement, elle ne doute pas du bien-fondé de l'Europe.

Pour la génération de mes parents, l'Europe, c'est la fin des guerres et de la violence sur notre continent. Pour les actifs d'aujourd'hui, l'Europe est une grosse machine bureaucratique qu'ils ont toujours connue. Pour les jeunes, c'est autre chose. Pour eux, l'Europe est une évidence et même, dans une certaine mesure, leur identité.

Ne leur manque-t-il pas un lien démocratique avec cette Europe ?

Mais vous êtes dans ce qui devrait être ce lien démocratique ( l'interview se déroule dans le bureau de Guy Verhofstadt au Parlement européen, Ndlr). Je suis élu avec un demi-million de voix, c'est une vraie légitimité démocratique. Mais, j'en conviens, cette institution, ce Parlement ne se traduit pas dans une vraie démocratie européenne, avec des vrais partis européens, avec des listes transnationales. Le PPE vient encore de refuser ces listes transnationales.

Nous - l'Alliance des démocrates et des libéraux pour l'Europe (ADLE) - allons contrer cela en présentant des candidats de plusieurs nationalités sur nos listes, partout en Europe, pour montrer que cette vision de l'avenir de l'Europe, c'est quelque chose de commun. Ça n'empêche pas d'avoir sa propre langue, sa propre culture ou son propre système électoral. Mais avec un projet à défendre ensemble.

Vous êtes à la recherche de partenaires. On sait que La République en Marche d'Emmanuel Macron rejoindra l'ADLE. Quels autres partis pourraient suivre ?

C'est la manière classique d'aborder les choses. Nous allons agir autrement, en proposant une plateforme ouverte qui offre une réponse à la situation que je viens de décrire. Elle sera initiée par l'ADLE mais aussi par ces nouveaux partis pan-européens qui émergent dans différents pays. L'idée est que des partis, des mandataires, des citoyens rejoignent cette plateforme. Notre objectif est de construire ainsi une alternative européenne et réformiste à ces partis conservateurs et socialistes qui ont géré l'Europe tel que nous la connaissons. Si nous n'y parvenons pas, je ne suis pas certain que l'Europe survivra à la prochaine crise qu'elle soit financière, géopolitique, commerciale ou même digitale.

Qu'entendez-vous par 'crise digitale' ?

Je ne suis pas très heureux avec l'actuel monde digital. D'un côté, cinq entreprises américaines monopolistiques qui utilisent nos données pour leur profit et sans trop se soucier de notre vie privée ; et de l'autre, le système autoritaire chinois où les citoyens seront contrôlés via Internet et recevront bientôt des bons ou mauvais points, avec les conséquences que l'on devine.

Nous devons, en tant qu'Européens, développer notre propre modèle. Et nous ne pourrons y arriver qu'en agissant ensemble, en mettant au point nos propres standards. Nous pouvons le faire. Je me souviens de la première génération de GSM, il y a une vingtaine d'années. Les leaders étaient européens, Nokia et Ericsson, parce que nous avions instauré un standard européen et, comme nous avons un marché de 500 millions de consommateurs, c'est devenu le standard mondial. Celui qui ne s'y conformait pas ne pouvait pas vendre ses téléphones en Europe et nous sommes devenus les champions du monde. Aujourd'hui, c'est totalement différent avec Facebook, Amazon et les autres qui monétisent nos données. Il faut reprendre la main avec des standards européens. Le RGPD est un premier pas dans la bonne direction mais c'est très insuffisant.

Les Européens manqueraient-ils donc d'ambition ?

Non, l'ambition est là. Combien d'articles et de rapports ont été publiés sur le marché digital unique ? Il y en a de nouveaux chaque jour. On sait ce dont nous avons besoin : un régulateur européen unique, comme il y en a un aux Etats-Unis, et une stratégie commune. Aujourd'hui, nous avons 28 ministres des Finances qui regardent combien va rapporter la vente de licences 4G, 5G, et demain 6G dans leur pays.

Nous avons une croissance économique de 1,6%. " Ce n'est pas mal ", dit-on. Mais c'est loin d'être l'avant-garde de l'économie mondiale. D'autant que nous ne sommes pas bien positionnés dans les secteurs d'avenir. Ah oui, nous sommes les spécialistes du marché unique pour les chocolats, le champagne ou les voitures de luxe. Mais nous n'avons pas de marché unique pour l'énergie, les capitaux, les télécoms, le digital. Pour tout ce qui est important pour l'avenir, nous n'existons pas en tant qu'Europe.

Il faut absolument faire le saut, comme Jacques Delors l'a fait dans les années 1980, en créant le marché, puis la monnaie unique. Aujourd'hui, cela peut être le digital ou l'armée européenne ou autre chose. Mais il nous faut une vision d'avenir. Sans cela, les gens se tournent vers les faux remèdes populistes et nationalistes.

© Laurie Dieffembacq

Dans la pratique, chacun veut toujours tirer la couverture à lui. Une armée européenne, oui, mais à condition que mes entreprises nationales fournissent les équipements...

C'est vrai. Nous avons inventé le nationalisme et nous n'en sommes pas encore guéris. En Europe, il y a toujours des pays qui pensent qu'ils sont grands. Paul-Henri Spaak avait coutume de dire : " En Europe, il n'y a que des petits pays. Ils sont répartis en deux catégories : ceux qui le savent et ceux qui ne le savent pas encore ". C'est toujours d'actualité.

Les citoyens britanniques qui ont voté " Leave " étaient sans doute parmi ceux qui ne le savaient pas encore. On peut regarder cela positivement : le Brexit n'est-il pas une occasion de se mobiliser pour réussir ce saut dont vous parliez ?

Absolument. J'ai rarement vu les 27 pays aussi unis que durant les négociations pour le Brexit. Donc, oui, cela aide dans une certaine mesure. Comme la présence de Donald Trump aide aussi, quand il semble se lancer dans une guerre commerciale.

L'Europe a été construite pour contrer la menace extérieure. Quand cette menace s'éloigne, l'Europe s'essouffle, on se demande si tout cela est bien nécessaire. Mais, c'est plus que nécessaire, c'est vital ! Si nous ne gérons pas ce continent, d'autres le feront à notre place.

L'Europe, c'est aussi la question de la souveraineté. Le gouvernement italien a été élu sur un programme avec la baisse de l'âge de la pension et l'instauration d'un revenu de base mais doit se plier aux règles budgétaires européennes.

L'Europe n'empêche pas du tout de prendre de telles mesures. Elle exige de les financer, en réduisant d'autres dépenses ou en augmentant les recettes, pour éviter que des déficits publics excessifs ne mettent la monnaie unique sous pression. Auparavant, les Etats pouvaient opter pour une dévaluation compétitive : si la lire baissait, les entreprises italiennes pouvaient plus facilement exporter. Mais qui payait cela ? Les citoyens italiens qui voyaient leur pouvoir d'achat diminuer. Aujourd'hui, grâce à l'euro, on ne peut plus procéder à de telles dévaluations compétitives au détriment du pouvoir d'achat. L'euro protège les citoyens face à de telles politiques.

Il ne peut plus y avoir de dévaluation monétaire mais n'y a-t-il pas de dévaluation sociale, à travers la modération salariale ? Et donc à nouveau sur le dos des citoyens...

C'est un problème général de notre système économique. Les bienfaits du capitalisme ne retournent plus vers toutes les couches de la population. Ça crée les tensions sociales que nous connaissons aujourd'hui. C'est pour cela que je suis favorable à ce que nous examinions un système, non pas de salaire minimum, mais de revenu de base. C'est déjà expérimenté dans certains pays scandinaves et ailleurs, aux Etats-Unis notamment.

Un revenu de base européen, ce serait pour vous un beau projet mobilisateur dans l'Union ?

C'est une possibilité, en tout cas. J'y ajoute tout de suite les pensions, car le problème est ici encore plus important. Il y a une vraie pauvreté du troisième âge dans le sud de l'Europe, où l'on a choisi des systèmes de pension par répartition plutôt que par capitalisation collective. Il y a une énorme différence entre un pensionné néerlandais et un pensionné italien, espagnol voire belge. C'est facilement du simple au double en termes de pouvoir d'achat. Résoudre cela, c'est un beau défi pour l'Europe.

Ce serait un énorme pas car, jusqu'ici, l'Europe ne s'engage guère dans des politiques sociales...

C'est vrai. Mais j'espère que les électeurs le demanderont en 2919, qu'ils réclameront une autre Europe. Nous ne vivons pas une crise de l'Europe mais une crise d'un système politique dans lequel deux partis - les conservateurs et les socialistes - dominent depuis si longtemps, ensemble ou l'un après l'autre, que les citoyens ne voient plus la différence entre eux. Et ça craque de toutes parts. Quand un modèle craque, quelque chose de neuf arrive. Verrons-nous la victoire de courants nationalistes- populistes ? Regardez vers la Hongrie, l'Autriche, l'Italie...

J'espère qu'un nouveau projet européen progressiste pourra émerger au centre, avec des gens comme Emmanuel Macron, avec Ciudadanos en Espagne, nous au nord de l'Europe, quelque chose de nouveau peut-être en Italie. C'est cela le chemin devant lequel nous sommes. L'ancien système politique est presque révolu. Même en Allemagne. Aujourd'hui, on peut dire que les Verts sont presque aussi grands que la CDU. Il y a 10 ou 15 ans, on nous aurait pris pour des fous si nous avions prédit cela. Il y a une incroyable volatilité de l'électeur et c'est renforcé par les réseaux sociaux.

Si vous étiez à la tête de la Commission et que vous pouviez prendre une seule mesure pour réorienter la politique européenne, quelle serait-elle ?

Il y a plein de choses à faire. Mais si je devais décider d'une seule mesure, qui s'applique tout de suite, je dirais " la fin de l'unanimité ". C'est cela qui freine la plupart des dossiers. Quand il n'y a pas d'accord sur la convention de Dublin, sur la gouvernance de la zone euro (on en discute depuis quatre ans et demi ! ), sur l'interdiction des exportations d'armes vers l'Arabie saoudite dans cette affaire atroce de Jamal Khashoggi, c'est toujours à cause de la règle de l'unanimité. Toujours. C'est pour cela que les Américains se sont débarrassés de cette règle dès le 18e siècle.

Vous avez salué sur Twitter cette marche pour le climat qui a réuni 70.000 personnes dans les rues de Bruxelles. Les enjeux écologiques peuvent-ils contribuer à la recomposition de l'échiquier politique européen ?

Oui, certainement. Ces gens ont marché de manière pacifique pour demander des mesures contre le réchauffement et que l'Europe continue à prendre la tête des réformes en ce sens. J'y crois beaucoup. Cela va aussi faire émerger de nouvelles activités économiques, dans des secteurs dans lesquels nous pouvons, nous Européens, être à la pointe.