Dans ce nouveau monde, ils endossent tous les défauts de l'ancien. Pachydermiques, usés, bureaucratiques et désertés, on les accuse à la fois d'être des lieux investis par les divisions, les courants ou les combinazione, s'épuisant dans un mouvement brownien à sommes nulles, soit, à l'exact contraire, de se raidir sur leurs positions dans une rigidité doctrinale et dogmatique immuable au changement. Bref, côté face, c'est l'immobilisme; côté pile, c'est le surplace. Perdants à tous les coups.
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Dans ce nouveau monde, ils endossent tous les défauts de l'ancien. Pachydermiques, usés, bureaucratiques et désertés, on les accuse à la fois d'être des lieux investis par les divisions, les courants ou les combinazione, s'épuisant dans un mouvement brownien à sommes nulles, soit, à l'exact contraire, de se raidir sur leurs positions dans une rigidité doctrinale et dogmatique immuable au changement. Bref, côté face, c'est l'immobilisme; côté pile, c'est le surplace. Perdants à tous les coups. Aujourd'hui, face aux partis menacés d'extinction, on assiste à la montée d'une nouvelle vague conquérante : celle des mouvements. " Mouvement ", ça sonne mieux que " parti ", c'est une appellation performative. Le référentiel, c'est évidemment la start-up, pure énergie sans héritage encombrant à la con-quête du nouveau monde. L'objectif de ces mouvements ? Disrupter les partis traditionnels, comme les start-up s'emploient à ubériser les grandes entreprises. Les deux exemples les plus emblématiques de ces mouvements, En Marche en France et le Mouvement 5 Etoiles (M5S) en Italie se sont d'ailleurs construits sur cette logique disruptive. Avec l'idée de ringardiser les anciens acteurs du secteur et d'instaurer de nouveaux paradigmes. Aidés tous les deux - est-ce un hasard ? - par le numérique : la science des algorithmes pour M5S (pour façonner son programme à géométrie variable) et les réseaux sociaux pour En Marche (pour générer un " engagement horizontal " des " marcheurs "). Or, après quelques mois, ces start-up victimes de leur "scalabilité " impressionnante semblent, elles aussi, être atteintes par les lois de la pesanteur, découvrant à leur tour la rugosité du réel. Chassez les réflexes de l'ancien monde et ils reviennent au galop ! Au point que l'on peine désormais à percevoir - au-delà des éléments de langage - de réelles différences avec les partis traditionnels. On se sent comme dans le fameux sketch des Inconnus qui tentent de déterminer ce qui sépare les bons chasseurs des mauvais chasseurs... Pour autant, il existe une différence notable. Le fait que ces mouvements soient incarnés non pas par une structure et une histoire mais par une personne avec l'image de l'entrepreneur. Ce sont toujours des hommes qui constituent le moteur de ces mouvements : Davide Casaleggio - via sa société - qui n'apparaît jamais, en Italie, ou le manager jupitérien Emmanuel Macron dans le cas de La République en Marche. Pas étonnant que l'on voit apparaître des " mouvements pop-up ", comme les boutiques éphémères du même nom, qui naissent à la faveur d'un homme au moment d'élections, comme le Brexit Party de Nigel Farage qui n'a même pas trois mois et qui a présenté une liste aux élections européennes. L'éclosion des mouvements induit naturellement une atomisation de l'offre politique. Les courants n'étant plus prisonniers des partis, ils circulent désormais à l'air libre dans un espace numérique en apesanteur : comme des start-up. Pourtant, c'est au moment même où les partis traditionnels semblent les plus inadaptés à notre société que nous en aurions paradoxalement le plus besoin. Le monde numérique, comme on commence à en avoir la confirmation quotidienne, tend à diviser plutôt qu'à rassembler. Il accentue la fragmentation du corps social par les " bulles de filtres " (personnalisation des résultats de recherche, Ndlr). En ce sens, les nouveaux mouvements épousent parfaitement cette dynamique, c'est ce qui explique leur succès. Or, ce qui fait l'essence d'un parti, c'est au contraire l'appel à un sens collectif au-dessus des individualités. A contre-courant, donc, de la marche du monde numérique. Si les mouvements ont épousé la logique numérique, les partis traditionnels, eux, sont restés dans une approche analogique. C'est leur drame. Mais c'est aussi ce qui pourrait être leur chance. Et si les partis se mettaient à revivre comme le disque vinyle ? Totalement obsolète, lui aussi, inadapté dans un espace numérisé avec une offre streaming, il vit pourtant une renaissance. En tant que nouvelle expérience. Mais à condition que les partis assument pleinement leur essence analogique sans chercher, en vain, à se déguiser à leur tour en start-up.