Depuis le début de l'année, afin d'endiguer la pandémie de coronavirus, les politiques se sont concentrés sur la vaccination de masse, sur le dépistage et la traçabilité à grande échelle. Cette approche était censée ouvrir la voie vers une liberté, proche de celle d'antan, et permettre un retour à une vie "normale". Mais ces derniers temps, cette approche a montré ses limites.
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Depuis le début de l'année, afin d'endiguer la pandémie de coronavirus, les politiques se sont concentrés sur la vaccination de masse, sur le dépistage et la traçabilité à grande échelle. Cette approche était censée ouvrir la voie vers une liberté, proche de celle d'antan, et permettre un retour à une vie "normale". Mais ces derniers temps, cette approche a montré ses limites. Malgré le taux de vaccination élevé en Belgique, le nombre d'infections au Covid (et désormais au variant Omicron) et d'admissions à l'hôpital augmente donc à nouveau. Maintenant que la quatrième vague se retire et que la cinquième arrive, les autorités belges visent toujours la vaccination générale. Ils développent de plus en plus l'utilisation du Covid Safe Ticket (CST), tandis que le citoyen lambda se demande à haute voix si la vaccination ne devrait pas devenir obligatoire. D'ailleurs les politiques réfléchissent de plus en plus à comment mettre en place cette obligation vaccinale et la fédération professionnelle Agoria envisage de refuser l'accès au lieu de travail aux personnes qui n'ont pas été vaccinées. Pendant ce temps-là, le rappel de la 3e dose, le booster, bat son plein et la vaccination des moins de douze ans est en route.En février 2021, Sam Brokken, qui était alors maître de conférences l'Eramus University College de Bruxelles et responsable de la recherche en sciences de la santé au Collège universitaire PXL (Hasselt), avait déjà critiqué la politique de vaccination de masse. Il plaidait alors pour une vaccination ciblée des personnes âgées et donc les plus vulnérables. Peu après, il a été licencié, bien que son employeur de l'époque ait nié tout lien avec son apparition télévisée dans l'émission De Zevende Dag. Sam Brokken préconisait un confinement ciblé des personnes vulnérables, sans imposer de restrictions et d'obligations à l'ensemble de la population. M. De Hert est, quant à lui, expert de la protection de la vie privée et professeur de droit à la VUB. Il a critiqué les conséquences que pouvait avoir cette politique de "tests-traçages" sur nos données personnelles, et pour l'État de droit.Comment ces deux personnalités considèrent-elles l'augmentation des taux d'infection et les mesures actuelles? "La solution de base est que les personnes malades restent à la maison", dit Brokken. "Ma proposition de confinement a été critiquée à l'époque, car perçue comme une volonté d'isoler les personnes les plus vulnérables. Mais ce n'est pas l'objectif : je préconise d'apprendre à la population "saine" à faire face au virus en protégeant les personnes vulnérables. Apprendre aux gens qu'ils peuvent être un danger pour les autres lorsqu'ils sont malades et laisser les personnes, dites à risques, décider avec leur médecin des mesures à prendre pour éviter d'être infectées."La politique de vaccination a permis de contenir la pandémie. Qu'elle est donc votre critique face à la politique qui a été menée ?PAUL DE HERT. "Pour moi, on accorde beaucoup trop peu d'attention à la question du "comment". Comment sont effectués les tests et le traçage? Comment se déroule une telle campagne de vaccination ? Et quel impact cela a-t-il sur l'Etat de droit et sur notre vie privée ? Je suis déçu par la médiocrité de nos gouvernements et par la perception, qu'ont les gens, de ce qui constitue une bonne décision gouvernementale. Nous avons affaire à une pensée unique, ce qui est du rarement vu."Dans le même temps, je constate une évolution positive de la politique : les erreurs du début de la crise sanitaire ne sont pas toutes répétées. Il y a de bonnes choses dans la nouvelle loi sur la pandémie, mais aussi de mauvaises. En débattre est une réalité dans une tradition constitutionnelle où le pouvoir, le contre-pouvoir et le parlement jouent leur rôle et où la critique est possible. C'est plus difficile avec le débat sur les vaccins. Par exemple, je peux dire que certaines décisions ministérielles sont mauvaises, mais une réflexion critique sur la campagne de vaccination massive a coûté son emploi à Sam."SAM BROKKEN. "C'est cette absence de débat qui me dérange. Lorsqu'au Royaume-Uni, je me suis spécialisé dans la santé publique, j'ai appris qu'en cas de crise, il est important d'aller autant que possible dans la même direction. En même temps, vous devez évaluer régulièrement les cadres et les protocoles que vous mettez en place. Après presque deux ans de crise, une telle évaluation du processus n'a pratiquement jamais eu lieu. Cependant, la direction prise, initialement dominante, s'écarte du discours scientifique qui lui progresse au fil du temps. C'est le cas aujourd'hui. Nous avons commencé à aller dans une certaine direction, qui était parfaitement valable à l'époque. Puis, peu à peu, la science a pris une autre direction, tandis que la direction initiale est restée dominante. Ainsi, il y a une thèse, mais l'antithèse n'a pas été autorisée à entrer en jeu."Quels sont donc les développements scientifiques que les politiques ont manqués au passage?BROKKEN. "Par exemple, que les vaccins ne sont pas aussi efficaces qu'on l'espérait. Des dizaines d'études ont déjà montré que le variant delta contourne particulièrement bien l'immunité procurée par les vaccins."LE HERT. "Ne serait-il pas illogique de déployer les vaccins, en priorité, pour les groupes les plus vulnérables et à risques ? Une vaccination de groupes cibles, comme dans le cas de la grippe, au lieu d'une vaccination de masse. Mais il est impossible d'en parler. Il y a une forte stigmatisation des personnes qui critiquent la vaccination de masse."Les anti-vax les plus enragés et les théoriciens du complot citent volontiers ces réserves pour se justifier.BROKKEN. "Je n'ai aucun contrôle sur qui cite tel ou tel point de vue et dans quel but, mais est-ce que cela signifie que de telles réserves ne doivent pas être faites ?"La stratégie choisie est maintenant en plein essor. La question qui se pose dès lors est la suivante : faut-il également vacciner les enfants et faire une dose de rappel à tout le monde pour obtenir une immunité de groupe ?BROKKEN. "Avec un virus qui mute, on ne peut pas obtenir une immunité de groupe avec un simple vaccin. C'est pourquoi la vaccination de masse n'a guère de sens. Les vaccins contre le coronavirus restent toutefois extrêmement importants. Même s'ils ne sont efficaces qu'à 10 %, ils font pour certains la différence entre la vie et la mort. Et, à mon avis, ils sont particulièrement utiles pour les personnes âgées et les personnes souffrant de certaines maladies."Maintenant, nous avons tenu les gens éloignés du virus durant un an et demi, il faut souligner que nous vaccinons sur la base d'une souche virale qui a un an et demi. Nous aurions tout aussi bien pu obtenir une forme d'immunité en protégeant les personnes âgées et vulnérables par des mesures de distanciation et par le vaccin, tout en exposant le reste de la population au virus. Elle ne risquait guère d'en mourir."Ce risque de mortalité plus élevé était précisément la raison pour laquelle les gens étaient tenus à l'écart du virus, non ?BROKKEN. "Il y a, à ce sujet, une progression scientifique. Le nombre de décès par rapport au taux d'infection général, appelé taux de létalité de l'infection (TMI), est beaucoup plus faible que ce que l'on pensait, en particulier chez les personnes jeunes et en bonne santé."Pourtant la capacité des hôpitaux n'a jamais été autant mise à l'épreuve.BROKKEN. "En 2015, 2017 et 2018, on a connu des saisons épidémiques de grippe où les hôpitaux étaient surchargés. La surpopulation hospitalière est un problème depuis des années. La surpopulation des unités de soins intensifs l'année dernière, je pense, a été causée par plusieurs facteurs. La capacité était trop faible en raison du sous-financement des hôpitaux, mais il y a eu aussi une peur collective qui faisait que les gens se présentaient trop rapidement aux urgences. Dans le but de limiter la propagation de la pandémie, les médecins généralistes ont renforcé ce phénomène en orientant les patients trop rapidement."Qu'en pense l'avocat ?LE HERT. "Le problème est que la discussion porte presque exclusivement sur l'opportunité de vacciner ou non. Ce qui m'intéresse le plus, c'est la question de la responsabilité. Les fabricants de vaccins se sont dessaisis de cette responsabilité en prétextant qu'ils n'ont pas pu effectuer de tests pendant suffisamment de temps. Le gouvernement choisit ensuite de déployer les vaccins en masses, mais il le fait sur la base du consentement éclairé. En d'autres termes, la responsabilité incombe aux personnes elles-mêmes. À mon avis, la responsabilité pour tout effet secondaire n'est pas correctement réglementée, et ce n'est pas un exemple de bonne gouvernance. Certainement pas parce que la première ligne, les médecins généralistes, est complètement mise à l'écart dans cette campagne de vaccination."Ils ont pourtant continué à jouer leur rôle, n'est-ce pas ?LE HERT. "Non, il y avait peu de médecins généralistes dans ces centres de vaccination. Pourtant un processus normal serait le suivant : vous recevez un appel pour votre vaccination, vous allez chez votre médecin généraliste pour discuter des vaccins disponibles et des risques pour vous, puis vous faites un test sanguin pour vérifier l'éventuelle présence d'anticorps, et sur la base de tout cela vous décidez de vous faire vacciner ou non. Au lieu de cela, nous avons affrété des bus et engagé des DJ pour en faire une "fête au vaccin". Apparemment, c'est considéré comme de la bonne gouvernance par ici. La Constitution interdit la coercition, mais elle ne mentionne pas les pressions, les incitations, les tromperies et les campagnes pour répandre la peur. Ces stratégies ont été utilisées en masse, ce qui est problématique pour un État de droit."Mais cela aurait pris du temps. Un temps qui n'aurait fait que prolonger les mesures de confinement. La Belgique n'a sûrement plus la patience pour cela?LE HERT. "L'impatience est une chose dangereuse. Un gouvernement doit ralentir la majorité impatiente et s'assurer qu'il n'y a pas d'effet "gueule de bois" ensuite. C'est ce qui menace maintenant de se produire."BROKKEN. "Le virus devient endémique. Les chiffres sont similaires dans les pays où la couverture vaccinale est élevée et dans ceux où elle est faible. Le nombre d'admissions à l'hôpital et de décès par rapport à la population est à peu près le même. Pourtant, avec l'expansion des CST et autre Corona Pass, nous nous dirigeons vers une société divisée dans laquelle les non-vaccinés ne sont plus autorisés à participer. Et si, même avec cette approche, de nouvelles infections et hospitalisations continuaient à se produire ? Quelle confiance y aurait-il encore dans la politique à ce moment-là ?"LE HERT. "On voit la même chose avec les employeurs qui veulent utiliser les Corona Pass sur le lieu de travail, sans penser aux violations de la vie privée que cela peut entrainer. Les médecins du travail peuvent avoir un aperçu des données de santé des employés, mais pas l'employeur. L'employeur n'est pas autorisé à utiliser ces données pour obliger ses employés à faire quoi que ce soit. Le ministre du Travail a clairement échoué à orienter la société civile dans la bonne direction."Le Covid Safe Ticket n'est-il l'instrument du moindre mal ?LE HERT. "Pour l'instant, c'est avant tout un instrument d'intimidation. À l'origine, il devait permettre la circulation entre les États membres de l'Europe. En ce sens, je pense que son introduction était justifiée, car la liberté des personnes est l'un des piliers de l'Union européenne. Elle doit rester garantie. Mais permettre aux États membres d'utiliser librement ces pass à d'autres fins, c'est s'attirer des ennuis."Pourquoi ?DE HERT. "La réglementation entourant le CST est pleine de choix politiques stupides. Les personnes vaccinées obtiennent des privilèges indéfendables, alors qu'elles peuvent elles-mêmes être infectieuses. Ces personnes ont le sentiment d'avoir fait leur devoir. Les responsables politiques souhaitent donc qu'ils conservent ce sentiment le plus longtemps possible, afin de ne pas provoquer cet effet "gueule de bois". En même temps, les personnes, qui ont été infectées naturellement et qui sont guéries, ne reçoivent un certificat que pour six mois, alors que leur immunité au virus est supérieure à celle générée par les vaccins. Ils sont encouragés à se faire quand même vacciner. En outre, les personnes non vaccinées ne recevaient le feu vert qu'au moyen d'un test PCR et non d'un test rapide ou d'un autotest, bien que ceux-ci soient suffisamment fiables. C'est absurde, n'est-ce pas ?Préconisez-vous dès lors de multiplier les tests rapides et les autotests ?LE HERT. "Oui. Ils devraient être partout pour 50 cents, et non pour 6 euros, comme c'est le cas très souvent. Si je veux aller au théâtre maintenant, je ne peux y entrer qu'avec un instrument délivré par le gouvernement, alors que le gouvernement n'a que faire de mon état de santé. En soi, je n'ai rien contre les tests, mais ils ne devraient pas être liés au traçage. Le gouvernement ne devrait pas intervenir dans ce domaine. C'est quelque chose entre moi et ce théâtre. "Je pense qu'il serait bon que les personnes vaccinées soient également testées avant de s'asseoir avec d'autres personnes, car elles pourraient aussi être infectées. Mais les vaccinés ont un laissez-passer. J'en déduis que le gouvernement s'intéresse moins à la santé de ses citoyens qu'à leur contrôle, leur suivi et leur maintien de l'ordre."BROKKEN. "La question est aussi de savoir si nous voulons vivre dans une société qui dépiste une maladie dont le profil de risque est plus faible qu'on ne le pensait au départ et que nous savons mieux gérer maintenant grâce aux progrès de la science. En ce qui me concerne, les procédures et les décisions devraient être davantage évaluées et mises en conformité avec les recherches scientifiques actuelles."