Lors d'une intervention dans une haute école d'Hasselt voici quelques jours, elle a averti: "Il faudra se serrer la ceinture ces 10 prochaines années". Qui devra faire des efforts et où en sont nos finances publiques? Les réponses d'Eva De Bleeker (Open Vld), secrétaire d'Etat au Budget.
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Lors d'une intervention dans une haute école d'Hasselt voici quelques jours, elle a averti: "Il faudra se serrer la ceinture ces 10 prochaines années". Qui devra faire des efforts et où en sont nos finances publiques? Les réponses d'Eva De Bleeker (Open Vld), secrétaire d'Etat au Budget. TRENDS-TENDANCES. Où en est la situation budgétaire aujourd'hui?EVA DE BLEEKER. La situation a empiré. Lorsque nous avions établi le budget à la fin de l'an dernier, nous avions prévu un déficit pour l'entité 1 (l'Etat fédéral et la sécurité sociale) de 25 milliards en 2021, soit 5,2% du produit intérieur brut. Ce budget avait été réalisé sur la base des prévisions de croissance du comité de monitoring d'octobre, qui ne tenait pas compte d'une nouvelle vague de l'épidémie. Nous avions néanmoins prévu pour cette année 2 milliards de "dépenses corona" parce que nous savions que cette épidémie allait se poursuivre. En raison de la recrudescence de celle-ci, nous tablons désormais sur un déficit de 29 milliards, soit 6,2% du PIB, notamment à cause des 5 milliards supplémentaires de "dépenses corona" qui comprennent le financement du chômage temporaire, du droit passerelle pour les indépendants, etc. Ce déficit devrait être, pour l'entité 1, de 3,6% en 2022 et 3,4% en 2023. Mais toutes entités confondues, nous prévoyons un déficit de 4,8% pour 2022 et 4,5% pour 2023. Au niveau européen, on estime que les Etats membres peuvent creuser leur déficit tant que l'économie n'est pas revenue à son niveau d'avant-crise. Selon les prévisions, ce rattrapage aura lieu en 2023. C'est à ce moment qu'une nouvelle politique budgétaire devra être mise en place?Je le crois. Cela dépendra de l'évolution de l'économie, mais il est probable qu'en 2022, la general escape clause ( la clause qui permet de se libérer momentanément des contraintes budgétaires en cas de choc économique sévère, Ndlr) restera d'application. Mais même en l'absence de règles européennes strictes, nous devrons faire un effort dès que nous le pourrons. Notre dette est bien trop importante. Si nous continuons sur cette voie, elle dépassera les 120% du PIB, un plafond très dangereux, selon de nombreux économistes. Nous devons éviter de le dépasser si nous voulons que notre dette reste sous contrôle. Car la cause de l'endettement du pays n'est pas seulement le virus. Avant la crise, nous avions déjà un déficit structurel, et le fait de ne pas avoir de gouvernement pendant deux ans n'a pas aidé à la rigueur budgétaire. Cet effort structurel se trouve d'ailleurs dans l'accord gouvernemental. Il est prévu de réaliser un effort fixe de 0,2% du PIB et, si la croissance économique le permet, un effort supplémentaire de 0,2% ou 0,3%. C'est la feuille de route que j'avais préparée à la fin de l'an dernier. Mais certains disent: puisque l'argent ne coûte rien, nous pouvons continuer à nous endetter. Aujourd'hui, la Banque centrale européenne, en achetant par exemple des obligations d'Etat, fait tout pour conserver des taux bas. Mais cela va changer. Dès que la croissance économique reviendra en Europe, soutenue par les plans de relance européens et nationaux, les taux d'intérêt vont augmenter. Nous ne pouvons pas attendre jusqu'en 2023 ou 2024, constater alors que les taux sont plus élevés et dire seulement à ce moment: "il faut faire quelque chose". Certains parlent aussi d'annuler une partie de la dette. Reste qu'au final, nous atteindrons à nouveau des taux d'endettement trop élevés, parce que le mode de dépense n'aura pas changé. C'est comme si vous ajoutiez toujours de l'eau à un seau percé. Je ne crois donc pas que l'annulation soit le graal que certains voient. Les objectifs du gouvernement qui veut ramener le déficit public à 3% du PIB en 2024 restent atteignables?Je le pense. Si nous réussissons à réaliser ces efforts de 0,2% (fixe) et 0,3% (variable), il est possible de réduire le déficit à 3% du PIB, niveau que nous devons atteindre pour que notre dette reste sous contrôle. Mais cela nécessite que chacun effectue sa part de travail. Du côté des finances publiques, il y a encore beaucoup de gains d'efficacité à réaliser. C'est pour cette raison que j'ai commencé un exercice de spending reviews, une analyse budgétaire de certaines politiques. Lesquelles?Nous avons trois projets pilotes. Le premier a trait à la Régie des bâtiments. La crise a mis beaucoup de fonctionnaires en télétravail, et cette tendance se poursuivra partiellement. Nous allons donc voir si nous pouvons diminuer le nombre d'immeubles qui abritent les administrations et si nous pouvons réinvestir les économies réalisées dans l'efficacité énergétique des bâtiments, ce qui permettra de dégager des économies à long terme. Deuxième projet: l'exonération du précompte professionnel dont bénéficient aujourd'hui certains groupes cibles, comme la recherche et développement en entreprise ou les sportifs professionnels. C'est un mécanisme très complexe et l'on se demande si cette mesure atteint vraiment les objectifs visés, comme par exemple stimuler la recherche. Troisième projet: dans le secteur des soins de santé. On observe une surconsommation dans certains secteurs, et une sous-consommation dans d'autres. Là aussi, il faut analyser pourquoi, et vérifier si cette situation est la meilleure pour les patients. L'objectif n'est pas d'effectuer immédiatement des économies mais d'estimer les moyens d'augmenter l'efficacité des dépenses publiques sur le long terme. Des pays comme l'Irlande ont réalisé d'énormes économies par ce moyen, mais à un horizon de plusieurs années. Je crois donc qu'il est possible d'arriver à un déficit de 3% si des efforts sont réalisés dans les dépenses de l'Etat, mais aussi si nous réalisons les réformes structurelles indispensables, dans le marché du travail notamment. On le sait, le poids de l'endettement résulte d'une fraction, avec la dette nominale au numérateur et le PIB au dénominateur. Si nous augmentons le PIB, la dette baisse aussi. Pourquoi une réforme du marché du travail vous paraît-elle si nécessaire?Nous devons avoir en Belgique un taux d'activité beaucoup plus élevé. Nous en sommes actuellement à 70% environ. Et une étude de Stijn Baert, professeur à l'UGent, montre que seuls 74% des personnes entre 25 et 65 ans travaillent. Si nous avions le taux d'activité des Pays-Bas, nous aurions 700.000 personnes de plus au travail. Cela apporterait 14 milliards en cotisations, impôts, économies sur les allocations, etc., au budget de l'Etat! C'est pour moi le plus important.Ce faible taux d'activité est surtout un problème francophone, non?Les Anglais disent: "ne jamais gâcher une crise". Je crois vraiment qu'il y aura un avant et un après-corona. Les secteurs obsolètes vont disparaître mais d'autres vont se renforcer: nous avons des atouts en Belgique, dans l'économie verte, la digitalisation, etc. Il est important de former la main-d'oeuvre et d'avoir des processus d'intégration pour ceux qui cherchent du travail ou ceux qui travaillent dans des secteurs obsolètes. C'est un grand défi à relever mais en Wallonie aussi, il y a beaucoup d'opportunités. Il y a un passage dans l'accord de gouvernement qui dit: "Aucune taxe nouvelle ne sera introduite sauf dans le cadre des discussions budgétaires". Les impôts vont-ils augmenter?Dans une crise, il ne sert à rien d'ajouter de nouveaux impôts. Il faut renforcer la confiance des gens dans l'économie. Et imposer de nouvelles taxes n'y aide pas. Beaucoup de Belges ont pu épargner, il y a beaucoup d'argent sur les comptes en banque. Je voudrais donc que dès que cette crise sera terminée, cet argent soit dépensé dans l'économie. Les entreprises auront alors davantage confiance et commenceront à engager et investir. Bien sûr, il y aura des impôts nouveaux: la taxe sur les comptes-titres et la digit tax sur les grandes sociétés numériques. Mais je suis opposée à des taxes supplémentaires. Nous avons déjà en Belgique un taux de taxation très élevé. Nous payons le prix d'une business class pour un siège en classe économique. Pourtant, l'ancien "chief economist" de la BCE Peter Praet estime que nous n'échapperons pas à un impôt de solidarité, sur les revenus mais aussi sur le patrimoine. Imposer les patrimoines n'est pas la solution, parce que ce n'est pas là qu'est le problème. Nous avons en Belgique un déficit structurel alors que certains de nos voisins n'en ont pas. Il faut réorganiser les dépenses de l'Etat. Et avant de dépenser un euro public, songer à deux fois à ce que nous ferons avec. Quand vous dites qu'il faut se serrer la ceinture. Ce sont les citoyens?Non, je pensais à l'Etat, aux administrations en général, à la façon dont nous organisons le pays. Alors bien sûr, nous partageons tous la dette de l'Etat. Mais avec un taux marginal d'imposition de plus de 50%, je crois que l'Etat doit réduire ses dépenses. Cependant, de manière plus générale, tout le monde devra assumer ses responsabilités. John Fitzgerald Kennedy disait: "Ask not what your country can do for you, ask what you can do for your country". J'y crois vraiment. C'est la responsabilité de chaque Belge de faire un effort pour que cette économie fonctionne.