"Un de mes rêves, c'est d'avoir un Européen sur la Lune, puis sur Mars ", nous explique d'emblée Eric Morel de Westgaver, directeur en charge de l'industrie, de l'approvisionnement et des services juridiques de l'Agence spatiale européenne (Esa). Ce rêve pourrait d'ailleurs bien voir le jour car l'agence est impliquée dans des projets, en commun avec la Nasa, pour revenir sur la Lune. Des activités en forme de prolongation à sa participation au programme de la Station spatiale internationale (ISS), où l'Esa envoie ses astronautes.
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"Un de mes rêves, c'est d'avoir un Européen sur la Lune, puis sur Mars ", nous explique d'emblée Eric Morel de Westgaver, directeur en charge de l'industrie, de l'approvisionnement et des services juridiques de l'Agence spatiale européenne (Esa). Ce rêve pourrait d'ailleurs bien voir le jour car l'agence est impliquée dans des projets, en commun avec la Nasa, pour revenir sur la Lune. Des activités en forme de prolongation à sa participation au programme de la Station spatiale internationale (ISS), où l'Esa envoie ses astronautes. L'agence a ainsi commandé une étude à ArianeGroup pour analyser la faisabilité pour les Européens d'organiser, seuls, un voyage sur la Lune d'ici 2025. " L'idée est de recourir à la fusée Ariane 64 à quatre propulseurs, qui est en développement ", continue Eric Morel de Westgaver. Les résultats seront remis à la fin de l'année. Cette première mission devrait se réaliser avec un engin télécommandé. Une entreprise belge fait partie du consortium formé par ArianeGroup pour cette étude, Space Applications Systems (SAS), à Woluwe-Saint-Etienne. La société, qui étudie les services pour les opérations, est également liée directement par un contrat avec l'Esa pour l'étude de la charge utile. Mais c'est une société allemande qui étudiera le module destiné à se poser sur la Lune. Cette volonté de l'Esa trace une perspective encourageante dans un contexte mitigé. C'est que l'Europe spatiale recule en tant que marché. L'ASD Eurospace, l'association des entreprises spatiales européennes, a calculé qu'en 2018, les ventes du secteur avaient diminué de 3%, à 8,48 milliards d'euros. " Les marchés commerciaux et d'exportation ont connu un recul, partiellement compensé par la croissance du marché institutionnel européen ", indique un communiqué de l'ASD publié en juin dernier. " Le marché commercial des satellites, surtout actif dans les télécommunications, est en plein changement, en particulier dans le secteur des satellites de transmission de programmes télé ", avance Lucas Buthion, chef du bureau d'ASD Eurospace à Bruxelles. Ensuite, côté lanceur, la percée de l'américain SpaceX, fournisseur de fusées low cost, a bousculé le marché. Et en particulier ArianeGroup, qui a été contrainte de riposter avec un lanceur moins cher, Ariane 6, en cours de développement. " Le but de ce lanceur, qui devrait voler en 2020, est de réduire le coût des services de lancement de l'ordre de 50% par kilo mis sur orbite, ce qui est significatif ", déclare Eric Morel de Westgaver. ArianeGroup aimerait bien que l'Esa commande davantage de fusées pour stabiliser ses comptes. L'agence a répondu en avril en s'engageant à augmenter de trois à sept le nombre de lancements sur Ariane 6 commandés d'ici 2023. D'autant que son budget progresse légèrement. Pour rappel, cet organisme européen, fondé en 1975 et basé à Paris réunit 22 pays du continent, plus le Canada, et est séparé des institutions de l'Union européenne. " Le Brexit n'a aucun effet, le Royaume-Uni restera membre de l'Esa ", assure ainsi Eric Morel de Westgaver. Ses principales bases sont situées à Noordwijk aux Pays-Bas pour la gestion des programmes et les tests de satellites, à Darmstadt, en Allemagne, pour l'opération des satellites, et Frascati, en Italie, pour l'observation de la Terre. L'Esa est évidemment aussi connue en Belgique pour ses installations à Redu, en Ardenne. " C'est un centre important pour la formation, l'éducation, la sécurité des satellites ", assure Eric Morel de Westgaver. L'agence dispose d'un budget de 5,7 milliards d'euros : 4,2 milliards en provenance directe des Etats membres, le solde étant couvert par des projets de l'Union européenne et d'Eumetsat, organisation intergouvernementale continentale pour l'exploitation des satellites météos. Ce budget finance des expériences et des satellites, notamment pour l'observation de la Terre, la navigation, les télécommunications, l'étude de l'univers et l'exploration du système solaire. On l'a dit, l'Esa participe aussi à l'ISS, notamment avec la Nasa, où elle dispose d'un laboratoire, Columbus. Elle contribue aussi à ses coûts d'exploitation en fournissant le module de service d'Orion, l'héritier de l'ATV qui a fait son dernier vol en juillet 2014 en amenant sept tonnes de matériel et des provisions à la station. En juillet, l'astronaute Luca Parmitano, de l'Esa, est reparti pour six mois vers l'ISS, transporté par une fusée russe. Parmi les missions de Luca Parmitano, certaines prépareront les projets d'exploration vers la Lune et Mars que caresse l'Esa. L'astronaute va tester le Life Support Rack, un appareil pour recycler du dioxyde de carbone et le transformer en oxygène respirable. L'idée est d'exploiter des matières disponibles sur la Lune pour ne pas devoir les amener depuis la Terre. Il va aussi tester la commande à distance d'un véhicule, qui préfigure celui qui pourrait être utilisé pour le projet commun avec la Nasa, le Lunar Gateway, sorte d'ISS qui orbiterait autour de la Lune. " Pour lui permettre un accès plus aisé ", continue Eric Morel de Westgaver. L'Esa cherche à capitaliser sur la Lune pour développer ses activités. C'est un sujet populaire, qui fait rêver, d'autant que notre satellite naturel est revenu dans l'actualité avec le 50e anniversaire du premier pas de l'homme à sa surface. De quoi aider les décisions concernant les financements publics. En novembre, à Séville, la prochaine réunion des ministres de l'Espace des pays membres validera les projets et les budgets qui seront mis en oeuvre. Le secteur espère 14 milliards d'euros de programmes pluriannuels. Pourquoi aller sur la Lune ? Depuis la fin du programme Apollo, en 1972, plus aucun engin habité ne s'y est posé. Ni l'URSS ni l'Europe n'ont suivi. Les Américains eux-mêmes, qui avaient envisagé d'aller sur Mars dans la foulée d'Apollo, avaient freiné leurs ambitions, pour des raisons budgétaires. Les programmes spatiaux ont depuis lors consisté à travailler autour de la Terre, avec notamment l'ISS, et à envoyer des sondes vers d'autres éléments du système solaire. Mais aujourd'hui les ambitions reviennent. Un pays comme la Chine cherche à conforter son statut de grande puissance économique et technologique en réussissant à envoyer des vols habités sur la Lune. En décembre dernier, elle est déjà parvenue en première mondiale à poser sur la face cachée de la Lune un engin spatial, libérant un petit véhicule baptisé Lapin de Jade. D'autres s'y intéressent également, comme les Indiens. Cette concurrence n'est pas étrangère à la volonté affichée des Américains de remettre le pied sur la Lune. Le président Donald Trump a assigné en mars une date butoir : 2024. Il a accéléré le programme baptisé Artemis, du nom de la soeur jumelle d'Apollon, qui fixait ce retour à 2028. L'objectif est d'utiliser la Lune comme base pour aller vers Mars, visée pour 2033. Cette hâte du président à revenir sur la Lune s'explique notamment par le fait que l'année 2024 sera, s'il est réélu, la dernière de son second mandat. Une apothéose lunaire. Mais il faut encore que le Congrès, contrôlé par le Parti démocrate, accepte de financer l'accélération, ce qui semble peu certain. Pas sûr, non plus, que la fusée lourde nécessaire à l'opération, la SLS (Space Launch System), soit prête. Son élaboration a pris tellement de retard que l'échéance d'origine, 2028, semblait déjà difficile à tenir... Depuis l'arrêt de la navette spatiale en 2011, les Américains ne disposent en effet pas de véhicule spatial pour envoyer des hommes dans l'espace. Ils recourent, comme l'Esa, à des fusées et des capsules russes. Le vice-président américain Mike Pence s'est déjà énervé de cette situation, menaçant de recourir à une fusée privée, Space X sans doute, si la Nasa tardait à mener son projet à bien. Ce coup d'accélérateur est aussi un reflet de la campagne America First du président. Car l'opération est censée " établir le leadership américain et sa présence stratégique ", comme l'indique un document publié par la Nasa le 22 juillet dernier. Il y est aussi question de " créer des opportunités économiques pour l'industrie américaine ". Certes, les Américains retourneront donc sans doute les premiers sur la Lune, puis peut-êre sur Mars, mais les Européens pourront suivre, s'ils le décident. Car ce que ce document de la Nasa ne mentionne pas, c'est l'existence de partenaires internationaux pour ce programme Artemis, dont l'Esa. Celle-ci fournit un élément crucial : un compartiment cylindrique, qui sera situé derrière la capsule spatiale habitée, et abritera tous les éléments fournissant l'énergie, la climatisation, l'air, l'eau, etc. Ce module de service est dérivé de l'ATV fourni par l'Esa, qui servit à alimenter la Station spatiale internationale entre 2008 et 2014. L'Europe participera aussi au programme de création de la station Lunar Gateway. " Elle facilitera l'accès à la surface de la Lune pour des missions robotiques et humaines ", précise Eric Morel de Westgaver. Elle pèsera 40 tonnes et sera " semblable à un refuge de montagne, qui stocke des fournitures pour des astronautes en route pour des destinations plus lointaines ", indique le site de l'Esa. Outre la Nasa et l'Esa, les agences russe, canadienne et japonaise sont aussi partenaires. Mais on l'a dit, retrouver la Lune, c'est aussi préparer la voie vers Mars. La Nasa et l'Esa étudient chacune la possibilité de produire des matières indispensables à ce voyage encore plus lointain en exploitant le sol lunaire. Dans l'étude commanditée par l'agence, ArianeGroup étudie la mission et "d'autres sociétés européennes travaillent sur les technologies pour l'extraction de ressources du régolithe lunaire, une matière sur la couche superficielle de la Lune comme l'oxygène qui va devenir un élément important pour les futurs explorations", continue le directeur. Les plans européens pour la Lune et au-delà sont toutefois plus flous que ceux des Américains. Il y a l'étude d'un robot lunaire d'ici 2025, la participation au programme Artemis, mais pas encore de calendrier ou de projet, pas de décision sur un Européen sur la Lune. " On verra le résultat de l'étude d'ArianeGroup, on en parlera avec les Etats membres ", tempère Eric Morel de Westgaver. Et si l'Europe fait moins de bruit, elle avance tout de même, estime le directeur, qui parle par exemple du programme Mars Sample Return. " Il s'agit d'une mission d'une grande complexité : aller sur Mars, s'y poser, prélever des échantillons, puis surtout décoller, revenir dans l'attraction terrestre et éjecter la capsule avec les échantillons ". Une opération de longue haleine, menée avec la Nasa, dont la conclusion est attendue pour 2031. Et puis l'Esa ne se résume pas à la Lune et Mars, loin s'en faut. " Quand la sonde européenne Rosetta a fait atterrir son module Philae sur une comète, cela a fait la une des journaux du monde entier ", rappelle Eric Morel de Westgaver. L'événement remonte à 2014. Rosetta avait voyagé à des centaines de millions de km de la Terre. Et faire atterrir un engin sur une comète était une première. Certaines réalisations sont plus terre à terre, si l'on peut écrire, mais utilisées dans la vie quotidienne. " L'Europe a la meilleure flotte de satellites météos au monde et des capacités d'observation de la Terre exceptionnelles, avance Eric Morel de Westgaver. Les citoyens s'en félicitent tous les jours. " Idem pour la navigation. La constellation Galileo, projet de l'UE développé par l'Esa est aujourd'hui en fonction. " Vingt-deux satellites sont opérationnels, offrant une précision trois fois meilleure que le GPS américain. Le nombre de leurs utilisateurs se monte presque à 1 milliard, et 100 millions de plus chaque mois. " Beaucoup de smartphones utilisent en effet Galileo. Hélas pour l'Esa, leur propriétaire l'ignore souvent. Car quand il utilise Waze, Google Maps ou une appli cartographique de randonnée, le particulier ne sait jamais exactement quels satellites servent à trouver son chemin.