Comme l'affirmait déjà Aristote, l'homme est par nature un zoon politikon : un animal social. Le genre humain est aussi opportuniste au sens des biologistes : devant l'obstacle, il invente de nouvelles stratégies. Il est aussi colonisateur : il envahit son habitat, qu'il épuise, jusqu'à le rendre inhabitable.

C'est aux conséquences d'une humanité colonisatrice que nous nous trouvons aujourd'hui confrontés et c'est aux ressources d'une humanité sociale et opportuniste que nous nous devrons de survivre ou de disparaître. Or, les nouvelles sur les questions environnementales sont préoccupantes. Les climatologues donnent désormais 7°C comme chiffre de l'augmentation probable de la température mondiale à l'horizon 2100, un chiffre en hausse en raison de modèles tenant mieux compte des effets d'emballement. Pire encore, les efforts de dépollution font croître la température : la poussière réduisait la quantité de rayonnement solaire atteignant la surface de la Terre.

Ce chiffre de 7°C sur un siècle doit être comparé à l'augmentation de 3 à 4°C lors de la sortie du dernière âge glaciaire sur une période de 10.000 ans. A partir de 2040, la canicule aura cessé d'être un événement décennal pour devenir le régime estival normal de l'Europe. Or, à 40°C, la végétation " grille ". En 50 ans, les vertébrés sauvages ont perdu 58% de leurs effectifs et 75 % des insectes volants ont disparu en moins de 30 ans.

La fréquence des catastrophes naturelles augmente et leur coût croît. Leur coût annuel aux Etats-Unis est passé de 3 milliards de dollars en 1980 à 20 milliards en 2000, et à plus de 40 milliards aujourd'hui. Le cyclone Harvey en 2017 a fait plus de 200 milliards de dégâts matériels. Dorian, il y a quelques semaines, a transformé plusieurs îles des Bahamas en champs de ruines et de désolation, son coût en vies humaines et en dévastation matérielle n'est pas encore connu.

Prenons-nous la mesure de ce qui nous attend et de la rapidité avec laquelle il nous faudra sortir de notre torpeur et passer à la vitesse supérieure ? Les signes ne sont pas rassurants : en France, le budget du ministère de la Transition écologique et solidaire baissera de 5% d'ici 2022. Viendra inéluctablement, hélas, le moment où la taille des défis forcera les gouvernements à adopter un mode au nom sinistre : l'économie de guerre.

Une économie de guerre vise à faire face à une crise de taille inhabituelle, gigantesque par rapport au contexte de paix. La crise qui menace n'exigera pas la constitution d'un arsenal militaire, mais elle requerra une planification et un interventionnisme étatiques accrus pour que les ressources disponibles soient allouées de manière optimale dans une situation d'urgence absolue. En 1942, Roosevelt lança le Victory Program, qui supposait une planification de l'économie inédite et une réquisition de toutes les ressources disponibles : le budget de la Défense fut instantanément multiplié par 142, passant de 1,4% du PIB en 1938 à 96,1% en 1944. Une telle réquisition est donc réalisable, mais elle requiert la mobilisation de toute une population, soutenant l'effort de guerre.

Pour que le peuple embraye et accepte de nouvelles privations, inconnues en temps de paix, comme le rationnement de certaines denrées, il faudra que les familles dans leur ensemble soient libérées des soucis de la vie quotidienne qui parasitaient leur attention auparavant et en particulier leur survie au jour le jour. Il sera impératif qu'un Etat providence - dont l'existence aura cessé d'être contestée à tout instant en raison des aléas de la croissance - se porte garant de la stabilité rassurante qu'offrira aux familles la gratuité pour l'indispensable (éducation, santé, logement, habillement, alimentation et même connectivité).

Espérons que la nécessité d'une telle économie de guerre mobilisée contre l'extinction possible du genre humain ne se présente pas de sitôt, mais soyons conscients que sa venue n'est désormais qu'une question de temps.