En 2019, l'Allemagne sera confrontée à une crise, non pas économique ou politique, mais intellectuelle et psychologique. Et le malaise pourrait être tout aussi profond. Pour la première fois, la population allemande comprendra vraiment ce que les élites berlinoises savent depuis des années : en matière de relations internationales ou de sécurité, l'Allemagne n'a aucune politique viable susceptible de survivre à la fin de la " pax americana ".
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En 2019, l'Allemagne sera confrontée à une crise, non pas économique ou politique, mais intellectuelle et psychologique. Et le malaise pourrait être tout aussi profond. Pour la première fois, la population allemande comprendra vraiment ce que les élites berlinoises savent depuis des années : en matière de relations internationales ou de sécurité, l'Allemagne n'a aucune politique viable susceptible de survivre à la fin de la " pax americana ". Cette inquiétude sera indépendante de la succession d'Angela Merkel, qui devrait rester chancelière jusqu'au terme de son quatrième mandat fin 2021. Il est de notoriété publique qu'elle ne voulait pas se présenter de nouveau en 2017. Elle a changé d'avis non pas à cause de la crise des réfugiés, qui restera un point essentiel de son bilan, mais à cause de l'élection de Donald Trump. Avant beaucoup d'autres Allemands, la chancelière a compris que le trumpisme réduirait à néant toutes les suppositions sur lesquelles s'appuie l'Allemagne depuis 1945. Depuis Konrad Adenauer, premier chancelier de la République fédérale d'Allemagne, la politique étrangère allemande consistait à se soumettre à une double caution occidentale : les Etats-Unis dans le cadre de l'Otan et la France au sein de l'Union européenne. L'armée américaine et son arme nucléaire protégeaient l'Allemagne contre la Russie. En échange, les Allemands abandonnaient le militarisme - et donc leur intérêt national - au profit d'un ordre multilatéral fondé sur des règles, à la fois en ce qui concerne le commerce et la sécurité. L'Allemagne a bénéficié de cette entente. Le pays a prospéré économiquement et il a pu adopter un ton moralisateur dans la sphère diplomatique. Les Etats-Unis en ont eu assez de cette division du travail bien avant l'élection de Donald Trump. En 2011, le ministre américain de la Défense, Robert Gates, a averti l'Europe, et l'Allemagne en particulier, qu'elles risquaient l'obsolescence sur le plan militaire et il a exigé que l'Allemagne ne profite plus gratuitement des dépenses américaines. L'élite allemande a progressivement admis ce raisonnement. En 2014, le président du pays, Joachim Gauck, a appelé à ce que l'Allemagne soit plus présente sur la scène internationale. D'autres ont tenu le même discours. Mais le débat n'a pas atteint le grand public. Les campagnes électorales ont continué de porter uniquement sur les questions nationales. L'élection de Donald Trump a toutefois provoqué un choc. La première année, les plus fervents partisans de l'atlantisme (souvent des démocrates-chrétiens) parmi les conseillers d'Angela Merkel ont continué à espérer que la fonction de président pousserait Donald Trump à la modération. Ceux qui doutaient déjà des Etats-Unis (souvent des sociaux-démocrates) ont conclu qu'il était temps de s'émanciper. Plus Donald Trump a donné l'impression à l'Allemagne d'être une ennemie et non une alliée, plus la balance a penché en faveur des émancipateurs. La déclaration d'indépendance, en quelque sorte, a été faite en 2018 par Heiko Maas, le ministre allemand des Affaires étrangères. L'Allemagne, selon lui, doit devenir un contrepoids face aux Etats-Unis sur certains dossiers. Et la seule façon d'y parvenir est de faire partie d'une Europe plus unie et d'une nouvelle alliance composée de pays " multilatéralistes ", du Canada au Japon. A l'approche de 2019, l'Allemagne est opposée aux Etats-Unis sur tous les fronts. Les sujets de litige sont notamment l'accord de Paris sur le climat (l'Allemagne est pour, les Etats-Unis sont contre), l'accord sur le nucléaire iranien (idem) et le gazoduc Nord Stream 2 entre la Russie et l'Allemagne (idem). Le conflit porte sur les relations commerciales et la position dominante (notamment l'évasion fiscale) des géants américains d'Internet en Europe. Il culmine avec les dépenses militaires, le sens à donner à l'article 5 du traité de l'Otan et les " valeurs occidentales ". Tout au long de l'année 2019, les décideurs allemands travailleront avec leurs homologues européens afin d'atteindre l'objectif de Heiko Maas. Ils tenteront d'élaborer un système international de paiements qui, contrairement au code Swift, ne dépende pas des Etats-Unis. Ils essaieront de bricoler des solutions européennes susceptibles de remplacer l'Otan, auxquelles ils donneront des acronymes obscurs comme la CSP (Coopération structurée permanente) et l'EACD (Examen annuel coordonné en matière de défense). A chaque fois, ils arriveront à deux conclusions. Tout d'abord que l'Europe est trop divisée pour se ranger derrière les idées de l'Allemagne. Puis que la prépondérance systémique des Etats-Unis exclut toute forme de contrepoids, d'autant moins allemand. Exaspérés, les populistes allemands de gauche et de droite (tous prorusses et antiaméricains) raviveront de vieux rêves sur l'équidistance entre l'Est et l'Ouest. D'autres personnalités politiques lanceront un débat illusoire, impensable jusqu'à présent, selon lequel l'Allemagne devrait avoir l'arme nucléaire. La plupart d'entre elles n'abandonneront pas leur position habituelle - le déni. L'Allemagne est " trop grande pour l'Europe, trop petite pour le monde ", avait déclaré Henry Kissinger. Aujour-d'hui, cet état de fait explique pourquoi de nombreux Allemands sont furieux de se sentir impuissants face à Donald Trump. " Il nous rappelle tous les jours notre faiblesse ", a résumé Sigmar Gabriel, prédécesseur de Heiko Maas. Nous vivons dans un monde dangereux, et l'Allemagne n'est pas prête à l'affronter. En 2019, les Allemands le comprendront, à leur grand désespoir. Pas Andreas Kluth.