Pour Wang Yiwei, directeur de l'Institut des affaires internationales à l'université chinoise Renmin, Donald Trump est " le moins mauvais des candidats pour la Chine. Il isole les Etats-Unis du reste du monde " et permet à la politique d'expansion de Pékin de se déployer plus facilement.
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Pour Wang Yiwei, directeur de l'Institut des affaires internationales à l'université chinoise Renmin, Donald Trump est " le moins mauvais des candidats pour la Chine. Il isole les Etats-Unis du reste du monde " et permet à la politique d'expansion de Pékin de se déployer plus facilement. Une réélection de Donald Trump ne serait-elle pas aussi une opportunité pour l'Union européenne ? Ne vaudrait-il pas mieux, finalement, avoir Donald Trump comme épouvantail pour accélérer les changements structurels dont l'Europe a besoin ? D'autant que, quel que soit le vainqueur, la trajectoire de l'économie américaine à court terme resterait grosso modo la même. "Les présidents nouvellement élus prennent en effet un train en marche, observe Jean-Luc Proutat, responsable des économies de l'OCDE au sein de la recherche économique chez BNP Paribas." Donald Trump en a d'ailleurs lui-même abondamment profité : si sous sa présidence, les Etats-Unis s'étaient installés jusqu'à la crise du Covid dans le plein emploi, c'est en profitant de la dynamique des années précédentes. "En moyenne, sur trois ans, le rythme annuel de création d'emplois était de 2,7 millions sous Obama, et 2,2 millions sous Trump", précise Anton Brender, le chief economist de Candriam. Cette inertie devrait encore jouer quatre ans plus tard. "Aujourd'hui, la trajectoire de l'économie à court terme, quel que soit le vainqueur des élections présidentielles, devrait rester plus ou moins semblable, poursuit Jean-Luc Proutat. C'est d'autant plus vrai en cette période de pandémie où l'économie américaine, comme les autres, sera fortement influencée par l'évolution des courbes du virus". En outre, sur le moyen terme, le programme démocrate n'est pas en rupture totale avec celui des républicains. Les deux désirent moderniser les infrastructures et veulent mettre en oeuvre des mesures protectionnistes. "Joe Biden ne remontera pas l'impôt des sociétés au niveau d'Obama, souligne Jean-Louc Proutat. Et il veut instaurer un système d'incitation fiscale pour relocaliser un certain nombre d'activités". Il ne faut pas s'attendre non plus à de profonds changements dans les négociations commerciales des Etats-Unis qui chercheront à réduire leur déficit commercial. "Leur stratégie commerciale vis-à-vis de l'Union européenne ne devrait guère changer, quel que soit le candidat élu", abonde Manuel Maleki, de la banque Edmond de Rothschild. Celui-ci d'ajouter : "Les investisseurs devraient davantage réagir à un potentiel plan de relance qu'à l'étiquette du futur président". Or, justement, l'ampleur du programme de relance démocrate, qui s'élève à une dizaine de milliers de milliards de dollars en 10 ans, ne réjouit pas tout le monde. "Depuis plus de 10 ans, nous avons une politique monétaire tellement expansionniste qu'elle a surtout eu pour effet de gonfler la Bourse et d'augmenter les dettes, souligne Ivan Van de Cloot, l'économiste en chef du think tank Itinera. Si l'on ajoute à ces facteurs de déséquilibre la crise du coronavirus et une politique à nouveau très expansionniste de Joe Biden, je vois beaucoup de risques pour la stabilité financière", assure-t-il. Certes, l'économiste en chef d'Itinera comprend le choix politique posé par Joe Biden. "Il veut changer son pays, où les inégalités sont une question cruciale. Mais comme économiste, je dois dire qu'il y a des risques et une telle politique expansionniste ne serait pas sans conséquence pour nous. Car les chocs qui affectent les Etats-Unis se transmettent à l'Europe via les marchés financiers." Sans compter que cette politique pourrait relancer l'inflation et affaiblir durablement la valeur du dollar. Et une appréciation de l'euro ne faciliterait certainement pas la tâche des exportateurs européens. A plus long terme, une telle politique poserait aussi la question du budget et du financement du déficit. "Cela pourrait poser un problème sur le marché obligataire américain", le premier au monde, note Ivan Van de Cloot. La crainte de l'économiste n'est toutefois pas partagée par tous. "Joe Biden fait le pari de pouvoir, avec son programme, générer de la croissance", observe Manuel Maleki qui souligne que ce programme est étalé sur 10 ans. "S'il fonctionne, il générera donc davantage de recettes publiques, fera progresser le PIB et réduira donc le poids de l'endettement." D'ailleurs, ajoute l'économiste, "nous avons assisté avec la crise du Covid à une augmentation sensible des dépenses publiques sans que cela suscite de grands remous sur les marchés ou dans le système bancaire. Pourquoi ? Parce que nous avons une intervention très forte des banques centrales, et parce que la crédibilité des Etats n'a pas été remise en question. Et y a-t-il un pays plus crédible que les Etats-Unis ?" Toutefois, un autre élément, paradoxal, pourrait encourager les Européens à espérer que Trump l'emporte : celui qui voudrait que cette victoire pousse le Vieux Continent dans le dos et l'incite à accélérer ses réformes. Lorsque le candidat républicain a accédé pour la première fois à la Maison-Blanche, fin 2016, il a en effet déjà fait bouger certaines lignes en Europe. On se souvient, par exemple, du mot d'Angela Merkel, au moment de l'investiture de Donald Trump au début de l'année 2017 : "Je pense que nous, les Européens, avons notre destin dans nos propres mains". Quatre ans plus tard, une série de progrès ont été réalisés. Nous avons vu, par exemple, apparaître une procédure destinée à éviter que des fleurons technologiques européens passent dans des mains étrangères. L'Union a aussi entamé une véritable politique de défense commune en créant un fonds européen de la défense. Elle s'est également engagée dans un plan de relance de 750 milliards qui repose sur une politique ambitieuse de réindustrialisation et d'indépendance énergétique. Enfin, les Etats membres ont mis en place un mécanisme de transferts budgétaires dans lequel les pays les plus riches aideront les pays les plus pauvres. Autant d'évolutions et de décisions qui auraient été difficilement imaginables il y a encore trois ans. De là à espérer une réélection de Donald Trump, il y a pourtant encore une marge difficile à franchir. "On a dit que la crise de 2008 nous avait forcés à réformer le système financier et que la crise sanitaire nous a obligés de revoir certains processus, observe Manuel Maleki. Mais il y a une forme de tautologie à dire que les crises provoquent les réformes. En réalité, la question est : à partir de quel moment la situation est-elle suffisamment dégradée pour pousser au changement ? Donald Trump est-il un aiguillon suffisant ? Ce n'est pas certain car, en général, le changement n'est pas provoqué par un élément isolé mais par une conjonction de ceux-ci. C'est pourquoi, d'ailleurs, certaines crises ne provoquent jamais de réforme." Et puis, pour l'Union européenne, l'aiguillon américain n'est pas bien menaçant. Les exportations vers les Etats-Unis ne représentent que 2,4% du PIB de l'Union européenne. "D'un point de vue macroéconomique, notre relation avec les Etats-Unis n'engendre pas de risque majeur. Le commerce européen se fait pour une part non négligeable de manière intra-continentale et les Etats-Unis sont une économie relativement fermée", note Manuel Maleki. Celui-ci ajoute toutefois que s'il n'y a pas de risques économiques majeurs, cela ne signifie pas pour autant qu'une dégradation des relations avec les Etats-Unis ne serait pas problé- matique pour certains secteurs (comme l'automobile en Allemagne) ou certains Etats plus exposés. "Les pays les plus à risque sont l'Irlande, la Belgique et les Pays-Bas, ces deux derniers en raison notamment de l'importance de leurs infrastructures portuaires et du caractère ouvert de leur économie", note encore l'économiste. L'effet "épouvantail" de Trump serait d'ailleurs d'autant plus hypothétique que "l'Europe a du mal à se mobiliser sur plusieurs projets à la fois, souligne Anton Brender (Candriam). Je crains que nous ne soyons pas politiquement mûrs pour ajouter encore d'autres projets à ceux actuellement en chantier, même poussés dans le dos par une réélection de Donald Trump". La plupart des Etats européens, exception faite de l'Allemagne, considèrent qu'ils sont désormais aux limites de leur capacité d'endettement ", argumente-t-il. De plus, avec le prochain départ d'Angela Merkel, il n'y a plus vraiment de leaders européens, mis à part Emmanuel Macron, pour donner une nouvelle impulsion. Une certitude en tout cas : si Donald Trump reste à la Maison- Blanche, cela ne sera pas une partie de plaisir, ni pour l'économie mondiale, ni pour l'Europe. L'état de santé économique et social des Etats-Unis, qui restent le principal moteur de l'économie mondiale, posera en effet des inquiétudes. Car on peut s'attendre à une aggravation de la fracture sociale et à une réaction de la partie de la population qui s'estimera délaissée. Sur le plan diplomatique, les Etats-Unis de Trump poursuivront par ailleurs leur politique du chaos et essayeront de diviser les Européens. Et le président continuera à déréguler fortement le paysage industriel américain. Il avait déjà éliminé une centaine de législations environnementales contraignantes pour l'industrie ; il devrait poursuivre dans cette voie, essayant de donner un avantage compétitif aux industries nationales. Finalement, ni Biden ni Trump ne s'avèrent donc des candidats idéaux pour l'Europe. "Ce n'est pas parce que je trouve la politique de Joe Biden risquée que je suis en faveur du personnage de Donald Trump et de ses Trumponomics, souligne Ivan Van de Cloot. En fait, j'aimerais avoir un troisième candidat, qui chercherait des stratégies plus soutenables et qui serait conscient des risques. Mais il n'y en a pas !"