L'emploi augmente, les exportations bondissent, le coût du travail diminue et, prochainement, l'impôt des sociétés devrait être un peu plus favorable aux PME belges. Et pourtant, la croissance de notre économie ne décolle pas. Pire : depuis deux ans, elle stagne sous la moyenne européenne alors qu'auparavant et singulièrement durant les années de crise, elle la devançait. Qu'est-ce qui cloche donc dans l'économie belge ?

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1. La faute aux mathématiques. La comparaison de la situation belge avec la moyenne européenne souffrirait d'un mécanisme de rattrapage, quasi mathématique. On vous explique : la Belgique a mieux résisté que d'autres au choc des années 2008-2009. Des économies importantes comme l'Italie et l'Espagne ont lourdement plongé, sans parler de l'Irlande et de la Grèce. " Aujourd'hui, ces pays se redressent et l'économie la plus dynamique de la zone euro, c'est l'Espagne, commente Vincent Bodart, de l'Institut de recherche économique et sociale (UCL). Les termes de la comparaison ne sont plus les mêmes. " L'économie belge n'a donc pas particulièrement dévissé ces deux dernières années mais la moyenne européenne à laquelle on la compare a évolué à la baisse puis à la hausse. Pourquoi sommes-nous passés à travers ce jeu de yo-yo ? " Nous avons une économie de services, renforcée par une fonction de pays central au sein de l'Europe, répond Edward Roosens, chief economist de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB). Cela explique une plus grande stabilité de la croissance en Belgique. "

2. La faute aux attentats. Edward Roosens en est convaincu : l'économie belge a été plus grièvement touchée qu'on ne le pense souvent par les attentats terroristes à Paris, puis à Bruxelles. " Le SPF Economie avait estimé, cet été, que l'impact sur le tourisme, l'horeca, l'événementiel et le commerce de détail entraînait une perte de 720 millions d'euros en recettes fiscales, dit-il. On oublie un peu trop vite ce chiffre. Nous estimons que le ralentissement observé dans ces secteurs nous a fait perdre entre 0,3 et 0,5 % de croissance. Ce n'est pas négligeable. "

Le raisonnement ne souffre aucune contestation pour cette année 2016. Mais le ressac s'est fait sentir dès 2015 et se prolongerait les deux prochaines années, selon les perspectives de la Commission. " Les attentats ont provoqué un choc psychologique important et ont indéniablement touché certains secteurs mais, d'un point de vue macroéconomique, l'effet reste mesuré, nuance Vincent Bodart. Ce n'est pas étonnant : plusieurs études ont montré que les attentats du 11 septembre 2001 n'avaient eu aucun impact sur l'économie américaine. "

"Le gouvernement fédéral n'a pas été assez offensif dans ses choix." Ivan Van de Cloot (Itinera Institute)

3. La faute à l'austérité. Si la Belgique a plutôt correctement traversé le pic de la crise, c'est notamment parce que les pouvoirs publics ont évité les cures d'austérité trop lourdes, qui plombent la consommation intérieure et, par-là, la croissance. " Quand d'autres étaient lancés dans de vraies politiques d'austérité, nous étions encore à la râpe à fromage, sourit Philippe Ledent, senior economist chez ING Belgique. Aujourd'hui, la Belgique est engagée dans une réduction des dépenses plus vive et cela se marque sur le ralentissement de la consommation des ménages. Cela explique une croissance moins vigoureuse, au moment où d'autres économies européennes lâchent un peu la bride. Il y a un déphasage, une forme d'illusion d'optique temporaire. Ce n'est que dans quatre à cinq ans que nous pourrons avoir une vue plus précise des résultats. "

L'illusion d'optique est peut-être aggravée par le fait que, même si les ajustements furent peut-être au départ moins rudes qu'ailleurs, les Belges vivent néanmoins avec une forme d'ajustement budgétaire permanent depuis bientôt 10 ans, avec de nouvelles économies annoncées à chaque contrôle budgétaire. De quoi solidement plomber la confiance des acteurs économiques. " Nous avons simultanément une politique de modération salariale et une inflation plus élevée que la moyenne européenne, ajoute Vincent Bodart. Cela pèse sur le pouvoir d'achat et cela peut être un des éléments explicatifs de la différence de croissance. "

4. La faute aux réformes structurelles. Avec la réforme des pensions, l'amélioration de la compétitivité ou la flexibilité accrue sur le marché du travail, les réformes structurelles arrivent. " De telles réformes ne portent leurs fruits qu'à long terme, précise Ivan Van de Cloot, chief economist à l'Itinera Institute. Dans un premier temps, elles peuvent même être défavorables à la croissance. C'est pour cela qu'elles sont difficiles à mener, l'opinion publique - et donc souvent le monde politique - est myope et ne regarde que le court terme. " Conséquence : cela plombe plus encore la croissance belge par rapport à celle des Pays-Bas ou de l'Allemagne.

Mais on peut aussi souligner que ces réformes structurelles ont un peu tardé : nous avons traversé la crise plus ou moins tranquillement pendant que d'autres s'organisaient pour le redémarrage. Ils accélèrent aujourd'hui et nous peinons à les suivre. " On a en quelque sorte dopé l'économie, résume Ivan Van de Cloot. Soutenir la demande n'était pas forcément une mauvaise chose face à un tel choc mais, pendant ce temps-là, d'autres pays ont adopté une politique de l'offre. Je songe aux Pays-Bas. Leur croissance fut alors plus faible que la nôtre mais leur économie avait été réorganisée. Aujourd'hui, ils connaissent une croissance de 0,7 % pour le troisième semestre consécutif. "

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Moins sévère, Edward Roosens souligne toutefois que la balance commerciale belge redevient positive en 2016 pour la première fois depuis 2007. Sur les huit premiers mois de l'année, on retrouve un niveau jamais atteint depuis 2004. " La compétitivité s'améliore, le signal est très clair, dit-il. La balance commerciale ne se redresse pas parce que nous limitons les importations, au contraire, elles continuent d'augmenter. Mais ce sont les exportations qui progressent très fort. Ça n'augure pas trop mal pour l'avenir. " Il n'empêche, à ce stade, cela ne se traduit pas dans les chiffres de croissance.

5. La faute à la timidité. Et si, finalement, la Belgique était en réalité frappée par son syndrome récurrent, celui du compromis et des demi-mesures ? Hier, on faisait quand même un peu d'austérité sans le dire et aujourd'hui, on n'ose pas aller à fond dans les réformes structurelles. C'est la thèse de Philippe Ledent. " Le tax shift va dans le bon sens mais, à lui seul, il ne va pas changer la face de la Belgique, analyse-t-il. Il a quand même été très atténué et ne modifiera pas fondamentalement l'attractivité et l'activité économique en Belgique. Les mesures ne sont pas suffisamment radicales. " L'explication fera sans doute bondir dans les rangs syndicaux où l'on considère que des options comme le saut d'index ou le relèvement de l'âge de la pension sont au contraire très radicales. Ces décisions ont provoqué une vive contestation sociale, justifiée ou non, mais qui n'aide certainement pas l'activité économique à court terme.

En prolongeant le raisonnement de Philippe Ledent, on peut cependant se demander si des mesures plus fortes encore auraient généré plus de contestation. " Le gouvernement fédéral n'a pas été assez offensif dans ses choix, renchérit Ivan Van de Cloot. Il a pratiqué la politique des petits pas en espérant contenir ainsi le choc social. Or, dès le début, on pouvait savoir qu'il y aurait une forte opposition des syndicats et des partis socialistes, renvoyés dans l'opposition. Cela n'a pas été anticipé, ou pas suffisamment. " Illustration : le gouvernement n'a pas osé neutraliser dans l'index les hausses de TVA et d'accises décidées dans le cadre du tax shift, ce qui a accéléré la réindexation des salaires. " L'impact de la baisse des cotisations sociales est alors beaucoup plus faible, regrette-t-il. Nous avons manqué de personnalités qui ont le courage d'expliquer qu'on investit sur le long terme, même si cela passe par une période plus difficile à court terme. "