La page des pouvoirs spéciaux s'est tournée le week-end dernier. Désormais, une autre devrait s'écrire avec des plans de relance, ou de reploiement comme préfèrent le dire les écologistes. Les acquis de ces dernières semaines peuvent-ils servir de base à la constitution d'un nouveau gouvernement fédéral, chargé d'organiser l'avenir économique du pays ? Rajae Maouane et Jean-Marc Nollet nous livrent leur analyse de la situation politique et économique.
...

La page des pouvoirs spéciaux s'est tournée le week-end dernier. Désormais, une autre devrait s'écrire avec des plans de relance, ou de reploiement comme préfèrent le dire les écologistes. Les acquis de ces dernières semaines peuvent-ils servir de base à la constitution d'un nouveau gouvernement fédéral, chargé d'organiser l'avenir économique du pays ? Rajae Maouane et Jean-Marc Nollet nous livrent leur analyse de la situation politique et économique. TRENDS-TENDANCES. Vous sortez de ce qui devrait être le dernier " super kern ". Quel bilan tirez-vous de ce fonctionnement à 10 partis ?JEAN-MARC NOLLET. C'était particulier, du jamais vu en fait. Tout ne fut pas parfait mais nous avons pu prendre une série de décisions importantes en soutien à des secteurs économiques et à des publics qui étaient en attente. En revanche, ce qui n'était pas idéal, c'est que certains s'engageaient vraiment dans le processus, formulaient des propositions, travaillaient aux compromis et, in fine, acceptaient ce qui sortait des discussions. Alors que d'autres, la N-VA en l'occurrence, n'ont pas beaucoup parlé et puis, à la fin, calmement, ont annoncé qu'ils ne soutiendraient pas et qu'ils s'en allaient. Cette sortie était-elle préméditée, selon vous ? J-M.N. Il faut le leur demander mais leur sortie ne semblait pas la suite logique du déroulement de ces réunions. Quand on a un vrai problème avec une mesure, - et ça m'arrive - on le signale au premier tour de table et on cherche un compromis. Ici, il y a eu deux tours de table, une suspension de séance également, et jamais la N-VA n'a exprimé que tel ou tel point était particulièrement problématique pour elle. Et puis, soudain, elle trouve tout cela inacceptable. RAJAE MAOUANE. Cela montre bien que ce parti n'est pas le partenaire le plus fiable. Des partis cherchaient ensemble des solutions à une crise et un autre a choisi de claquer la porte sans crier gare. Ce même parti qui, déjà, n'avait pas voté la confiance au gouvernement de Sophie Wilmès. Ces signaux nous indiquent que ce parti n'a tout simplement pas envie de créer des ponts. Je vous interroge sur le fonctionnement à 10, vous me répondez sur un seul parti. Faut-il en déduire qu'entre les neuf autres, cela a bien fonctionné ? J-M.N. Oui, à neuf, nous avons pu trouver, me semble-t-il, des accords utiles dans la situation que traverse le pays. Je ne dis pas qu'il n'y a pas eu de tensions ou de difficultés ponctuelles mais nous les avons surmontées ensemble. Je suis globalement assez positif sur les mesures prises ces dernières semaines. R.M. C'est important, en ces temps compliqués, de voir des forces politiques responsables, qui cherchent réellement des solutions pour soulager les personnes les plus exposées à la crise. Cette capacité à prendre ses responsabilités est l'un des bilans que l'on peut tirer de cette expérience. Espériez-vous que la mayonnaise prenne un peu mieux entre vous et que les trois mois de pouvoirs spéciaux servent d'élan pour la suite de la législature ? J-M.N. Cette formule à 10 n'a pas été mise sur pied pour gérer au-delà de la période des pouvoirs spéciaux et nous l'avons toujours envisagée de la sorte. Et même comme cela, la N-VA s'en est distanciée. Cela étant, c'est vrai que ce travail a renforcé les contacts entre nous. On se découvrait aussi, pour certains. R.M. L'essentiel était d'amener des réponses concrètes et rapides face à l'urgence sanitaire et économique. Il n'y avait pas d'autres arrière-pensées. Maintenant, il faut passer à une phase suivante, celle d'un plan de relance. Vous préférez le terme redéploiement. Pourquoi ? R.M. Relancer, c'est remettre une pièce dans la machine et recommencer comme si rien ne s'était passé. Or, la séquence que nous venons de vivre est inédite, la plus grave crise depuis la Seconde Guerre mondiale. Il y a eu des prises de conscience au niveau environnemental, social, économique. Il faut maintenant y répondre. Quels seraient les piliers de ce plan de redéploiement pour la Belgique ? R.M. Nous venons de vivre une désacralisation de la mondialisation. Il y avait une forme d'émerveillement à pouvoir acheter, en quelques clics, des choses à l'autre bout du monde et qui arrivent ici très rapidement. Cette magie s'efface, le modèle est en train de s'effriter pour des raisons environnementales et sociales. Beaucoup de gens ont pris conscience qu'il y avait, en Belgique, en Europe, des femmes et des hommes capables de développer de nouvelles formes d'emploi et de production, avec par exemple des projets d'économie circulaire. Quand on voit les profits d'Amazon ce dernier trimestre, peut-on vraiment dire que la magie des achats en quelques clics s'efface ? R.M. On voit aussi que les consommateurs ont beaucoup plus acheté local, qu'ils ont redécouvert toute l'importance du commerce de proximité. Les gens ont pris davantage le temps de discuter chez le boucher, à la boulangerie. J-M.N. Amazon, c'était la solution de facilité. Mais la solution souhaitée, c'est " ma zone ". Dans cette proximité, il y a la redécouverte des commerces locaux mais aussi des espaces verts. Ils furent vraiment nécessaires pour souffler émotionnellement et psychologiquement. Aujourd'hui, celui qui veut rajouter des espaces verts dans sa commune ou des chemins qui facilitent les mobilités douces va être davantage écouté. Quelles mesures concrètes pourraient être prises dans le cadre d'un plan de redéploiement pour soutenir ces commerces locaux, l'économie circulaire etc. ? J-M.N. L'une des pistes est de lier la fiscalité à la durée des investissements. Quand des traders jonglent avec des investissements à Bruxelles, à Rio ou à Moscou, l'argent reste dans l'entreprise quelques jours peut-être, quelques mois au maximum. Or, pour développer des projets locaux, il faut que l'argent reste plusieurs années dans l'entreprise. Un artisan ou un commerçant va développer son business sur trois à cinq ans. La fiscalité sur la durée des placements est un facteur de relocalisation des investissements et de l'activité économique. La fiscalité peut aussi nous aider à répondre à la question cruciale des normes environnementales et sociales aux frontières de l'Europe, en intégrant les externalités dans le coût des matières et des produits importés. Si, dans le monde d'après, nous voulons soutenir l'économie locale, de tels outils doivent jouer. Nous devons aussi agir via les marchés publics, qui représentent une part significative de notre PIB. Le coût ne doit pas être l'unique critère d'évaluation des offres, les marchés publics doivent aussi servir à soutenir et développer le marché local. Au risque de glisser assez vite de la désacralisation de la mondialisation, comme vous dites, au protectionnisme... J-M.N. Quand je dis " ma zone ", je ne parle pas d'un quartier mais de l'Union européenne. Bien entendu, il ne faut pas tout fermer. Mais nous devons être plus résilients, c'est-à-dire moins dépendants et davantage dans l'anticipation. La crise a montré que nous étions très dépendants de la Chine, de l'Inde et d'autres pays lointains. L'Europe doit être en capacité d'être autosuffisante sur une série de secteurs stratégiques. La pharmacie, bien sûr, mais aussi les composants électroniques qui, demain, pourraient très bien aussi provoquer une crise. Ou l'alimentation : nous devons avoir une réflexion sur l'autonomie alimentaire et les chaînes de production en la matière. Dans cette optique, nous ne pouvons pas rater l'échéance prochaine de la réforme de la politique agricole commune. R.M. Cette crise ne sera sans doute pas la dernière. Et n'oublions pas la crise climatique. Le Covid-19 ne l'a pas fait disparaître. Pour protéger la santé des gens, il y a eu une prise de conscience du monde politique de la nécessité de revoir certains choix. J'espère que la même exigence se marquera en matière climatique. C'est aussi la santé des gens, c'est aussi anticiper les défis à venir. N'avez-vous pas le sentiment que les enjeux climatiques ont été relégués au deuxième voire au troisième rang par la crise sanitaire ? R.M. Les effets de la pandémie étaient plus immédiats et plus visibles. Mais la crise climatique n'a pas disparu. Ces dernières semaines, les scientifiques ont occupé une place importante, leur expertise a été écoutée par le monde politique. Il ne faut pas oublier cela pour le monde d'après, notamment quand les scientifiques s'expriment sur le climat. J-M.N. Je suis inquiet quand je lis les déclarations dans Le Soir du gouverneur de la Banque nationale. ( " Je m'inquiète un tout petit peu de cette idée qui veut que, tout d'un coup, après avoir dépensé beaucoup pour la crise, on pourrait dépenser beaucoup pour le vert ", dit notamment Pierre Wunsch, Ndlr). C'est hallucinant de lire cela. On n'est plus dans la parenthèse mais dans la marche arrière ! Pierre Wunsch ne nie pas l'enjeu climatique, il rappelle simplement que la Belgique ne peut pas multiplier les dépenses à l'infini... J-M.N. Je pense qu'il se trompe. Ne pas investir aujourd'hui dans la transition climatique, c'est être certain de ne pas capter les emplois de demain et d'augmenter encore les coûts des investissements que, tôt ou tard, nous devrons réaliser. Je ne comprends pas que le gouverneur de la Banque nationale puisse tenir de tels propos. Au même moment, plusieurs de ses collègues européens écrivent, dans une tribune publiée par The Guardian, que les plans de relance offrent " une occasion unique de verdir l'économie mondiale ". Nos entreprises sont prêtes et attendent une inscription de la Belgique dans le Green Deal européen. Un retour en arrière sur cet enjeu serait gravissime. Vous avez parlé de résilience tout à l'heure. L'un des éléments frappants de cette crise, c'est la réactivité des entreprises qui ont noué des collaborations inédites pour produire des masques, des respirateurs... Dans quelle mesure un plan de redéploiement peut-il s'appuyer sur cette résilience du tissu économique ? R.M. Cela n'a pas touché que le secteur sanitaire. Beaucoup d'innovateurs ont mis leur créativité au service de la collectivité durant cette crise. Nous devons clairement nous appuyer sur leurs initiatives pour créer de l'emploi ici et maintenant. J-M.N. Il y a eu de la solidarité à tous les niveaux, chez les citoyens, dans le monde de l'entreprise mais aussi parmi les chercheurs qui se sont mis en réseau, sans compter leurs heures, pour créer des tests, innover dans les relevés statistiques ou participer aux recherches sur les vaccins. Cette mobilisation était vraiment chaleureuse, elle a permis de décloisonner plein de choses. Que pourraient faire les pouvoir publics pour intensifier ces décloisonnements dans notre société ? J-M.N. Je pointerais deux leviers. D'une part, l' open data et l'accès, pour toutes les entreprises, aux résultats des recherches financées par le public. Et d'autre part, le réseautage. Les fédérations d'entreprise ont ici un rôle essentiel à jouer, à l'image de la mobilisation d'Agoria ou de l'Union wallonne des entreprises qui ont connecté les acteurs durant cette crise. Des entreprises ont découvert des interconnexions entre elles, elles en découvriront d'autres et cela doit être davantage mis en exergue afin de stimuler ces partenariats de proximité. Un redéploiement, c'est du long terme. Or, c'est tout de suite que l'économie a besoin d'oxygène... Que dites-vous aux travailleurs de Brussels Airlines ou de Swissport : que c'est un business d'hier et qu'il ne mérite pas d'être sauvé avec de l'argent public ? R.M. Non, bien entendu, nous ne disons pas " tant pis pour vous ". Les secousses économiques vont encore durer quelque temps et il n'est pas facile de bien les mesurer aujourd'hui. Mais soutenir tout et tout le monde comme si rien ne s'était passé serait, à mon avis, une erreur. Il faudra davantage prendre en considération l'ensemble des coûts et bénéfices, y compris donc l'impact environnemental, des activités économiques. J-M.N. Nous essayons toujours de distinguer le soutien aux gens qui risquent de perdre leur job et le soutien à l'entreprise. Pour lier les deux, il faut que les financements apportés à une entreprise en difficulté, comme par exemple dans l'aviation aujourd'hui, permettent la réorientation. Ne commettons pas la même erreur que celle qui fut commise avec la sidérurgie où les fonds publics ont entretenu un modèle qu'on savait dépassé, polluant et inefficace. Pour vous, l'aviation, c'est un modèle dépassé ? J-M.N. L'aviation de masse, polluante, que nous connaissons n'a pas un avenir éblouissant devant elle. Mais il y aura toujours des besoins de déplacements transcontinentaux et ils ne se feront pas à la nage ! L'aviation a donc un avenir mais dans la perspective des accords de Paris, c'est-à-dire, pour le secteur de l'aviation, avec une diminution des émissions de CO2 de 3% par an pour arriver à une neutralité en 2054. Pour nous, écologistes, on peut investir de l'argent public dans l'aviation mais il doit y être investi pour atteindre ces objectifs. Et c'est possible ! En revanche, injecter de l'argent, juste pour entretenir la machine, c'est non. Certes, cela permet de maintenir l'emploi quelques mois, au mieux quelques années. Mais après, on aura tout perdu. Le plan de transition vise, lui, à garantir des emplois demain, après-demain et encore après. Pour mener ce plan de redéploiement, faut-il nécessairement un gouvernement fédéral soutenu par une majorité parlementaire claire ? J-M.N. Oui. Il faut au plus vite un gouvernement. Et je reviens au début de l'interview : ce qui a été accompli à neuf est bien la preuve qu'il est possible d'avoir un consensus assez large sur des orientations fondamentales. En plus, il suffit de s'inscrire dans le projet européen, dans le Green Deal. Quel est le parti qui a des difficultés avec ce projet européen ? De nouveau, la N-VA. Ce serait une ineptie que le pays qui a envoyé son Premier ministre à la présidence du conseil, qui a envoyé un commissaire aussi expérimenté que Didier Reynders, ne soit pas dans le cockpit du Green Deal. Mais pour l'instant nous sommes bloqués parce qu'il n'y a pas de gouvernement fédéral et parce qu'un parti est très réticent envers ce Green Deal. R.M. Entre les neuf partis, il y a un consensus sur cette perspective européenne. Ne pas s'y inscrire aujourd'hui, quand on voit l'ampleur des défis, ce serait vraiment incroyable. Recherche, animation économique... De nombreux éléments du redéploiement dépendent des entités fédérées. Le rôle du fédéral, c'est de coordonner tout cela, comme il l'a fait pour la crise sanitaire. Une formule de " super kern ", avec les ministres-présidents des entités fédérées, ne pourrait-elle pas suffire ? J-M.N. Non car cela, c'est un modèle confédéral et nous avons une vision fédérale de l'avenir de ce pays. Je rappelle aussi que le Fédéral, c'est la sécurité sociale. Cet outil, parfois tant décrié par certains, a été formidablement utile pour traverser la crise. Et nous sommes loin d'être au bout. En revanche, là où je vous suis, c'est sur le rôle de coordinateur du gouvernement fédéral, d'interconnexion entre les Régions et Communautés. Nous plaidons pour que l'Etat fédéral soit reconnu dans ce rôle-là et qu'il y ait une hiérarchie des normes. Cela signifie que quand il n'y a pas d'accord entre les Régions, au-delà d'un certain temps, le Fédéral décide. Il ne serait pas qu'animateur, il serait arbitre en dernier recours.