Ces chiffres, les actionnaires de Schréder les ont sans doute en tête. D'ici trois ans, on comptera deux fois plus d'appareils connectés sur Terre: 22 milliards contre 8,6 milliards en 2018, d'après les calculs du cabinet de conseil en stratégie Arthur D. Little. Quel rapport avec Schréder, la société belge de luminaires d'extérieur, l'un des leaders internationaux, présente dans 70 pays? C'est que le marché de l'éclairage public (320 millions de poteaux dans le monde, renouvelés en moyenne tous les 25 ans en Europe), se convertit peu à peu au numérique et réclame sa place au sein du fameux réseau IoT (internet of things).
...

Ces chiffres, les actionnaires de Schréder les ont sans doute en tête. D'ici trois ans, on comptera deux fois plus d'appareils connectés sur Terre: 22 milliards contre 8,6 milliards en 2018, d'après les calculs du cabinet de conseil en stratégie Arthur D. Little. Quel rapport avec Schréder, la société belge de luminaires d'extérieur, l'un des leaders internationaux, présente dans 70 pays? C'est que le marché de l'éclairage public (320 millions de poteaux dans le monde, renouvelés en moyenne tous les 25 ans en Europe), se convertit peu à peu au numérique et réclame sa place au sein du fameux réseau IoT (internet of things). "Les produits connectés représentent aujourd'hui près de 10% de nos ventes. D'ici trois ans, nous serons à 35% et dans une décennie, ce sera la norme", prédit Werner De Wolf, CEO de Schréder qui fournit 1,8 million de luminaires par an. "Ces équipements dotés d'un processeur permettent de nombreux scénarios dynamiques. Cela va de la focalisation de la lumière pour éviter l'éblouissement des riverains à la variation de la puissance ou au contrôle de la température de couleur." Qu'importe si ce matériel de pointe est onéreux à l'achat (de 20% à 40% plus cher que les produits standard), l'usager a tout à y gagner, la ville aussi. En modulant leur éclairage et s'appuyant sur un dispositif opto-électronique, les communes réduisent sensiblement leur facture énergétique. En 2020, le village classé de Lourmarin, en France, a commandé près de 300 lanternes dernier cri à Schréder. Pour un coût de 350.000 euros, ce haut lieu du tourisme provençal peut contrôler point par point son éclairage. Malgré leur apparence de "becs de gaz" à l'ancienne, les "Valentino" sont connectés à des antennes GSM et GPS. La mairie s'en réjouit. Par le passé, les employés devaient dévisser une à une les ampoules de la place principale du village pour rendre possible les projections estivales. Il suffit aujourd'hui de tapoter sur un clavier d'ordinateur pour plonger le devant ou l'arrière de "la scène" dans le noir, comme le ferait un régisseur de théâtre... A Roulers, loin du chant des cigales, 23 luminaires d'un nouveau genre ont été déployés sur un chemin piétonnier. La nuit, ils éclairent a minima le sentier mais retrouvent momentanément leur pleine puissance lorsqu'un passant ou un cycliste est détecté par des capteurs. Une manière de diminuer les dépenses. Selon la société de veille commerciale Guidehouse, la valeur du marché mondial de l'éclairage public intelligent devrait être multipliée par huit pour atteindre 8,3 milliards de dollars en 2029. Le succès des leds est pour beaucoup dans ce vent d'optimisme. Les diodes électroluminescentes qui inspiraient il y a 10 ans encore une certaine méfiance, voire une franche hostilité de la part des écologistes en raison d'un rayonnement bleuté nocif pour la faune, sont devenues les meilleures alliées des smart cities. D'une longévité hors du commun, plus respectueuses de la vie nocturne des animaux grâce à une lumière plus chaude, elles ont l'avantage de consommer très peu. Les leds permettent de réaliser entre 40% et 75% d'économie sur le coût d'éclairage public qui demeure le premier poste de dépense en électricité pour les collectivités. Un argument commercial de poids pour un fabricant comme Schréder qui réalise 85% de son chiffre d'affaires (450 millions d'euros) avec les acteurs du marché public. La technologie led est d'autant plus attrayante que son prix, qui avait déjà pas mal fondu au tournant des années 2010, a été encore divisé par quatre entre 2014 et 2020. Aujourd'hui, la maturité semble atteinte. Il s'agit maintenant d'améliorer les performances spectrales. De plus en plus de pays imposent aux gestionnaires de l'éclairage public de ne pas dépasser une température de couleur de 3000 degrés kelvin afin de limiter la pollution lumineuse. Toutes les régions ne sont pas concernées par les réglementations environnementales. Dans le golfe Persique, par exemple, on privilégie ainsi toujours les lumières blafardes. "Si l'on revient en arrière, notre secteur était dominé par l'électromécanique, se rappelle la direction de Schréder. L'arrivée des leds a entraîné un virage vers l'électronique. Cela a profondément modifié la conception même de nos produits. On a abandonné la forme sphérique des sources lumineuses pour des profils plus compacts et, à l'intérieur des boîtiers, les réflecteurs ont été remplacés par des lentilles qui offrent de meilleurs rendements photométriques. Et ce sont les luminaires leds qui ouvrent la voie aujourd'hui à la connectivité." Aucun segment ne devrait résister d'après les spécialistes. De l'éclairage des grandes routes qui traversent les territoires - "car c'est là qu'il y a du volume et donc les plus grandes économies de consommation à réaliser" - aux tunnels qui constituent "un segment de croissance important sur le plan mondial". Les diodes électroluminescentes sont pourtant loin de briller d'un même éclat. Pour ce qui est de l'éclairage public, leur taux de pénétration du marché varie du tout au tout en fonction des continents et des pays. Leur présence est faible en Belgique ou en France (10%), significative en Allemagne (30%), conséquente au Japon (50%) et au Canada (44%), dérisoire au Brésil (2%)... A l'intérieur même des frontières, la question fait débat. La Wallonie a l'intention de remplacer d'ici 2025 tous ses luminaires mais Bruxelles, qui bénéficie d'un équipement plus récent (ou moins vieillot, c'est selon), opte pour une transition à pas de fourmi. Le passage aux leds devrait se faire au mieux au rythme de 4% de son parc tous les 12 mois. Un calendrier justifié par la hauteur de l'investissement, soit 16,4 millions par an. En attendant, la capitale se contente de lampes écologiques peu gourmandes mais tout de même 20% plus consommatrices en électricité que les sacro-saintes diodes... Faute de moyens mais aussi d'expertise technique, l'administration publique se mue rarement en chevalier blanc de la décarbonation. Pour cela, il faut se tourner vers la Californie, pionnière du smart grid et du zéro déchet. A San José, où Schréder a ses entrées, le maire met un point final à l'implantation, commencée il y a 10 ans, de 62.000 luminaires certifiés leds, connectés entre eux par un système de télégestion qui régule l'intensité lumineuse en fonction du niveau d'activité dans les lieux publics. Réverbère rime désormais avec Bluetooth, serveur et big data. Ne serait-ce qu'un début? "La maîtrise du software et des services va prendre de plus en plus importance dans notre métier. La LEDification n'est pas seulement un moyen pour les villes de réduire leurs factures d'électricité, c'est aussi une opportunité unique pour construire des infrastructures intelligentes qui améliorent la sécurité et le bien-être des citoyens", estime Werner De Wolf. Chez Schréder, l'éclairage du futur s'appelle Shuffle. Un smart pole comme on dit dans la profession, une "colonne intelligente" constituée de cinq modules pivotants qui peut accueillir, au choix, des caméras de vidéosurveillance, des bornes wifi, des enceintes sonores, des prises pour téléphone portable ou pour véhicule électrique. Dix mille Shuffle ont été vendus en Europe à ce jour. "C'est peu, reconnaît le PDG, mais il s'adresse à un marché qui évolue très vite." Schréder n'est pas le seul à croire à ces totems multifonctionnels qui font bien plus que projeter des lumens sur le bitume. Son grand rival, Signify (ex-Philips Lighting), qui pèse 7 milliards d'euros, parie également sur le développement de la famille des all in one. Pour en étudier tout le potentiel, Schréder a ouvert l'an passé un nouveau centre de R&D au Portugal et engagé 60 ingénieurs afin de se préparer aux enjeux des smart cities qui, bien qu'en phase émergente, vont modifier en profondeur le métier. "Nous nous rapprochons progressivement vers un rôle d'intégrateur système", estime le groupe qui n'ignore pas que le contrôle de la chaîne IoT est de plus en plus convoitée. Dans sa récente étude sur l'évolution de l'éclairage public, le cabinet Arthur D. Little souligne l'impact de la technologie sur la composition même du marché de l'éclairage. "La complexité de la chaîne de valeur du secteur augmente et de nouveaux acteurs font leur entrée", écrivent les rapporteurs. Parmi la liste des prétendants attirés par la lumière des lampadaires, il y a les télécoms qui lorgnent le précieux maillage des luminaires disposés à intervalles réguliers dans les villes. Ils pourraient être une aubaine pour des géants comme Vodafone, Tim ou AT&T qui cherchent des endroits stratégiques pour loger les microcells dont ils auront besoin pour le déploiement de la 5G. La nouvelle génération de réseaux mobilex devrait séduire 1 milliard d'abonnés en 2024. Avant de remercier les opérateurs, bénissez les lampadaires.