"D'où vient ce sentiment bizarre que je suis seul", chantait Michel Berger (les moins de 40 ans peuvent aller voir sur YouTube qui était ce musicien trop tôt disparu). Emmanuel Macron doit fredonner pensivement cet air, au lendemain de sa nette victoire électorale.
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"D'où vient ce sentiment bizarre que je suis seul", chantait Michel Berger (les moins de 40 ans peuvent aller voir sur YouTube qui était ce musicien trop tôt disparu). Emmanuel Macron doit fredonner pensivement cet air, au lendemain de sa nette victoire électorale. Il y a toujours eu une fascination du public francophone belge pour l'élection présidentielle française. Deux candidats s'affrontant dans des joutes oratoires mémorables, c'était un spectacle auquel on n'avait pas souvent l'occasion d'assister en Belgique. Nous avions là un combat clair, cohérent, qui contrastait avec nos élections laborieuses aux enjeux surréels (vous vous souvenez du "107 quater"?) et aux résultats difficilement lisibles. Mais cette fascination a aujourd'hui disparu. Avec 58,5% des voix, le candidat de la République en marche a certes remporté haut la main les élections. Mais la bataille laisse un corps électoral déchiré en quatre grands groupes plus ou moins égaux: les macronistes, les populistes nationalistes désormais bien installés dans le paysage, une nouvelle gauche radicale représentée par Jean-Luc Mélenchon, et ceux qui préfèrent partir à la pêche le dimanche des élections. Jusqu'à présent, le système politique français, qualifié de semi-présidentiel, tournait autour d'un président et d'un Premier ministre. Il fonctionnait admirablement bien lorsque deux grands groupes politiques s'affrontaient. Le gagnant pouvait profiter de sa dynamique positive grâce au système électoral à deux tours qui permettait de faire apparaître des choix tranchés. Le président s'assurait alors d'une majorité au Parlement, nommait un Premier ministre de sa couleur politique et pouvait mettre en oeuvre une politique claire. Aujourd'hui, dans un système politique éclaté, cette dynamique a disparu. Le président réélu ne représente plus l'espoir d'un changement comme en 2017. Il mène une politique libérale et pro-européenne, qui porte ses fruits et qui fait du bien, au-delà de la France, à l'Europe. Mais sur le plan intérieur, il a fait imploser les partis traditionnels. Il a face à lui des électeurs radicalisés qui exècrent ce qu'il représente: une mondialisation gagnante, une bourgeoisie connectée et urbaine. D'où ce sentiment bizarre que Macron est seul. Après les élections législatives des 12 et 19 juin, la France pourrait même se retrouver avec un parlement divisé, sans véritable majorité. Pour l'éviter, on peut penser qu'Emmanuel Macron ouvrira ces prochains jours son mouvement à des personnalités écologiques ou sociales- démocrates qui seraient le gage du nouveau projet rassembleur voulu par le nouveau président. Mais sera-ce suffisant pour avoir un parlement qui le soutienne? Et si ce n'est pas le cas, comment composer avec les élus pour essayer quand même de dégager une majorité? La Belgique sait la complexité qui accompagne un scrutin proportionnel. Mais en France, la culture politique et les électeurs l'ignorent encore. Les patrons français qui sont venus en Belgique et que nous avions interrogés dans notre récent dossier manifestaient souvent leur étonnement face à cette culture du compromis. Les palabres et les marchandages peuvent durer parfois très longtemps, mais une fois qu'ils ont abouti, la décision est généralement exécutée de bonne foi. La mécanique napoléonienne qui règne en France est très différente. Le chef décide, le reste obéit avec plus ou moins d'efficacité et d'honnêteté. Ce système clivant semble vivre ses dernières heures. Cette France aujourd'hui socialement fracturée devra se réinventer. Et ce ne sera pas facile.