Directrice de la rédaction de L'Usine nouvelle après avoir été pendant des années directrice de L'Expansion et directrice adjointe de L'Express, Christine Kerdellant jette un regard acéré sur nos économies. Ce qu'elle perçoit l'a poussé à rédiger un essai (1) dans lequel elle exprime ses craintes. Les jours du capitalisme pourraient être comptés, dit-elle. La journaliste française, rappelle le mot du prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz - " il faut changer le capitalisme pour vaincre le populisme ". Alors que l'on continue toujours de parler de stagnation séculaire, alors que la mondialisation et les mutations technologiques écartèlent les classes moyennes de nos pays, les errements et l'avidité de certains pourraient déclencher une crise de régime gravissime.

TRENDS-TENDANCES. Vous pensez vraiment que l'on "va dans le mur" ?

CHRISTINE KERDELLANT. Si nous ne faisons rien, s'il n'y a pas de prise de responsabilité des personnes qui sont en train de détruire le système en en abusant, je suis en effet convaincue que nous y allons tout droit, même si je ne le souhaite pas. Le populisme est désormais présent dans plusieurs pays, y compris en Europe. C'est en cela que je parle de suicide du capitalisme.

- Profil -

- Naissance en 1960

- Diplômée de HEC (Ecole des hautes études commerciales de Paris)

- Entre 1994 et 2016, elle a dirigé L'Entreprise, Le Figaro Magazine, L'Expansion et a été directrice adjointe de L'Express aux côtés de Christophe Barbier.

- Elle dirige depuis 2016 la rédaction de L'Usine nouvelle.

L'instrument du suicide, ce serait une grande crise politique ?

Cela pourrait être le cas, avec des populistes d'extrême gauche ou d'extrême droite au pouvoir, se moquant des principes de l'économie de marché et conduisant à un système de type vénézuélien. Mais cela peut être aussi une nouvelle crise financière, qui serait de puissance 10 par rapport à celle que nous avons vécue en 2007-2009. Car cette fois, les banques centrales n'auraient plus les moyens d'intervenir et elles ne pourraient plus empêcher l'apparition de la violence, comme dans les années 1930.

Si vous parlez de suicide, c'est parce que les causes du mal sont intérieures. Et la première que vous évoquez, ce sont certains salaires indécents de grands patrons.

C'est non seulement la montée des inégalités, mais surtout le chiffon rouge qu'elle agite. En France et en Belgique, les inégalités salariales sont moins importantes que dans de nombreux autres pays, mais les gens y sont néanmoins extrêmement sensibles. Les salaires des grands dirigeants qui ont pu aller jusqu'à plus de 15 millions pour Olivier Brandicourt de Sanofi (16,8 millions en 2015, Ndlr) ou Carlos Ghosn de Renault (16,2 millions en 2016), cassent la cohésion sociale. Les patrons du SBF 120 (les 120 entreprises françaises les plus négociées en Bourses) perçoivent en moyenne 4 millions d'euros par an. Je fais néanmoins la différence entre les revenus de réels entrepreneurs, créateurs d'entreprise - il est normal que la société offre une perspective de faire fortune en créant une société - et les salaires des patrons employés qui sont passés du côté des actionnaires.

Vous parlez aussi de la dictature de la Bourse.

Les assureurs, les fonds de pension, les fonds d'investissement sont mus par la recherche des rendements les plus élevés, et pèsent sur les stratégies des entreprises. Ils leur demandent d'abandonner certaines activités moins rentables, mais qui pouvaient venir compenser, en cas de mauvaise conjoncture, la baisse de revenus de l'activité principale. Mais alors que l'actionnaire peut diversifier son portefeuille, les entreprises doivent se spécialiser et prennent davantage de risques et certaines mettent en place des stratégies de management barbares.

Mais si les écarts salariaux prennent autant d'importance, n'est-ce pas aussi en raison de perspectives de croissance beaucoup plus faibles que lors des Trente Glorieuses ?

Si. Quand les perspectives de croissance disparaissent, quand il n'y a plus d'ascenseur social, les inégalités sont ressenties d'autant plus douloureusement. Or la baisse de la productivité dure depuis 30 ans. De plus, le dirigeant d'entreprise des Trente Glorieuses était aussi un primus inter pares. Son salaire ne dépassait pas en général 40 fois le salaire moyen. Il devait songer à la pérennité de l'entreprise, et comme il était avec ses salariés, un licenciement le touchait davantage. Mais lorsque, avec la financiarisation de l'économie, le dirigeant a commencé à recevoir des stock-options et à bénéficier de parachutes dorés. Il est passé du côté des actionnaires et s'est désolidarisé des autres salariés.

Dès que le spectre de la crise s'est éloigné, les mauvaises habitudes ont repris.

Ces écarts salariaux ne se justifient-ils pas simplement par la mondialisation ?

On met beaucoup de choses sur le dos de la mondialisation. Il y a quand même des pays qui s'en sortent mieux que d'autres. La Suède ou l'Allemagne ont su amortir les conséquences de la mondialisation parce qu'ils ont mis l'accent sur la formation qui leur a permis de produire des biens à haute valeur ajoutée.

Certains disent néanmoins que le modèle scandinave d'Etat providence est voué à disparaître.

Même en Suède, l'Etat providence a été renié substantiellement dans les années 1990 : ils n'ont plu la même protection sociale, la même assurance chômage. Mais la Suède reste un modèle social très enviable pour la majorité des pays du monde. Les écarts salariaux sont plus réduits et certains patrons suédois disent encore qu'ils sont trop payés. Si chaque pays avait atteint le niveau de la Suède, je n'aurais pas eu besoin d'écrire ce livre.

Vous êtes très critique à l'égard de la montée en puissance de la finance.

J'ai beaucoup cité Michel Rocard à ce sujet, qui était un homme politique intelligent. Il était effondré à la fin de sa vie et estimait que nous étions trop révérencieux à l'égard de la finance. Il disait : " Des professeurs de maths enseignent à leurs étudiants comment faire des coups boursiers. Ce qu'ils font relève, sans qu'ils le sachent, du crime contre l'humanité. " Nous avons besoin de la finance, les entreprises ont besoin de produits de couverture pour limiter les risques de change ou de taux, mais pas à un tel niveau d'imagination et de recherche de profits à court terme. En 1980, il y avait des crédits immobiliers et pas de crédits subprimes, et l'on ne s'en portait pas plus mal.

La finance ne s'est donc pas assagie depuis la crise ?

Non. Dans un premier temps, en 2009, des efforts réels ont été effectués. Le G20 a voulu aborder le problème des paradis fiscaux. Mais deux ou trois ans plus tard, dès que le spectre de la crise s'est éloigné, les mauvaises habitudes ont repris. De plus, les politiques très accommodantes des banques centrales ont évité que le monde vive une crise plus grave, mais elles ont eu des effets pervers, elles ont créé des bulles. La croissance a repris, mais les fondamentaux sont toujours là : les bulles sont toujours prêtes à éclater, les écarts salariaux restent problématiques. Rien n'a été réparé.

© Dahmane/pg

Vous rencontrez beaucoup de patrons de PME industrielles. Vos interlocuteurs sont-ils sensibles à ces problématiques ?

Oui. On observe en effet des logiques différentes. Celle des grands patrons, des managers de grands groupes qui ont davantage une logique financière. Et celle de ces PME industrielles, dont les dirigeants gagnent certes davantage que leurs salariés, mais dont les rémunérations n'ont rien d'infamant et qui comprennent ce risque de rupture de la cohésion sociale. Cependant, depuis un an et demi, c'est l'euphorie totale. L'industrie française recommence à créer de l'emploi, ce qui n'était plus arrivé depuis 1999. Un redémarrage qui a débuté sous François Hollande qui a mis en place le CICE (le " crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi " qui abaisse les charges sociales, Ndlr) qui a redoré les marges des entreprises françaises. L'arrivée d'Emmanuel Macron a accéléré ce démarrage grâce au rétablissement de la confiance. Mais il suffit de l'éclatement d'une bulle financière pour que tout parte en vrille.

Dans votre viseur aussi, les paradis fiscaux. Pourtant, on a l'impression que l'on s'est activé ces dernières années, du côté de l'OCDE notamment, pour les combattre.

Nous avons l'impression que le problème est résolu, mais il ne l'est pas. Il reste des paradis, même au sein de l'Union européenne : l'Irlande, les Pays-Bas, le Luxembourg... Apple a bénéficié de montages fiscaux entre l'Irlande et les Pays-Bas (le fameux sandwich irlandais). Amazon a bénéficié de ruling avantageux au Luxembourg. Et quand le Luxembourg est condamné pour aide d'Etat et doit faire payer à Amazon 250 millions d'euros de taxes, le pays refuse (Luxembourg a fait appel fin de l'an dernier de la décision de la Commission, Ndlr).

Il y a des progrès, oui. Notamment en Suisse, où tous les petits fraudeurs ont été obligés de rapatrier leurs comptes. En fait, ce sont les classes moyennes supérieures qui ont été touchées. En réalité, les inégalités se sont accrues en faisant porter sur les classe moyennes des taux d'imposition en hausse, alors que des grandes entreprises comme les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) profitent des infrastructures locales sans payer d'impôts, et que les grands fraudeurs passent encore au travers des mailles du filet et sont allés se réfugier à Singapour ou à Hong Kong.

Face à la pression, les classes moyennes pourraient-elles imploser ?

J'ai un chapitre sur l'agonie des classes moyennes. Le progrès technique, qui avait créé ces classes moyennes, tend à les détruire en faisant disparaître de nombreux emplois intermédiaires. Il y a encore 30 ans, les parents pouvaient espérer de meilleures perspectives pour leurs enfants. Plus aujourd'hui. Il y a de grandes chances que leurs enfants se retrouvent dans un emploi de service moins payé que celui de leurs parents. Certains font la comparaison avec l'Argentine lors des années 2000, où les classes moyennes ont été diluées dans les classes populaires.

Comment éviter la sortie de route ?

Pour chaque problème, il y a des solutions. Déjà dans les années 1960, le général De Gaulle parlait d'un " équilibre humain " à trouver entre capitalisme et communisme : il prônait davantage d'intéressement au capital. Pour combattre les paradis fiscaux, le G20 doit renforcer sa régulation. Il faut également s'inspirer des pays scandinaves qui offrent aussi des solutions.

Avec la financiarisation de l'économie, le dirigeant a commencé à recevoir des stock-options et à bénéficier de parachutes dorés. Il est passé du côté des actionnaires.

Mais ne part-on pas dans la mauvaise direction avec les victoires de Donald Trump et des partis populistes dans certains pays d'Europe, de la Hongrie à l'Italie en passant par la Pologne ?

Heureusement les leçons des années 1930 sont encore dans les mémoires, en tout cas de beaucoup d'économistes et de politiques. Les grands pays sont conscients que le protectionnisme ne peut que nous mener à la catastrophe.

La solution passe aussi par l'Europe, c'est clair. Davantage d'intégration européenne aurait peut-être permis d'éviter le résultat électoral de l'Italie. Le manque d'intégration, l'absence de solution au problème des migrants a permis cette poussée populiste. Pour renforcer la régulation financière et peser face aux Etats-Unis et à la Chine, il faut une Europe forte.

Entre le moment où vous avez commencé à rédiger votre livre il y a deux ans et aujourd'hui, vous êtes plus optimiste sur l'évolution du capitalisme ?

Je voudrais l'être, mais je ne le suis pas. Nous n'avons toujours pas résolu les problèmes d'endettement, de régulation financière, de paradis fiscaux, de sursalaires. La phase actuelle de reprise de la croissance masque les problèmes. Je ne veux pas être un oiseau de mauvais augure, mais rappelez-vous : en 2007, c'était également l'euphorie.

(1) Le suicide du capitalisme, Christine Kerdellant, Robert Laffont, 252 p., 18 euros.