Déroutants depuis toujours, les discours du locataire de la Maison-Blanche ont atteint de nouveaux sommets dans l'absurde avec le coronavirus. Devenant toujours plus " trumpien ", Trump se livre à une concurrence déloyale face aux humoristes : en les contraignant à la surenchère dans les shows télévisés, il les force à tourner en surrégime. Par crainte d'être dépassés par l'original - un simple tweet peut ruiner un sketch - les caricaturistes forcent le trait avec le risque permanent de sortir du contrat moral qui les lie à leur public : celui d'être mordants et drôles à la fois. Or, souvent, en en faisant trop, ils se révèlent mordants sans parvenir à être drôles. Et si par malheur ils n'en font pas assez, ils sont certes drôles mais sans se révéler mordants. Un vrai casse-tête, donc.
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Déroutants depuis toujours, les discours du locataire de la Maison-Blanche ont atteint de nouveaux sommets dans l'absurde avec le coronavirus. Devenant toujours plus " trumpien ", Trump se livre à une concurrence déloyale face aux humoristes : en les contraignant à la surenchère dans les shows télévisés, il les force à tourner en surrégime. Par crainte d'être dépassés par l'original - un simple tweet peut ruiner un sketch - les caricaturistes forcent le trait avec le risque permanent de sortir du contrat moral qui les lie à leur public : celui d'être mordants et drôles à la fois. Or, souvent, en en faisant trop, ils se révèlent mordants sans parvenir à être drôles. Et si par malheur ils n'en font pas assez, ils sont certes drôles mais sans se révéler mordants. Un vrai casse-tête, donc. Pourtant, quelqu'un a réussi à résoudre cette équation a priori insoluble : Sarah Cooper. Un jour, pendant le confinement, cette auteure et comédienne entend le président américain étaler son savoir épidémiologique en préconisant devant un parterre de scientifiques des ultraviolets puissants ou du détergent. Lui vient alors une idée toute simple. Elle réalise dans sa cuisine une vidéo qu'elle poste sur TikTok, le réseau social chinois aux deux milliards d'utilisateurs. Une vidéo où elle reprend la bande-son du discours de Trump en le synchronisant avec ses lèvres. Elle utilise là une des techniques largement répandues sur TikTok : le lip sync - pour " lip synchronisation ", la synchronisation labiale, à savoir ce que l'on appelait le play-back au siècle dernier - utilisé pour doubler des chansons où chacun peut se mettre en scène. Ici, elle détourne cet élément du répertoire créatif du réseau : au lieu de synchroniser des morceaux de R'n'B ou de rap, elle le fait avec des allocutions de Donald Trump sans en changer une seule virgule. La vidéo devient virale et obtient rapidement des centaines de millions de vues. C'est que l'effet est sidérant. Outre la virtuosité avec laquelle elle synchronise ces discours qui constitue en soi un tour de force hilarant, Sarah Cooper a touché quelque chose de magique avec cette idée. Comme le souligne l'auteure américaine ZZ Packer dans un article du New York Times, " Sarah Cooper n'imite pas Donald Trump, elle l'expose ". Là où les autres imitateurs ou comiques risquent la surenchère contreproductive, Sarah Cooper, par son dispositif minimaliste et home made, est 100 fois plus efficace. Elle livre les paroles de Trump dans leur nudité en les débarrassant de toute gesticulation. Une belle leçon de minimalisme, où l'on voit que la caricature est plus affaire de justesse que d'inflation d'effets. La force de Sarah Cooper, c'est qu'elle ne cherche jamais à être dans l'imitation de Trump - elle est son exact contraire - mais le moindre de ses clignements de paupière, gestes ou sourires fait l'effet d'une bombe atomique comique. " Sarah Cooper ne cherche pas à camper le personnage de Trump, précise ZZ Packer, elle en capte l'essence : son excès de confiance, son mépris aux creux des lèvres, ses hochements de tête de fausse compréhension... " L'extrême intelligence de la comédienne, c'est d'avoir saisi que face à Trump, ce n'est pas la surenchère qui paye. Ses propres mots dépouillés des fanfaronnades et de la mise en scène explosent aux yeux de tous dans leur abyssale absurdité. Et les mimiques de Sarah Cooper en contrepoint valent tous les éditoriaux des experts politiques. Ce faisant, l'auteure montre de façon éloquente les vertus de l'art du judoka qui consiste à utiliser la force de son adversaire à son propre profit. Avec ses centaines de millions de vues glanées sur le dos de Trump, la jeune femme venue de Jamaïque est non seulement en train de devenir une star internationale au CV impressionnant (designer chez Google, puis auteure d'un best-seller sur les 100 façons de briller en réunion et étoile montante du stand-up) mais elle devrait selon toute logique faire des émules au-delà du champ de la comédie. Et, pourquoi pas, avec cette stratégie minimaliste gagnante, inspirer les spin doctors du camp démocrate pour la campagne présidentielle ?