La victoire historique du parti conservateur Fidesz aux élections législatives en Hongrie ouvre la voie pour un troisième mandat d'affilée de Viktor Orbán à la tête du pays. Son parti a obtenu 48,5 % des voix, loin devant les nationalistes du parti Jobbik (19,6 %) et les socialistes du MSZP (12,3 %), et le taux de participation a été fort élevé (près de 70%). De quoi le conforter dans sa rhétorique anti-immigration et ses passes d'armes avec l'Union européenne. Reporters sans Frontières classe la Hongrie au 70e rang mondial en matière de liberté de la presse, derrière la Mongolie et le Malawi.
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La victoire historique du parti conservateur Fidesz aux élections législatives en Hongrie ouvre la voie pour un troisième mandat d'affilée de Viktor Orbán à la tête du pays. Son parti a obtenu 48,5 % des voix, loin devant les nationalistes du parti Jobbik (19,6 %) et les socialistes du MSZP (12,3 %), et le taux de participation a été fort élevé (près de 70%). De quoi le conforter dans sa rhétorique anti-immigration et ses passes d'armes avec l'Union européenne. Reporters sans Frontières classe la Hongrie au 70e rang mondial en matière de liberté de la presse, derrière la Mongolie et le Malawi. Viktor Orbán n'hésite jamais à recourir aux ressources publiques pour promouvoir ses principales thématiques électorales. " C'est la Hongrie qui décide, pas les Nations unies ", pouvait-on lire dans des spots télévisés consacrés à l'afflux de réfugiés. Cette campagne succède aux précédents " Stop Soros " et " Ne laissez pas le dernier mot à Soros " qui présentait le financier juif américain d'origine hongroise sous les traits d'un être machiavélique désireux d'inonder la Hongrie d'immigrants musulmans. Viktor Orbán exploite de profondes frustrations. Au terme de la Première Guerre mondiale, la Hongrie jadis si puissante a perdu 70 % de son territoire et près d'un tiers de sa population magyarophone au profit de pays voisins. Quand les tanks russes ont écrasé la révolte de 1956, les Nations unies ont prudemment détourné les yeux. Et à la chute du régime communiste en 1989, la presque totalité de l'industrie hongroise a été bradée. Les arguments d'Orbán ne se résument pourtant pas aux seules thématiques migratoires. Selon Eurostat, l'économie hongroise a enregistré une croissance de 4,2 % l'an dernier. Elle a même atteint 4,8 % au dernier trimestre. C'est près du double des 2,5 % de la zone euro. Et le Hongrois moyen profite de la bonne santé de son économie. La Hongrie s'est toujours caractérisée par ses bas salaires, avec une moyenne de 21.700 dollars par an en 2016, selon l'OCDE. C'est moins que les Slovaques, les Tchèques et les Polonais, et même pas la moitié de ce que gagnent les Allemands. Mais le salaire moyen a progressé de 13,8 % entre le 1er janvier 2017 et fin janvier 2018, signale l'Institut hongrois des statistiques. Le gouvernement a également relevé le salaire minimum de 15 % l'an dernier, et y a ajouté encore 8 % d'augmentation cette année. Des décisions qui contraignent les entrepreneurs à refaire leurs comptes. " Cela nous inquiète beaucoup ", confirme Rik Hillaert, responsable de la production de Samsonite, qui a investi 13 millions d'euros l'an dernier dans un deuxième site de production à Szekszárd. Les Curv, ces nouvelles valises particulièrement légères, y seront produites pour le monde entier. " Nous sommes en train d'accélérer nos projets d'automatisation, confie Rik Hillaert . Nous étudions également la possibilité de nous fournir en Bosnie, en Serbie, en Roumanie ou en Ukraine pour certains composants. " Le gouvernement Orbán a réagi à ces critiques en abaissant les charges salariales. Car malgré ces bas salaires, impôts et cotisations sociales sont élevés en Hongrie. En 2016, le travailleur isolé hongrois sans enfant ne touchait en moyenne que 51,8 % de ce qu'il coûtait à son employeur. Seules la Belgique et l'Allemagne faisaient pire. Depuis, les cotisations patronales y ont baissé de 27 à 19,5 %. " Le gouvernement veut réduire les charges sur le travail ", explique Dávid Németh, économiste en chef de K&H Bank, la très rentable filiale hongroise de KBC et la principale présence belge dans le pays. En 2016, le gouvernement avait déjà réduit l'impôt des personnes physiques d'un point de pourcentage à un taux unique de 15 %. L'impôt des sociétés a baissé à 9 % l'an dernier. L'inflation n'a pas dépassé 1,8 % en février. La TVA standard est élevée - 27 % -, mais le gouvernement a introduit un taux réduit de 5 % sur le lait, les oeufs et le poulet début 2017. La mesure a été étendue au poisson, à certains produits de porc et à la restauration au début de cette année. Ces décisions populaires stimulent la consommation et l'agriculture. Selon Moody's, l'agriculture représente 4 % de la valeur ajoutée de l'économie hongroise. C'est autant que la construction. La grande force de l'économie hongroise est cependant la production manufacturière. Selon Eurostat, celle-ci a apporté environ un quart de la valeur ajoutée de l'économie en 2016, contre une moyenne européenne de 16 %. La construction mécanique et automobile est en plein essor, avec en janvier une croissance à prix constants de 12 % par rapport à l'année précédente. La voiture en est la colonne vertébrale. En 2017, Audi a produit près de 2 millions de moteurs et plus de 105.000 voitures à Györ, où elle emploie 6500 personnes. Les 2.740 travailleurs de Suzuki ont produit 65.000 véhicules à Esztergom. Mercedes ouvrira un deuxième site de production à Kecskemét cette année. Il créera 2500 nouveaux emplois en plus des 4000 existants, un investissement de quelque 580 millions d'euros. Son rachat par PSA n'empêchera pas Opel de continuer à produire des moteurs à Szentgotthárd, où elle emploie 1.100 personnes. Bien que le timing n'ait eu aucun lien avec les élections, les annonces de nouveaux centres de production se sont multipliées. Continental, qui emploie déjà 8.000 personnes sur six sites de production en Hongrie, entamera cette année la construction d'un site de production de capteurs et d'actuateurs à Debrecen. Un investissement de 100 millions d'euros pour 450 emplois supplémentaires. Le groupe coréen Hankook Tire investira 290 millions dans un nouveau site de pneus pour camions. Dans le même segment, le groupe indien Apollo Tyres (Vredestein) avait déjà mis en service un investissement de 475 millions d'euros l'an dernier. Trois entreprises - SK Innovation, Samsung SDI et le groupe japonais GS Yuasa - prévoient ou lancent la production de batteries pour voitures électriques, pour un investissement total de 660 millions. Le chômage ne dépasse pas 3,8 % si l'on fait abstraction de 149.000 chômeurs inscrits dans des programmes d'emploi obligatoires. Et l'immigration ne permet pas de pallier cette pénurie. En 2016, la Hongrie a accueilli 24.000 immigrants, principalement des citoyens de l'UE. L'émigration est retombée à 29.400 personnes en 2016, sur une population de 9,9 millions d'individus. Elle est compensée par le retour de Hongrois - quatre fois autant qu'il y a cinq ans - et par l'immigration de Hongrois ethniques encouragée par le gouvernement Orbán. La hausse des salaires, surtout au sein du personnel médical, n'y est pas étrangère. Tout comme le Brexit. Avec un excédent courant de 4,8 % de son produit intérieur brut (PIB), la Hongrie est financièrement dans un fauteuil. Une performance remarquable pour un pays qui avait encore dû appeler à l'aide le Fonds monétaire international en 2016. " Le gouvernement est très attentif au déficit budgétaire. En 2017, il s'établissait autour de 2 % du PIB ", explique Dávid Németh. Le taux d'endettement se monte à environ 73 %. " La collecte des impôts s'améliore. Il devient difficile de frauder le fisc ", ajoute-t-il. Selon certains, le revers de médaille réside dans le manque d'investissement dans les soins de santé et l'enseignement. La Hongrie traîne en fond de classement des enquêtes PISA. Les réformes de l'enseignement entreprises par le gouvernement font peser une lourde charge bureaucratique qui étouffe l'autonomie des enseignants. " En principe, l'enseignement est gratuit, mais j'achète régulièrement des fournitures scolaires pour l'école locale parce que les pouvoirs publics ne le font pas ", commente ainsi un entrepreneur flamand qui souhaite rester anonyme. Après les élections de 2014, Viktor Orbán a vanté sa vision de " l'Etat illibéral ". Il le définit comme un Etat " qui ne nie pas " les valeurs du libéralisme comme la liberté, mais " n'en fait pas un élément central de son organisation ". L'Etat illibéral privilégie une " approche nationale propre ", selon Viktor Orbán. Un économiste hongrois qui préfère ne pas être nommé déclare à ce propos : " Aujourd'hui, il n'y a plus ni gauche, ni droite dans la politique hongroise. Le parti d'Orbán est qualifié de droite, mais un grand nombre de ses actions sont typiquement socialistes. " Cette " approche propre " se fait surtout sentir dans l'infrastructure, le secteur bancaire, l'énergie, l'agriculture et les télécommunications. Elle touche les entreprises étrangères actives dans ces secteurs, mais a valu une belle cote de popularité au gouvernement en plusieurs occasions.En 2010, trois quarts des crédits hypothécaires particuliers étaient contractés en euros et surtout en francs suisses. L'appréciation de ces monnaies a bien failli ruiner des milliers de Hongrois en 2008. Le gouvernement a alors obligé les banques à convertir leurs crédits en forints hongrois à un taux de change fixe, nettement inférieur au cours officiel. Il a également introduit une taxe bancaire - qui a entre-temps été réduite -, une taxe sur les transactions financières et diverses mesures destinées à protéger les consommateurs des hausses des prix. Selon le service américain de promotion des exportations, l'Etat hongrois contrôle près de 60 % du secteur financier. Dans la même veine, la baisse imposée de prix de l'énergie particulièrement élevés a incité plusieurs producteurs étrangers à revoir leur position et à vendre leurs actifs à l'Etat ou à des investisseurs hongrois. Viktor Orbán a déjà évoqué un secteur énergétique " à but non lucratif " destiné à doper la compétitivité de l'industrie. Afin de défendre un commerce de détail qui subit de plein fouet l'assaut de géants comme Tesco, le gouvernement a introduit une taxe progressive sur le chiffre d'affaires. Certes, le gouvernement s'est heurté à l'Union européenne sur tous ces fronts et a dû revoir ses ambitions la baisse, mais le message était clair. Une paix a par exemple été conclue dans le secteur bancaire, explique Németh, avec notamment des incitants destinés à aider les Hongrois se débarrasser de leur habitude de financer leur habitation à taux variable. C'est dans les marchés publics - qui ont notamment fait la fortune de Lorinc Mészaros, bourgmestre de Felcsút, le village natal de Viktor Orbán - que l'Etat illibéral fait le plus sentir son influence. Les accusations de corruption sont légion. Entre 2013 et 2016, l'Olaf, l'Office européen de lutte antifraude, a bouclé 41 enquêtes sur des abus de fonds structurels et d'aides agricoles. La Hongrie arrive ainsi en deuxième position après la Roumanie. Début mars, le groupe belge Tungsram-Schréder a dû encore réfuter toute irrégularité dans une série de marchés publics liés à l'installation d'éclairage LED public. L'Olaf avait établi des liens avec des sociétés dans lesquelles le beau-fils de Viktor Orbán avait joué un rôle. Membre de l'UE depuis 2004, la Hongrie est, après la Lituanie, le plus grand bénéficiaire net d'aides européennes par rapport à son PIB, notamment pour son secteur agricole. Pour Moody's, toute réduction de ces aides est un facteur de risque pour l'économie hongroise. Entre-temps, Viktor Orbán veut consolider ses relations avec la Russie, qui construira un deuxième réacteur nucléaire à Paks, et la Chine, qui a plaidé pour une intensification de la coopération économique au sommet des pays d'Europe centrale et d'Europe de l'Est organisé à Budapest en novembre dernier. La Bank of China a son quartier général régional à Budapest et une ligne ferroviaire doit bientôt relier Budapest au port du Pirée, propriété chinoise. Son excellente santé économique permet toujours à la Hongrie de continuer à défier l'Union européenne.