"C'est l'attaque la plus dévastatrice sur les finances du régime de Poutine que je n'ai jamais vue", explique le professeur d'économie et expert de la Russie, Koen Schoors (UGent). "Cela pourrait sérieusement déstabiliser l'establishment économique russe. Les oligarques ont maintenant le choix : soit ils renoncent à Poutine et protègent leurs actifs à l'Ouest, mais alors ils doivent quitter la Russie, soit ils restent fidèles au régime et puisent dans leurs réserves russes qui s'amenuisent."
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"C'est l'attaque la plus dévastatrice sur les finances du régime de Poutine que je n'ai jamais vue", explique le professeur d'économie et expert de la Russie, Koen Schoors (UGent). "Cela pourrait sérieusement déstabiliser l'establishment économique russe. Les oligarques ont maintenant le choix : soit ils renoncent à Poutine et protègent leurs actifs à l'Ouest, mais alors ils doivent quitter la Russie, soit ils restent fidèles au régime et puisent dans leurs réserves russes qui s'amenuisent."Poutine lui-même figure sur cette liste. Son patrimoine est estimé entre 120 et 180 milliards d'euros. Le "palais Poutine", gigantesque propriété située au bord de la mer Noire, et valant un milliard d'euros, est toujours au nom d'amis d'affaires.Des fondations fragilesL'Occident veut saper les fondations du soutien politico-financier dont bénéficie Poutine. Des sanctions intelligentes et ciblées ont plus d'effet qu'un boycott économique général, reconnaît Cind Du Bois, professeur d'économie à la Royal Military Academy. "Cependant, ils fonctionnent moins bien avec les régimes autocratiques, comme celui de Poutine parce que la critique de l'élite politique y est étouffée dans l'oeuf."Koen Schoors souligne que les sanctions ne gèlent pas seulement les actifs des oligarques, mais aussi ceux de leurs entreprises. "Beaucoup de profits sont réalisés avec l'Occident. Ils doivent maintenant compter sur le marché intérieur et sur quelques alliés. C'est une base fragile pour faire des bénéfices. Les oligarques perdent la source de leurs revenus. L'Occident dresse un rideau de fer financier et économique contre la Russie."Les citoyens russes sont également incapables d'accéder à leurs économies et perdront leur emploi à mesure que les investisseurs étrangers partiront en nombre et que l'État s'appauvrira. Schoors : "Le soutien de la clique autour de Poutine peut également s'évaporer lorsqu'elle sera à sec financièrement parlant. L'histoire montre qu'une autocratie sans soutien peut disparaître en un clin d'oeil. Il est également possible qu'avant cela Poutine laisse le combat s'intensifier."Pas d'expropriationOlivier Dorgans, avocat spécialisé dans les sanctions au sein du cabinet Ashurst, se montre prudent. "La plupart des oligarques peuvent encaisser des coups", souligne-t-il. "Ils se sont préparés à cela." Ils ont déjà vendu des entreprises, par exemple. Ils ont placé une autre partie de leurs actifs auprès de personnes de confiance et dans des structures opaques. Dorgans : "Les autorités doivent trouver quelles sont les personnes derrière ces comptes pour pouvoir les sanctionner. Dès qu'elles commenceront à le faire, je prédis une série de poursuites judiciaires. Notre cabinet a décidé de ne pas prendre part à ce cycle de sanctions pour le moment." Les propriétaires des biens confisqués peuvent également faire appel à la Cour européenne de justice. Cette démarche peut aboutir en cas d'erreurs de procédure ou si, par exemple, le droit de la défense ou de la propriété a été bafoué. Un oligarque peut-il faire valoir qu'il est injustement inclus dans la liste ? "La liste semble être le résultat d'un travail de longue haleine", note le professeur de droit international Jan Wouters (KU Leuven). "Une décision devait être prise rapidement. La Cour laisse beaucoup de place à la politique dans ce type de sanctions. Le droit à la propriété n'est bafoué que dans une mesure limitée, car le gel est temporaire. Il ne s'agit pas d'une expropriation".Paradis fiscauxLa moitié de la richesse de la Russie est cachée dans des paradis fiscaux, a calculé l'économiste français Gabriel Zucman en 2017. Il est donc difficile de saisir ces avoirs. "Les Russes peuvent effectivement encore y cacher de l'argent", reconnaît Anton van Zantbeek, du cabinet d'avocats fiscalistes Rivus. "Mais les paradis fiscaux ne peuvent pas maintenir ces structures secrètes. Ils deviennent quand même des parias, isolés financièrement par le reste du monde."Van Zantbeek fait référence à la Suisse, où il a un bureau. Cet ancien paradis du secret bancaire renforce aujourd'hui les sanctions financières à l'encontre des entreprises et des particuliers russes. Ce n'était pas le cas lors du précédent cycle de sanctions. Il y a 8 milliards d'euros de capitaux russes sur des comptes suisses. Les transactions des entreprises russes sont également visées : 80 % du commerce des matières premières en Russie passe par les banques suisses. "Beaucoup de Russes comptaient sur la Suisse comme un havre de paix", exlique Van Zantbeek. "Ils cherchent les ennuis. Au fait, les banquiers suisses savent qui est le propriétaire final de chaque centime sur leurs comptes."Selon Schoors, le retournement de la Suisse indique une tendance fondamentale. "Les gouvernements américain et européen se rendent compte du monstre financier qu'ils ont laissé prospérer. Ils sont maintenant prêts à prendre des mesures de grande envergure contre les constructions dont le seul but est d'occulter de l'argent. J'espère qu'un jour, cela débouchera sur un registre international des actifs que pourra également consulter les autorités fiscales. Mais cela prendra du temps."