Si un jour Greta Thunberg devait survoler la Louisiane et atterrir à Baton Rouge, la capitale administrative de cet Etat du sud des Etats-Unis, elle en aurait le coeur retourné. Raffineries, puits pétroliers, sites de liquéfaction de gaz se succèdent tout le long de cette Gulf Coast, cette côte qui va de la Floride au Texas, dont les Etats concentrent plus de 60% de la production pétrolière du pays et un peu moins de la moitié de sa production de gaz. Les Etats de la Gulf Coast abritent aussi un incroyable enchevêtrement de pipelines qui, heureusement pour l'oeil, sont pour la plupart enterrés.
...

Si un jour Greta Thunberg devait survoler la Louisiane et atterrir à Baton Rouge, la capitale administrative de cet Etat du sud des Etats-Unis, elle en aurait le coeur retourné. Raffineries, puits pétroliers, sites de liquéfaction de gaz se succèdent tout le long de cette Gulf Coast, cette côte qui va de la Floride au Texas, dont les Etats concentrent plus de 60% de la production pétrolière du pays et un peu moins de la moitié de sa production de gaz. Les Etats de la Gulf Coast abritent aussi un incroyable enchevêtrement de pipelines qui, heureusement pour l'oeil, sont pour la plupart enterrés. Les statistiques de l'Agence internationale de l'énergie (AIE) ne rassureront pas la jeune militante écologique : l'an dernier dans le monde, sur une demande totale d'énergie de 14,3 milliards de tonnes d'équivalent-pétrole, le pétrole arrive en tête avec près de 4,5 milliards de tonnes, suivi du charbon (3,8 milliards) et du gaz (3,3 milliards). Le nucléaire représente 0,7 milliard de tonnes et les énergies renouvelables (biomasse, hydro, solaire, éolien, etc.) 2,1 milliards. Bref, 80% des énergies utilisées dans le monde sont encore fossiles. A la tête des pays producteurs de pétrole et de gaz, on trouve, depuis quelques années, les Etats-Unis. Ils produisant aujourd'hui plus de 12 millions de barils par jour, devançant désormais l'Arabie saoudite et la Russie. Ce retour des Etats-Unis dans la cour des grands producteurs est notamment une des raisons pour lesquelles les toutes récentes attaques de drones contre les installations pétrolières saoudiennes n'ont pas provoqué de trop graves séismes. Si, il y a 40 ans, des attaques avaient provoqué la chute de moitié des capacités de production de l'Arabie saoudite, on aurait connu un troisième choc pétrolier. Aujourd'hui, nous devrions être en mesure de l'éviter. Pour Gregory Upton, professeur assistant au Centre for Energy Studies de l'université de Louisiane, " la grande révolution, qui change tout à partir du milieu des années 2000, est le gaz et l'huile de schiste. Les Etats-Unis passent en quelques années d'une production de 5 millions de barils de pétrole par jour à 12 millions aujourd'hui et le pays a encore devant lui 10 à 15 ans au moins de croissance de production en pétrole et en gaz. C'est une nouvelle ère. L'idée que le pic de production pétrolière et gazière est passé et que le monde devra se tourner vers d'autres énergies que ces énergies fossiles est tout simplement fausse. " On lui laissera la responsabilité de ses propos mais une chose est sûre : le schiste a tout chamboulé sur les marchés pétroliers et gaziers. Le gaz " non conventionnel " représente désormais près de 70% de la production américaine de gaz naturel, laquelle s'élevait l'an dernier à près de 870 milliards de mètres cubes, soit la première du monde, devant la Russie (620 milliards). L'idée de fracturer les roches schisteuses pour en extraire du pétrole et du gaz n'est pas neuve. On en connaissait la technique dès les années 1970 mais elle n'était alors pas rentable. Il a fallu les deux chocs pétroliers, l'amélioration des techniques, le déploiement d'une infrastructure de pipelines et des aides gouvernementales dans la recherche et développement pour faire surgir une industrie qui a pris son envol lorsque, au début des années 2000, les prix du gaz devinrent très élevés. Un autre facteur fut également à la source du boom : le droit minier américain, qui assure le concours des propriétaires des terrains. " Les Etats-Unis, explique Gregory Upton, sont un des rares pays au monde à donner au propriétaire d'un terrain également un droit de propriété sur les ressources minières qui se trouvent en dessous ( dans la plupart des autres pays, le droit d'exploiter des ressources minières appartient soit à l'Etat, soit à l'inventeur, c'est-à-dire celui qui a découvert le gisement, Ndlr). Autrement dit, une entreprise arrive et annonce qu'elle va forer, elle va alors trouver le propriétaire qui recevra, en cas de succès, un certain pourcentage du revenu de l'extraction. " Cet afflux de gaz de schiste a donc radicalement changé la problématique énergétique pour les Etats-Unis. " En 2011, affirme Kent Logsdon, le n° 2 du Bureau of Energy Resources, l'agence américaine en charge de la sécurité énergétique des Etats-Unis, nous avions des discussions au sein du bureau pour savoir comment amener du GNL (gaz naturel liquéfié) aux Etats-Unis pour satisfaire nos besoins. Aujourd'hui, nous nous demandons comment soutenir les exportations. " Le problème du pays est, en effet, qu'il produit désormais trop de gaz par rapport à ses capacités d'exportation. Renee Pirrong, responsable de la recherche auprès du groupe gazier Tellurian, explique : " Prenez le bassin permien ( le principal bassin pétrolier américain, qui s'étend entre le Texas et le Nouveau-Mexique, Ndlr). Il permet de produire du pétrole à très bas coût : les exploitants sont à l'équilibre à 35 dollars le baril et il est donc occupé essentiellement par des compagnies pétrolières. Mais en produisant du pétrole, ils dégagent aussi une quantité substantielle de gaz, qu'ils brûlent parce que c'est plus économique pour eux. Sur le seul bassin permien, chaque jour, presqu'un milliard de cubic feet ( le " pied cube " vaut environ 0,028 m3, Ndlr) finit en torchère parce que nous n'avons pas d'infrastructures suffisantes pour mettre ce gaz sur le marché, poursuit-elle. Nous avons, certes, un réseau important de pipelines dans la Gulf Coast ", mais à cause de la croissance rapide de la production de pétrole et de gaz, il est difficile d'en construire de nouveaux en nombre suffisant et de connecter l'offre et la demande ". Or, la demande se situe essentiellement sur la côte en vue de liquéfier le gaz et de l'exporter car, depuis des années, la demande du marché américain est, elle, relativement plate. " Pour répondre à cette offre croissante, ajoute Renee Pirrong, il faudrait encore 150 à 225 milliards de dollars d'investissements supplémentaires en pipelines, usines de liquéfaction et infrastructures de transport pour évacuer le gaz que nous produisons vers les marchés étrangers qui en ont le plus besoin. Il existe aujourd'hui environ des capacités d'exportations pour environ 92 millions de tonnes. Il en faudrait 100 millions de plus. " C'est pour cela que le long de la côte, des terminaux de liquéfaction de gaz se développent. Tel celui de Cameron, à proximité de la petite ville de Hackberry, en Louisiane, qui a été inauguré en fanfare par le président Trump en mai dernier. Le projet est exploité par le groupe texan Cameron et détenu par un syndicat d'éner- géticiens dans lequel on trouve Sempra Energy (50,2%), Total (16,6%), Mitsui (16,6%) et Mitsubishi/NYK (16,6%). " L'octroi d'un permis et la construction pour un projet de ce type demande du temps, souligne J.C. Thomas, directeur des affaires extérieures de Sempra. Nous avons commencé en 2014 et le premier train de liquéfaction est opérationnel depuis le mois de mai de cette année. " La première phase du projet représente un investissement de 10 milliards de dollars et devrait comprendre au final trois " trains " de liquéfaction d'une capacité de 4,5 Mtpa (million de tonnes par an) chacun. Les deuxième et troisième trains devraient fonctionner l'an prochain. Et une seconde phase, de deux autres trains supplémentaires, vient de débuter. " Pour les Etats-Unis, exporter du GNL dans le monde est une nouvelle aventure entrepreneuriale, poursuit J.C. Thomas. Mais nous avons les ressources, la capacité et le réseau international pour le faire ". Cameron n'est pas le seul. D'autres grands investissements sont en cours. Ils devraient permettre aux Etats-Unis, selon les prévisions de l'agence AIE, de devenir le premier exportateur de GNL d'ici 2024, avec 113 milliards de mètres cubes, devançant le Qatar et l'Australie. Les Etats-Unis ne devraient pas avoir trop de difficultés à vendre leur gaz. La Chine et l'Inde doivent remplacer leurs anciennes centrales électriques au charbon très polluantes. Le Japon, après Fukushima, a lui aussi plus que jamais besoin de gaz GNL pour faire tourner ses centrales. Et chez nous aussi, la demande bondit. " En Europe, la plus grande opportunité de croissance que nous ayons identifiée se trouve en Allemagne, précise Renee Pirrong. Le pays brûle encore une quantité substantielle de charbon. Plus largement, les centrales au gaz, en raison de leur flexibilité, servent de roue de secours lorsque les éoliennes ne tournent pas par manque de vent ou lorsqu'il n'y a pas de soleil pour alimenter les panneaux solaires." Mais ce boom de la demande de GNL sur le Vieux Continent est lié à un jeu de politique commerciale et à une stratégie que l'Union européenne a déployée voici cinq ans en faveur du GNL. Jeu politique parce que les Etats-Unis pressent leurs alliés européens à diversifier leurs sources d'énergie afin de ne pas être trop dépendants du pétrole et du gaz russe. " Nous parlons régulièrement des questions énergétiques dans le cadre de l'Otan car la sécurité énergétique doit être un des points d'attention des membres de l'alliance ", souligne Kent Logsdon. Une directive européenne d'octobre 2014 vise à favoriser l'utilisation et le déploiement d'une infrastructure pour les carburants " alternatifs " au pétrole. Parmi ces alternatives, l'électricité, l'hydrogène, les biocarburants et le gaz de pétrole liquéfié (GPL), mais aussi le gaz naturel. Joignant l'acte à la parole, la Commission accepte donc que les Etats aident à financer la construction de terminaux permettant de stocker du GNL et de le regazéifier. Et les pouvoirs publics européens incitent à l'utilisation du GNL. La Wallonie, par exemple, soutient la reconversion des camions du diesel vers le GNL (une prime de 24.000 euros par camion reconverti au GNL ou par nouveau camion GNL existe depuis cette année). La Région devrait ainsi voir surgir une petite trentaine de stations de recharge en gaz liquéfié d'ici une dizaine d'années. De telles stations-services devraient d'ailleurs fleurir dans toute l'Union européenne, à la demande de la Commission qui veut voir apparaître un réel réseau d'ici 2025... Le jeu commercial américain a encore accentué la demande pour du GNL made in USA. En juillet 2018, le président de la Commission Jean-Claude Juncker et le président américain Donald Trump se sont rencontrés pour aplanir les tensions commerciales. L'accord qui en a résulté a ouvert les portes européennes à certains produits américains comme le soja et, surtout, le GNL dont les exportations ont bondi de... 367% entre juillet 2008 et juillet 2019. Cela représente 10 milliards de mètres cubes, pour une valeur de 2 milliards de dollars. De nouveaux terminaux ou des augmentations de capacités pour des infrastructures existantes se construisent en Allemagne, en Pologne, en Croatie, en Grèce... Finalement, on conseillera aussi à Greta Thunberg de ne pas survoler non plus les côtes européennes...