Taux d'intérêt négatifs, absence d'inflation, croissance microscopique, Bourses qui font du yoyo : le monde marche sur la tête. Comme si les lois de l'économie ne fonctionnaient plus. La baisse des taux ? Plus suffisante pour relancer l'investissement. La dépréciation d'une monnaie ? Plus suffisante pour stimuler les exportations. La baisse du prix du pétrole ? Il n'a pas l'effet escompté sur la croissance des pays importateurs d'or noir. Le rattrapage des pays émergents ? Il n'est plus assez fort pour jouer les locomotives. Bref, la machine économique s'est grippée. La faute aux banquiers centraux qui veulent protéger leur monopole, à savoir diriger le monde avec l'arme monétaire, comme l'affirme dans l'entretien qu'elle nous a accordé Simone Wapler, directrice des publications Agora. La faute aux choix de politique économique de la zone euro depuis 2008 qui ont été dominés par le dogmatisme, comme le pense Patrick Artus, chef économiste de Natixis. Jamais en tout cas la situation n'a été aussi confuse.

Mais ne jetons pas le bébé avec l'eau du bain, lance Etienne de Callataÿ, chief economist chez Orcadia Asset Managemment. " Il est vrai qu'un certain nombre de choses sont bizarres au regard de la théorie économique et nous invitent à reconsidérer certains aspects de celle-ci, analyse-t-il, mais ne brûlons pas nos manuels d'économie. " Lisons-les de manière moins littérale et plus subtile, comme le suggère Etienne de Callataÿ, histoire de mieux comprendre ce monde qui change.

1. Un monde où la croissance a disparu

Le problème, c'est l'incertitude. Pour que l'activité redémarre, il faut que les entreprises reprennent confiance et que les ménages dépensent. Ce n'est pas le cas aujourd'hui.

Dans ce monde qui vit une profonde mutation, la croissance reste désespérément flasque : le FMI table sur 3,2 % pour 2016. " Trop faible depuis trop longtemps ", pointe l'institution de Washington. Selon les prévisions de la Banque nationale, la croissance du PIB belge devrait quant à elle s'établir à 1,3 % cette année, avant de se raffermir légèrement en 2017 pour atteindre 1,6 % en 2018. Rien de bien terrible non plus. " Bien que les pays de la zone euro connaissent depuis plusieurs trimestres une croissance économique, celle-ci est trop faible pour gommer entièrement les effets négatifs de la crise de 2008. Pensons notamment au taux de chômage chez les jeunes qui ne parvient pas à baisser significativement ", observe François Groessens, senior investment advisor chez Belfius.

Le problème, c'est l'incertitude. Pour que l'activité redémarre, il faut que les entreprises reprennent confiance et que les ménages dépensent. Ce n'est pas le cas aujourd'hui. Les taux très bas alimentent la hausse des prix de l'immobilier, mais n'incitent pas les entreprises à investir ni les épargnants à consommer. L'épargnant, déboussolé, apeuré, épargne même davantage, afin de se constituer un matelas suffisant pour affronter l'avenir et son lot de menaces : perte d'emploi, pension rabotée, maladie, etc. Résultat, les livrets d'épargne n'en finissent plus de gonfler. Malgré un rendement proche de zéro, ils abritent désormais plus de 260 milliards d'euros. Dingue ? " L'inefficacité apparente de la politique monétaire extrêmement accommodante pour relancer l'économie n'est pas vraiment une chose inédite, rappelle Etienne de Callataÿ. Avant la Seconde Guerre mondiale, Keynes avait déjà mis en avant la notion de trappe à liquidité et les limites de ce que la politique monétaire peut atteindre. " Or aujourd'hui, complète Patrick Artus, " la zone euro est bien dans une trappe à liquidités ".

2. Un monde où les locomotives carburent moins

"Il est vrai qu'un certain nombre de choses sont bizarres au regard de la théorie économique et nous invitent à reconsidérer certains aspects de celle-ci, mais ne brûlons pas nos manuels d'économie." Etienne de Callataÿ, "chief economist" chez Orcadia Asset Management

Avec le Japon qui s'enfonce dans la récession depuis des années, l'Europe n'est pas la seule à traverser une mauvaise passe. Le moteur américain peine lui aussi à retrouver son rythme de progression d'avant-crise. Avec un PIB qui a progressé de 1,2 % en rythme annuel, " la croissance du second semestre a de nouveau surpris à la baisse ", pointe Florence Pisani, senior economist chez Candriam. " La publication du PIB américain du deuxième trimestre confirme la poursuite d'une croissance stable et modérée ¬ mais en même temps de plus en plus fragile ¬ de l'activité conjoncturelle ", juge pour sa part Guy Wagner, chief investment officer de la Banque de Luxembourg.

Etienne de Callataÿ, "chief economist" chez Orcadia Asset Management. © Reporters

Sommes-nous dès lors entrés, comme le prétendent certains économistes réputés tels que le très en vogue Robert Gordon (Northwestern University) ou Lauwrence Summers, l'ancien secrétaire d'Etat au Trésor de Bill Clinton et ancien patron de Harvard, dans une ère de " stagnation séculaire ", c'est-à-dire une période prolongée de croissance très faible, voire quasi nulle ? Pas sûr. Pour Etienne de Callataÿ, il faut garder à l'esprit que la croissance tient pour partie à des facteurs temporaires, notamment la démographie ainsi que le soutien budgétaire et bancaire. " Une partie de la croissance observée jusqu'il y a peu a tenu à un endettement toujours plus grand des pouvoirs publics et à un effet de levier dans le secteur financier toujours plus important. Or, ni l'un ni l'autre ne peuvent durer ad vitam æternam ", dit-il. A cela s'ajoute encore la situation des pays émergents, les BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine), concept inventé en 2001 par l'économiste vedette de Goldman Sachs Jim O'Neill, qui ne jouent plus les locomotives. Le Brésil est englué dans les scandales politiques, la Russie paie cher la chute des cours de l'énergie, l'Inde s'appauvrit et la Chine n'est plus l'atelier du monde.

3. Un monde où l'inflation est morte

Troisième nouvelle règle du jeu : l'absence de hausse des prix. Les banquiers centraux des pays développés ont beau déverser des torrents de liquidités, rien n'y fait. Hormis l'exception belge (une hausse des prix de 1,6 % sur un an), l'inflation reste quasiment inexistante dans la plupart des pays de la zone euro, loin du rythme de 2 % que s'est fixé comme objectif la BCE. Un petit peu d'inflation serait pourtant le bienvenu pour éroder l'énorme stock de dettes des pays développés. Que se passe-t-il ? " Nous avons été victimes d'un mouvement de balancier trop marqué, estime Etienne de Callataÿ. Nous sommes restés traumatisés par la forte inflation des années 1970 et avons oublié de voir la déflation japonaise pourtant plus récente. Nous avons aussi mal vu les effets désinflationistes de la globalisation de l'économie et du progrès technologique (compression des salaires). Cette mise en concurrence mondiale des travailleurs n'a pas été bien perçue. " D'accord, mais Mario Draghi ne sait plus quoi faire pour réparer la machine. Pousser les taux en territoire négatif pendant aussi longtemps, c'est même laisser entendre aux épargnants que l'on s'enfonce dans la déflation. Raison pour laquelle nombre d'économistes recommandent au patron de la BCE de dégainer son arme ultime : l'helicopter money. La monnaie hélicoptère : un concept cher à Milton Friedman, père du monétarisme : faire tourner la planche à billets pour les larguer ensuite sur la population afin de pousser les gens à dépenser et faire ainsi repartir les prix à la hausse. Du jour au lendemain, on distribuerait du pouvoir d'achat à chaque Européen au travers d'une somme d'argent directement créditée sur leurs comptes bancaires (1.000 euros, 3.000 euros ? ) ou d'une diminution forfaitaire d'impôts, etc. " Cela n'est pas si neuf ! ", lance Etienne de Callataÿ. Le financement monétaire du Trésor public est une vieille pratique, rappelle l'économiste. " Elle a été bannie par Maastricht, mais c'est relativement récent et, depuis, on a trouvé des voies pour contourner cette interdiction, les OMT (rachat de dettes souveraines des pays de la zone euro par la BCE, Ndlr)."

4. Un monde où prêter de l'argent appauvrit

© DR

"Les banques ne sont plus que des filiales de fait des banques centrales. Elles n'ont qu'une autonomie d'apparence. Elles sont sous perfusion permanente. Retirez le tuyau et il n'y a plus de banques." Marc Fiorentino, ancien trader

S'endetter rend riche et prêter appauvrit. Tel est le résultat de " la folie des banques centrales ", dixit Patrick Artus, pour sortir du marasme les pays avancés. En rachetant massivement des titres de dettes publiques et en baissant leur taux de référence un peu en dessous de zéro, Mario Draghi et ses homologues ont réussi à faire passer le coût de l'argent en territoire négatif. Résultat des courses ? Du côté des obligations d'Etat, les titres qui offrent aujourd'hui un rendement positif (même minime) se font de plus en plus rares. Alors que l'obligation belge à 10 ans (OLO) flirte désormais avec 0 %, le Bund allemand sur la même période est tombé en territoire négatif. La glissade fait bien sûr le bonheur des emprunteurs (les Etats, qui voient diminuer la charge d'intérêts qu'ils doivent payer) lesquels, à la fin, remboursent moins que la somme empruntée.

Marc Fiorentino, ancien trader. © Belgaimage

A l'inverse, cette baisse du coût de la dette ne fait pas les affaires de ceux qui prêtent. Ainsi, avec des taux suisses toujours plus bas, prêter à la Confédération sur 30 ans est désormais un privilège qui coûte de l'argent puisque le taux d'intérêt a lui aussi franchi la barre symbolique de 0 %. Certes, ces taux négatifs ne touchent pas encore les ménages belges : BNP Paribas Fortis et consorts ne font pas payer les clients lorsqu'ils déposent de l'argent sur leur livret d'épargne. Le rendement minimum légal ne peut pas descendre en dessous de 0,11 %. Mais pour combien de temps encore ? De toute façon, la répression financière, qui désigne la politique délibérée des autorités pour pousser les taux à des niveaux anormalement bas, coûte déjà très cher aux épargnants belges. Selon les calculs du professeur Eric Dor (directeur des études de l'IESEG, l'école de gestion liée à l'Université de Lille), le manque à gagner s'élève depuis 2009 à 20 milliards d'euros : telle est la somme des intérêts que les Belges auraient perçue si les taux s'étaient maintenus à leurs niveaux d'avant la crise.

5. Un monde où l'on veut tuer le cash

Fini le billet de 500 euros ! La BCE a décidé de ne plus en imprimer. Officiellement, la décision est justifiée par le fait que les billets de 500 euros, qui sont parmi les plus grosses coupures qui existent dans le monde, facilitent le financement du terrorisme et le blanchiment d'argent. L'excuse est parfaite : faire la chasse aux billets au nom de notre sécurité.

S'endetter rend riche et prêter appauvrit. Tel est le résultat de "la folie des banques centrales", dixit Patrick Artus, pour sortir du marasme les pays avancés.

En réalité, l'objectif est aussi de mener la vie dure au cash. Pourquoi ? Plusieurs raisons sont mises en avant par les défenseurs de cette société sans cash tels que Kenneth Rogoff, célèbre professeur d'économie à Harvard, ou Willem Buiter, de Citigroup. Une cashless society a de quoi donner aux gouvernements de nouveaux outils pour combattre la délinquance financière. Sans cash, on est en effet obligé de passer par le circuit des banques pour effectuer ses opérations financières. Détecter les transactions douteuses devient du coup nettement plus facile. L'absence de cash permettrait aussi de mieux collecter l'impôt puisque tous les paiements laissent des traces. Fini de faire du noir ! Supprimer les billets permettrait enfin d'imposer des taux négatifs bien plus élevés que ceux que nous connaissons actuellement. Objectif de ces taux franchement négatifs ? Que les gens n'épargnent plus et consomment. " Les taux négatifs, c'est aussi l'euthanasie des rentiers et une inflation imposée ", glisse Bruno Colmant, à la tête de la recherche économique chez Degroof Petercam.

Voilà pourquoi les Etats veulent faire sauter le verrou du cash : pour effacer les dettes. Impensable ? Pas si sûr. Les transactions électroniques se généralisent (paiement par code QR ou sans contact, avec carte, smartphone, etc.). Deux tiers des paiements sont dématérialisés en Europe et presque la moitié en Amérique du Nord. Des pays comme la France, la Belgique ou l'Espagne, interdisent déjà les transactions en liquide au-delà d'un certain montant (3.000 euros chez nous). Et en Suède, plus de quatre paiements sur cinq se font déjà en monnaie virtuelle.

6. Un monde où les banques sont des filiales de la BCE

© DR

" Les banques sont nationalisées ", a l'habitude de dire Bruno Colmant. Un avis que partage l'ancien trader parisien Marc Fiorentino dans une récente newsletter (MonFinancier) : " On évoque une crise bancaire équivalente à celle qui a suivi la faillite de Lehman et j'entends dire un peu partout que la situation est totalement différente parce que les banques sont plus solides et parce qu'elles auraient des bilans à l'épreuve des épreuves. Mais c'est partiellement faux. La situation est différente parce que les banques ne sont plus des banques indépendantes réellement privées, ce ne sont plus que des filiales de fait des banques centrales. Elles n'ont qu'une autonomie d'apparence. Elles sont sous perfusion permanente des liquidités des banques centrales. Retirez le tuyau et il n'y a plus de banques. "

Une situation tout à fait " anormale ", selon Etienne de Callataÿ. D'autant que les nouvelles exigences en matière de fonds propres, visant à réduire le risque de culbute, les forcent à financer les Etats via l'achat d'obligations souveraines. Conséquence de tout cela : " La rentabilité des fonds propres des banques de la zone euro a profondément reculé, à la fois avec la chute de la profitabilité et avec la hausse des fonds propres. Ce recul de la rentabilité des banques est lié aux nouvelles règlementations : hausse des fonds propres, hausse des réserves de liquidité, réduction de la prise de risque, passage du bail-out (sauvetage des banques par les Etats, Ndlr) au bail-in(mise à contribution des actionnaires, des créanciers et des déposants en cas de faillite, Ndlr). Il est aussi dû à la baisse des taux d'intérêt à long terme, ce qui risque d'être durable, et, transitoirement, à la présence de taux d'intérêt négatifs sur les dépôts ", complète Patrick Artus, pour qui les nouvelles réglementations des banques n'ont pas été suffisamment réfléchies quant à leurs conséquences pratiques. Si bien que les investisseurs fuient les actions du secteur, lesquelles ont perdu près de 40 % en Bourse sur un an. Mauvaise surprise pour l'épargnant qui en a dans son portefeuille.