Ces deux dernières années, pratiquement tout ce qui a pu être annulé l'a été: les voyages, les mariages, les conférences, les événements sportifs, les élections, les célébrités, les intellectuels, les petites vedettes, et même des personnes dont personne n'avait jamais entendu parler jusqu'alors. La pandémie a annulé tout ce qui comportait un contact humain avec le monde réel. Les militants, les journalistes et ceux qui se sentent facilement offensés ont permis d'annuler le reste.
...

Ces deux dernières années, pratiquement tout ce qui a pu être annulé l'a été: les voyages, les mariages, les conférences, les événements sportifs, les élections, les célébrités, les intellectuels, les petites vedettes, et même des personnes dont personne n'avait jamais entendu parler jusqu'alors. La pandémie a annulé tout ce qui comportait un contact humain avec le monde réel. Les militants, les journalistes et ceux qui se sentent facilement offensés ont permis d'annuler le reste. Maintenant que le pire de la pandémie est derrière nous, du moins dans les pays qui ont vacciné la majorité de leur population éligible, l'annulation des événements se raréfie. Les citoyens votent désormais en personne dans des isoloirs. Les stars du sport jouent devant leur public. Les vieux musiciens reprennent leur tournée de grand retour. L'annulation des contacts sociaux pourrait elle aussi diminuer, à mesure que les gens se décollent de leurs écrans et se souviennent que les êtres humains de chair et d'os sont des créatures plus compliquées que les caricatures dépeintes sur les réseaux sociaux et dans les journaux télévisés. Tout ceci est regrettable. Au même titre que le télétravail, prendre moins l'avion et apprendre à cuisiner, certaines habitudes acquises pendant la pandémie valent la peine d'être gardées. L'annulation de certaines choses, voire de certaines personnes, en fait partie. Les Jeux olympiques sont un bon exemple. Le monde a manqué une opportunité en or de tourner la page lorsque la hausse des cas et la lenteur de la vaccination au Japon plaidaient en faveur d'une annulation. Il y aura une nouvelle occasion de le faire en 2022. En effet, les Jeux olympiques d'hiver sont prévus à Pékin et dans la région alentour au mois de février. Certains pays proposent déjà de boycotter l'événement en raison du traitement des Ouïgours et de la répression à Hong Kong. Pourquoi donc s'arrêter à une seule édition des Jeux? Ils pourraient être annulés une bonne fois pour toutes, et ce, pour plusieurs raisons, notamment leurs coûts financiers et environnementaux, qui sont devenus insoutenables au cours des 30 dernières années. Le fléau du dopage rend tout résultat insignifiant. Tout comme le fait que le corps de l'être humain semble avoir atteint ses limites. Le record du monde des 100 mètres hommes a été battu il y a plus de 10 ans. Etant donné le réchauffement de la planète, les Jeux olympiques d'hiver pourraient de toute façon ne plus pouvoir être organisés encore très longtemps. Les sportifs ont tant d'autres options sportives qui s'offrent à eux. L'attribution de l'organisation de la Coupe du monde de football masculin au Qatar en 2022 a été entachée par des allégations de corruption et d'exploitation des travailleurs. La Coupe du monde féminine de cricket en 2022 est un plaidoyer pour le format d'une journée qui est de plus en plus inapproprié. Pour une minute de jeu au Super Bowl aux Etats-Unis, il faut compter 10 minutes de pub, dont la disparition ne manquerait à personne. Pourtant, les adeptes de la cancel culture ne doivent pas limiter leurs efforts aux grands événements sportifs. Comme la réunion annuelle du Forum mondial économique à Davos, où les dirigeants des entreprises et des gouvernements se rendent par avion pour se féliciter les uns les autres d'avoir sauvé le monde... Il y a d'autres exemples à profusion dans des environnements plus quotidiens. Sur le lieu de travail, citons les stages non rémunérés, les activités de teambuilding, les fêtes de bureau sur Zoom, les cravates (bien que la pandémie les ait peut-être définitivement enterrées) et pratiquement toutes les réunions. D'autres exemples flagrants comprennent le souffleur de feuilles, la musique d'ascenseur, les alarmes de voiture et les réunions parents-professeurs en présentiel, qui, bien qu'annulées pendant la pandémie, pourraient l'être définitivement. En ligne, les "frais de service" pour les réservations virtuelles, les demandes de "comment nous améliorer?" et les bannières des cookies auraient dû être annulés depuis bien longtemps, tout comme - quelle ironie! - les frais d'annulation excessifs. Dans les hôtels, ces messages irritants sur les serviettes de bain qui soi-disant sauvent la planète, mais qui ne font que réduire les frais de nettoyage, peuvent également disparaître. Les autorités sanitaires devraient annuler les quarantaines pour les voyageurs vaccinés et testés. La règle de l'obstruction systématique aux Etats-Unis doit être annulée, tout comme la différence exaspérante entre les dates auxquelles l'Europe et les Etats-Unis changent les heures deux fois par an. En y pensant, le changement d'heure devrait tout bonnement disparaître, en faveur d'une heure permanente qui permette de profiter un maximum de la lumière du jour. Sur les routes, les énormes SUV méritent de disparaître, tout comme ces motos énervantes qui font un bruit épouvantable. Aucune contrariété n'est considérée comme minime dans une campagne d'annulation! Annulez tout! Enfin, presque. Certaines choses seraient difficiles à annuler ou à faire disparaître. Les réseaux sociaux sont tenus pour responsables d'avoir, entre autres, exacerbé les clivages politiques en permettant de diffuser de fausses informations préjudiciables et d'affaiblir les fondements de la démocratie libérale. Facebook, Instagram, Twitter et YouTube devraient, par principe, tous disparaître. Mais il y a un problème. Ces services fournissent les plateformes desquelles dépend toute campagne de cancel culture digne de ce nom. Les annuler reviendrait à annuler l'annulation. Ce qui serait, sans doute, un peu exagéré.Léo Mirani, éditeur pour l'Asie, The Economist