"L'économie est constituée à 95 % de bon sens et on l'a délibérément complexifiée. " C'est l'opinion du Coréen Ha-Joon Chang qui enseigne à Cambridge. L'écrivain new-yorkais Michael Goodwin la partage et prouve que l'on peut décomplexifier la matière, en racontant de manière claire et magistrale, dans une bande dessinée réalisée avec son compère dessinateur Dan Burr, quatre siècles d'histoire économique (1). Le livre est devenu un phénomène d'édition. Depuis 2012, il s'en est écoulé des centaines de milliers d'exemplaires dans le monde, dont 150.000 uniquement en France. Et voici quelques mois, il en est sorti, en français, une nouvelle édition " revue et augmentée ".
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"L'économie est constituée à 95 % de bon sens et on l'a délibérément complexifiée. " C'est l'opinion du Coréen Ha-Joon Chang qui enseigne à Cambridge. L'écrivain new-yorkais Michael Goodwin la partage et prouve que l'on peut décomplexifier la matière, en racontant de manière claire et magistrale, dans une bande dessinée réalisée avec son compère dessinateur Dan Burr, quatre siècles d'histoire économique (1). Le livre est devenu un phénomène d'édition. Depuis 2012, il s'en est écoulé des centaines de milliers d'exemplaires dans le monde, dont 150.000 uniquement en France. Et voici quelques mois, il en est sorti, en français, une nouvelle édition " revue et augmentée ". Rien ne prédisposait Michael Goodwin à écrire une somme d'économie, et encore moins un livre qui allait devenir un best-seller mondial, sinon une bonne dose de curiosité, et de frustration. " A l'université, j'avais suivi des études de chinois, ce qui incluait pas mal d'histoire. J'avais observé que le cours des événements était souvent dicté par l'économie ", explique l'auteur. Après tout, raconte-t-il dans son livre, si la Révolution française a démarré en 1789, c'est parce que Louis XVI, déterminé à redresser une France rendue exsangue par ses expéditions militaires pour combattre les Anglais en Amérique, avait convoqué le tiers état pour réformer l'économie du pays. Seulement, il n'avait pas prévu que d'autres que lui portaient des idées de réformes plus ... tranchantes encore. Ses études terminées, Michael Goodwin, qui travaille comme journaliste médical, continue à s'intéresser à l'histoire. Il désire améliorer ses connaissances en économie et demande à une amie qui l'enseigne de lui envoyer des livres afin de se former. Mais il constate avec effarement que l'économie ne fonctionne pas comme une science, contrairement à ce que croient la plupart des gens. Oui, on part de certains principes, mais contrairement au raisonnement scientifique, ces principes ne se concordent pas à la réalité. " J'ai alors demandé à mon amie : est-ce que j'ai raté quelque chose, ou est-ce de la vaste blague ? " Michael Goodwin décide alors de prendre le problème à bras-le-corps. Il décide de remonter aux sources de l'économie politique et commence à lire La richesse des nations d'Adam Smith. Il se rend compte que l'ouvrage est bien plus riche que l'on ne croit. " Il va jusqu'à tirer des conclusions sur la valeur nutritive des pommes de terre à partir de l'observation des prostituées de Londres ! Je me dis alors : OK, il y a une histoire à raconter. J'avais un peu d'épargne, je décide de m'installer pendant un an en Inde, dans un endroit très ennuyeux et où le coût de la vie était bon marché et je m'y mets. " Ainsi commence l'histoire d'Economix. Le regard jeté par l'écrivain sur notre monde est très critique. " J'ai commencé à travailler sur ce livre dans les années 1990, une époque où les économistes étaient triomphants : tout était réglé, il n'y aurait plus de dépression, c'était la fin de l'histoire. Je savais qu'ils avaient tort. J'ai fini le manuscrit la semaine de septembre 2008 lorsque le marché s'effondrait ! " Et il ajoute : " Je suis convaincu que si l'on continue sur la voie que nous avons empruntée, nous allons réellement faire bouillir cette planète ". Le monde actuel n'est pas celui, idyllique, qu'avaient tenté d'anticiper certains économistes. Keynes, dans sa Lettre à nos petits-enfants, décrit un monde dans lequel, grâce aux gains de productivité, " le problème économique sera résolu ". Dans un siècle, écrit-il en 1930, les hommes pourront passer le plus clair de leur temps à " occuper leurs loisirs ". Nous demandons à Michael Goodwin : faut-il blâmer les économistes de n'avoir pas vu venir les défis d'aujourd'hui ? " Je ne les blâme pas, répond-il. Les critiques et les analyses que j'expose dans le livre viennent également d'économistes. " Mais si l'économie ne tourne pas rond, " le problème vient non pas du marché libre, mais des contraintes imposées par les grandes entreprises, ajoute-t-il. C'est un sujet sur lequel je travaille pour un prochain livre. Dans un marché libre, la liberté est loin d'être totale. Les choix des uns sont les contraintes des autres. Les grandes entreprises font des choix qui nous contraignent, même si nous ne le voyons pas. Les grandes sociétés ont une sorte de cerveau interne, qui poursuit des objectifs qui ne sont pas ceux des gens qui les composent. Leurs choix sont pour nous des contraintes. Nous voulons vivre correctement, mais nous ne cherchons pas la croissance pour la croissance, au contraire des très grandes entreprises. Et ces contraintes qui nous sont imposées font que, par exemple, nous voyons de moins en moins notre famille, nous travaillons davantage, etc. " Cet " esprit " propre aux entreprises se caractérise aussi par une forte inertie. " J'étais frappé de voir, en 2007-2008, que l'économie vivait de grands troubles mais que Wall Street continuait à bien se porter, comme si de rien n'était. Une inertie que l'on a pu constater à l'égard de la Grèce, ajoute Michael Goodwin. On voyait bien que les remèdes portés au pays ne fonctionnaient pas, mais on a continué à les lui administrer. Pourquoi ? " Parce qu'il est difficile de changer le cours de ces institutions, répond Michael Goodwin. A notre niveau aussi, nous faisons de grands efforts pour ne pas changer, comme lorsque nous dépensons une énergie considérable pour ne pas aller chez le dentiste ! Certaines entreprises dépensent par exemple beaucoup de temps et d'énergie à combattre les règles environnementales plutôt que de simplement s'y conformer. On observe d'ailleurs que dans ces grandes institutions ou ces grandes entreprises, le CEO a relativement peu de pouvoir de décision. C'est un des éléments que Ken Galbraith avait pointé. On le voit dans beaucoup d'entreprises. Au départ, il y a des idées : nous allons faire ceci, cela. Puis, ces idées passent à la moulinette du département juridique, financier, du marketing, etc. et personne n'y peut rien parce que c'est comme cela que fonctionne le système. Michael Goodwin dresse un parallèle avec la zone euro : " Si Wolfgang Schäuble avait été remplacé au ministère allemand des Finances par quelqu'un d'autre, il y a de fortes chances que son remplaçant aurait agi comme lui ". Le fonctionnement complexe du marché a fasciné des économistes pour lesquels Michael Goodwin éprouve un grand respect, comme John Maynard Keynes, John Kenneth Galbraith ou Henry George. Galbraith, qui a été conseiller de plusieurs présidents américains (Roosevelt, Kennedy, Johnson) explique dans un de ses ouvrages célèbres ( L'ère de l'opulence) comment les entreprises créent une demande qui, au départ, n'existe pas. Elles suscitent, par la publicité, des désirs pour leurs produits. Le philosophe américain Henry George, qui occupe également une des premières places dans le panthéon de Michael Goodwin, s'est plutôt attaqué au problème des inégalités (le sujet n'est donc pas neuf). Vivant au 19e siècle, il avait été frappé par le fait que des progrès techniques indéniables, comme le chemin de fer, aboutissaient au final à accroître les écarts de revenus. Le chemin de fer avait, par exemple, suscité une spéculation importante sur les terres. " Partout où l'on a construit ou projeté un chemin de fer, la terre a été monopolisée par anticipation, et le bénéfice escompté s'est traduit par une hausse des valeurs foncières. Le progrès s'est trouvé entravé, et la consommation a diminué ", expliquait Henry George. D'ailleurs, pour la petite histoire, le Monopoly fut inventé par un de disciples de Henry George, explique Michael Goodwin. Ce jeu se voulait pédagogique, en permettant de voir pourquoi il pourrait être justifié de remettre de temps à autre les compteurs à zéro. Au Monopoly, chaque joueur commence à égalité. Un joueur gagne à la fin de la partie, mais la partie suivante, les joueurs recommencent à égalité. Dans la vie, celui qui a gagné la première partie commence la deuxième comme dans la position où il avait terminé la première, ce qui ne laisse aucune chance aux autres joueurs de remonter la pente. A moins de décider, comme le voulait Henry George, de faire du foncier une propriété commune. Très clairement libéral (dans le sens américain, donc à gauche de l'échiquier politique), Michael Goodwin n'aurait-il pas, néanmoins, un point commun avec Donald Trump ? Les dernières pages d'Economix s'attaquent en effet aux traités de libre-échange tels que le partenariat transpacifique, voulu par Barack Obama, et impliquant le Canada, l'Australie, le Pérou, le Mexique, la Nouvelle-Zélande, Singapour, Brunei, la Malaisie, le Vietnam... On aurait pu ajouter le TTIP, l'accord entre l'Europe, le Canada et les Etats-Unis. Deux traités dont les Etats-Unis de Donald Trump se sont retirés et qui sont aussi passés à la ponceuse par Michael Goodwin. " Ces types d'accord ne sont-ils pas destinés à doper nos économies en améliorant le libre-échange ? ", lui demandons nous. Non, répond Michael Goodwin. " La logique derrière ces traités paraît convaincante, mais on oublie les hypothèses sur lesquelles ils sont fondés ", dit-il. Et ces hypothèses ne tiennent pas. Il explique : " Ces traités seraient bons dans l'hypothèse où le capital resterait chez nous ( aux Etats-Unis, Ndlr) ". Normalement, en effet, un déficit commercial entre pays se corrige de lui-même grâce au taux de change. C'est d'ailleurs ce qui est arrivé entre les Etats-Unis et le Japon où la valeur du yen par rapport au dollar a spectaculairement monté, rendant les produits japonais moins concurrentiels. Mais la Chine contrôle son taux de change et la correction automatique n'arrive donc pas. Avec les dollars qu'elle reçoit en vendant ses produits, la Chine achète non pas des biens et des services américains, mais du capital (des actions, des obligations). " Les transferts de biens et services sont déséquilibrés, mais pas les transferts monétaires. Et tant que ce mécanisme perdure, il n'y a aucune raison pour que les emplois perdus aux Etats-Unis reviennent ", affirme l'écrivain. " Il faut donc reprendre le contrôle, ajoute-t-il. Je suis d'accord sur ce point avec Donald Trump. Notre régime commercial est insensé. Mais la solution qu'il propose rendra les choses plus dures encore. Car le problème fondamentalement n'est pas le commerce des biens, ce sont les flux financiers : une entreprise peut décider du jour au lendemain de déménager à Mexico ; et si elle désire ne pas payer de taxe, placer sa trésorerie aux Bermudes. Et je ne crois pas que Trump ait cela en tête une seconde. " Nous lui demandons alors ce qui, dans la rédaction du livre, l'a le plus étonné. Il réfléchit quelques secondes, puis répond : " C'est le fait que tous les principes étalés dans les manuels, et dont beaucoup datent du 19e siècle, sont encore acceptés aujourd'hui sans être remis en question. On peut comprendre comment ces idées ont émergé. On peut admettre qu'elles faisaient sens au moment où on les a énoncées. Mais personne ne s'est levé pour dire : 'Est-ce que cela a encore du sens aujourd'hui ? Est-ce que cela s'est vérifié ? ' " Certes, " l'économie n'est pas la seule branche du savoir qui fonctionne de la sorte, ajoute-t-il. Le paléontologue Stephen Jay Gould avait un jour rédigé un essai sur l'évolution du cheval. Longtemps, on a cru que le cheval provenait d'une évolution linéaire, à partir d'un ancêtre appelé Hyracotherium, alors que l'évolution chevaline ressemble plutôt à un arbre dont de nombreuses branches sont mortes. Mais ce qui avait le plus frappé Stephen Jay Gould est la comparaison, de manuel en manuel, de cet ancêtre primitif avec un fox-terrier. Après des recherches minutieuses, il avait découvert que cette comparaison remontait à un essai rédigé en 1904, et que les chercheurs, par paresse, avaient recopié cette image qui s'était transmise de décennie en décennie. Si cela avait pu arriver avec une comparaison, n'avait-on pas recopié aussi d'autres choses ? Et Stephen Jay Gould découvrit que si. Certains manuels expliquaient encore que la girafe avait développé d'elle-même un long cou pour pouvoir atteindre les branches les plus hautes. Ce qui est faux. L'économie serait donc une science peu sérieuse, demande-t-on ? " Au contraire, elle est très sérieuse, répond-il. Mais elle n'est pas correcte... " C'est sans doute la leçon la plus remarquable que l'on peut tirer d'Economix. Ce n'est pas seulement un livre original sur l'histoire de la pensée économique. C'est aussi un manuel citoyen et une invitation à penser par soi-même et à ne rien prendre pour argent comptant. Michael Goodwin ne le cache pas : " Tout livre sur l'économie présente le point de vue personnel de quelqu'un, dit-il. Ne prenez pas ce livre, ni aucun autre, pour parole d'évangile ". Mais il ajoute qu'un apprentissage de l'économie par chacun est indispensable. " Nous sommes citoyens d'une démocratie. La plupart des sujets pour lesquels nous votons relèvent de l'économie. C'est notre responsabilité de comprendre ce pour quoi nous votons ", fait-il dire au narrateur d'Economix. La compréhension de l'économie permet non seulement de voter en connaissance de cause, elle peut même faire gagner une élection. On connaît en effet la célèbre réplique de Bill Clinton dans sa campagne, victorieuse contre George Bush ( It's economy, stupid), qui signifiait à son adversaire que ce qui intéresse en premier chef le citoyen et l'électeur, c'est son bien-être et celui de ses proches. Alors bonne lecture.