Personne n'est mieux placé que Bruno Holthof pour décrire la manière dont le Royaume-Uni a géré la pandémie et l'incompréhension européenne concernant la pénurie de vaccins AstraZeneca. Le Belge dirige depuis 2015 Oxford University Hospitals (OUH), une structure médicale de 12.000 salariés très réputée outre-Manche qui a joué un rôle crucial dans le développement du vaccin anglo-suédois. Le vaccin Oxford-AstraZeneca (son vrai nom) trouve son origine au Biomedical Research Centre d'OUH. Il y a cinq ans, le développement des vaccins y était déjà une priorité. Ce qui a permis à Oxford de réagir très rapidement à la pandémie.
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Personne n'est mieux placé que Bruno Holthof pour décrire la manière dont le Royaume-Uni a géré la pandémie et l'incompréhension européenne concernant la pénurie de vaccins AstraZeneca. Le Belge dirige depuis 2015 Oxford University Hospitals (OUH), une structure médicale de 12.000 salariés très réputée outre-Manche qui a joué un rôle crucial dans le développement du vaccin anglo-suédois. Le vaccin Oxford-AstraZeneca (son vrai nom) trouve son origine au Biomedical Research Centre d'OUH. Il y a cinq ans, le développement des vaccins y était déjà une priorité. Ce qui a permis à Oxford de réagir très rapidement à la pandémie. TRENDS-TENDANCES. L'implication d'Oxford dans la lutte contre le coronavirus ne se limite pas au développement du vaccin AstraZeneca. BRUNO HOLTHOF. Pas du tout. Nous avons également lancé le Recovery Trial. C'est le plus grand programme de test au monde pour les traitements du Covid, pour lequel 40.000 patients ont été recrutés. Ce programme a notamment permis de découvrir que la dexaméthasone, un stéroïde bon marché, pouvait sauver des vies. La dexaméthasone a sauvé 22.000 vies rien qu'au Royaume-Uni, et les estimations font état d'un million de patients guéris dans le monde. Cette année, le Recovery Trial a encore identifié un autre traitement positif contre le Covid-19: le tocilizumab, un anti-inflammatoire. Quel a été est le rôle d'OUH dans le développement du vaccin? Nous avons lancé une étude auprès d'enfants afin de vérifier si le vaccin était également efficace dans leur cas, parce que la transmission du virus parmi les enfants joue un rôle important dans la pandémie. Nous sommes également en train de calculer les capacités hospitalières nécessaires pour une troisième vague qui nous paraît inévitable - y compris en Angleterre et malgré la vaccination. Nous attendons cette troisième vague à l'automne mais nous essayons de la repousser autant que possible à l'hiver. Pourquoi dis-je cela? Parce que quoi que nous fassions, de nouveaux variants vont arriver contre lesquels les vaccins actuels n'offriront pas une protection complète. C'est déjà le cas du variant sud-africain, et c'est la raison pour laquelle il suscite autant de craintes en Angleterre. Dans notre hôpital, nous avons construit un nouveau département avec des chambres d'isolement dotées d'une ventilation idéale. D'ici l'été, nous aurons également un bâtiment supplémentaire de 48 lits pour les malades en état critique. Tout cela pour nous préparer à cette troisième vague. On affirme pourtant que nous pourrons reprendre une vie normale d'ici la fin de cette année. C'est vrai. Les gens n'ont pas suffisamment conscience qu'il y a une épidémie de grippe et de très nombreuses infections pulmonaires tous les ans. Chaque année, 50.000 personnes meurent de la grippe et de la pneumonie au Royaume-Uni. Nous l'acceptons. Nous nous attendons également à ce que l'on continue à mourir du Covid-19. Il deviendra une autre maladie endémique, qui reviendra chaque année. Nous ne pourrons plus éliminer le Covid. Le virus circulera constamment parmi nous. Ce ne sera plus une pandémie, mais une maladie comme la grippe. Mais comme pour la grippe, nous continuerons à vivre normalement et l'activité économique se poursuivra. Qu'est-ce qui vous a le plus surpris dans l'approche britannique de la vaccination? Dans le développement de la vaccination, la stratégie d'achat et la préparation de la vaccination de masse, le Royaume-Uni a accompli un sans-faute. Avant tout parce que tout s'est mis en place très rapidement. Dès mars 2020, nous avions la certitude que nous aurions un vaccin sûr et probablement efficace. La capacité de production a été fixée il y a très longtemps. La production a commencé à Oxford, et celle à plus grande échelle pour les premières études cliniques s'est faite en Italie. Le contrat avec AstraZeneca pour la suite de la production et le développement a été conclu assez rapidement. Oxford Biomedica, un des deux sites de production de vaccins au Royaume-Uni, est une spin-out de chez nous. Le gouvernement britannique a alors placé Kate Bingham à la tête de la task force pour les vaccins. Elle a très rapidement commencé à conclure des contrats avec Pfizer, J&J, Novavax et Moderna, et le Royaume-Uni a pris très tôt d'importants engagements financiers. Quand on voit le coût économique de la pandémie, c'était une bonne prime d'assurance. Le gouvernement britannique l'a très bien compris. Il savait dès mars de l'an dernier que la vaccination était la seule issue à cette crise. L'Europe n'en a malheureusement pris conscience que beaucoup plus tard. Sa stratégie d'achat a dès lors commencé aussi beaucoup plus tard. L'Europe s'est montrée trop prudente. Ils ont pensé: attendons encore un peu et voyons si cela fonctionne, et ne dépensons pas trop d'argent. Une autre personne qui a joué un rôle assez crucial dans le succès de la campagne de vaccination en Grande-Bretagne est Emily Lawson, une ancienne de chez McKinsey, comme moi. Elle a été nommée responsable du déploiement de la campagne de vaccination au Royaume-Uni. Celle-ci a commencé dès l'été de l'an dernier, avec des contrats avec des médecins et des pharmaciens, les centres de vaccination et le choix des sites, y compris des églises et des stades de football. Tout cela s'est fait beaucoup plus tôt qu'en Europe. Même si nous avions encore trop peu de vaccins au début, notamment pour vacciner 24 heures sur 24. Le vaccin Pfizer a été le premier à être approuvé et notre hôpital a été l'un des premiers centres à l'administrer, dès le 8 décembre. Mais en raison de problèmes de production, nous avons reçu beaucoup moins de vaccins qu'annoncé par Pfizer en décembre. Nous avons commencé la campagne avec notre vaccin en janvier mais AstraZeneca a également rencontré des problèmes de production. La campagne de vaccination n'a réellement atteint sa vitesse de croisière que durant la deuxième moitié de février et en mars. A-il été frustrant de voir le vaccin que vous avez développé aussi critiqué, et la vigilance dont vous avez fait preuve et sa sécurité si souvent remises en cause? On a moins entendu ces critiques ici, c'est surtout un phénomène européen. On y a réagi avec étonnement parce que ces critiques ont ébranlé la confiance dans la vaccination. Ici, les vaccins ont été très bien accueillis dès le début et on a toujours souligné qu'ils offraient une très bonne protection contre les formes graves de la maladie et les hospitalisations. Le message "Protégez le NHS (les services de santé britannique, Ndlr), sauvez des vies" était omniprésent. Il a littéralement été martelé. On a également beaucoup investi dans la lutte contre l'hésitation vaccinale. Dans certaines cultures, cette hésitation est très présente. On a beaucoup fait appel à des scientifiques, des docteurs, des infirmiers et des pharmaciens, mais aussi à des dirigeants religieux et de leaders d'opinion qui ont constamment soutenu tous les vaccins de manière très visible dans les médias locaux. Les antivax ont donc moins de tribunes au Royaume-Uni? Ici, on s'étonne que l'on doute aussi ouvertement de l'efficacité des vaccins en Europe. Nous avons même craint que certains puissent adopter cette attitude en Angleterre et ainsi saper la confiance dans les vaccins. Qu'en est-il des assouplissements au Royaume-Uni? Si tout se passe bien, toutes les restrictions seront levées le 21 juin. Et si les personnes les plus vulnérables sont effectivement protégées contre les formes graves de la maladie et nous atteignons un taux de vaccination de 90%, nous pensons que nous aurons 2.000 à 5.000 cas de Covid endémiques dans les hôpitaux anglais. Si ces prévisions se vérifient, la vie pourra retrouver son cours normal à partir du 21 juin. Reste à savoir si ce sera possible au Royaume-Uni si ce n'est pas encore le cas dans le reste du monde. Comment a-t-on réagi à la guerre des vaccins avec l'Union européenne? Les Anglais aiment passer leurs vacances en Angleterre, mais ils sont également nombreux à se rendre en France ou en Espagne. L'Angleterre a donc tout intérêt à ce que l'Europe atteigne les mêmes niveaux de vaccination et de protection. C'est la raison pour laquelle le signal a été donné ici qu'une guerre des vaccins n'avait aucun sens. Il faut protéger tout le monde. Sans quoi notre vie sera peut-être agréable au Royaume-Uni, mais nous resterons limités dans nos activités. L'Europe s'est-elle trompée de cible? Effectivement. Nous ne sommes pas adversaires dans cette pandémie. L'ennemi, c'est le Covid. Et il faut collaborer et être solidaires, y compris avec les plus faibles dans la société. Y compris des pays qui ne font guère parler d'eux aujourd'hui. Eux aussi devront pouvoir vacciner leur population. Cela exige une collaboration, pas uniquement entre le Royaume-Uni et l'Europe mais aussi avec les Etats-Unis. Et avec l'Inde qui dispose d'une énorme capacité de production. La méfiance a pourtant été énor- me au sein de l'Union europé- enne. Surtout fin mars, après avoir découvert en Italie 29 mil- lions de doses de vaccin Astra- Zeneca en attente d'expédition... Je ne crois pas que ces vaccins étaient destinés au Royaume-Uni. OK, après un excellent mois de mars, le Royaume-Uni a également reçu trop peu de vaccins en avril pour continuer à vacciner au même rythme. J'ai dû dire au Centre de vaccination qu'il faudrait se concentrer sur l'administration de la deuxième dose et l'augmentation du taux de vaccination à plus de 90% chez les plus de 50 ans et les gens présentant des comorbidités. Le deuxième objectif est que chaque adulte soit vacciné fin juin. Il serait possible d'y parvenir plus tôt si nous avions reçu plus de vaccins en avril. Mais en réalité, ce n'est pas si important car il n'est utile d'atteindre cet objectif que si l'Europe aussi atteint le sien. Ici, on a parfaitement conscience que l'Europe aussi doit pouvoir protéger son système de santé. A-t-on également l'impression au Royaume-Uni qu'AstraZeneca a commis des erreurs? Non, même si je pense qu'AstraZeneca reconnaîtra que la communication aurait parfois pu être meilleure et que l'augmentation de la production aurait également pu mieux se passer. Quels enseignements la Belgique pourrait-elle tirer de l'approche britannique? Je pense que la Belgique a tout intérêt à revoir en profondeur sa communication. Ici, la pandémie a été considérée comme une sorte de situation de guerre. Cela signifie également qu'on a fait appel à l'armée. On a mis des militaires à la disposition de mon hôpital. La prudence dont l'Europe a fait preuve dans sa stratégie d'achat, d'approbation et de déploiement du vaccin m'a surpris. Ici, on a pris plus de risques mais, en fin de compte, on a aussi sauvé beaucoup plus de vies. On dit que le MHRA ( l'agence britannique des médicaments, Ndlr) a décidé trop rapidement. Mais j'ai plaidé pour qu'elle décide encore plus rapidement. Je proposais de vacciner tous les travailleurs de la santé dès l'été dernier. Ils sont en première ligne. Mais les autorités n'ont pas voulu prendre le risque et ont dit qu'elles avaient besoin de nouvelles données de sécurité. Je vais également donner un contre-exemple, pour éviter de passer pour un fan inconditionnel de l'approche anglaise ( il sourit). J'étais très irrité en décembre dernier quand le gouvernement anglais a autorisé un élargissement des bulles pour la Noël. J'avais prévu que mon hôpital n'allait plus pouvoir accueillir de patients, et cela a été le cas. Nous avons enregistré notre plus gros pic d'admissions en janvier, il était beaucoup plus élevé que lors de la première vague. Mais une énorme pression politique s'est exercée pour laisser plus de liberté à la Noël afin que les Britanniques puissent aller au restaurant en famille. Ceux-ci se sont retrouvés bondés et personne ne portait de masque. Il en a résulté une brutale accélération de la propagation du virus. C'était une grossière erreur de jugement alors que tous les scientifiques conseillaient de maintenir le confinement, notamment parce que le Royaume-Uni était proche du déploiement de la vaccination. La leçon paraissait évidente, et pourtant tous les pays sont tombés dans le même piège: sortir trop rapidement du confinement, avant d'avoir vacciné et protégé les groupes les plus vulnérables contre les formes graves de la maladie et les hospitalisations. Quel regard portez-vous aujourd'hui sur l'année écoulée? Notre organisation a perdu cinq personnes, décédées du Covid. Quand il faut discuter avec leurs parents ou leurs collègues, ce sont des moments difficiles. Mais notre impact scientifique et clinique en a également fait une année incroyable. On m'a également confié la mission de développer le campus des sciences de la vie, qui est au niveau de Boston et de la Silicon Valley. L'an dernier, ce projet a reçu un énorme coup de fouet. Le vaccin et notre Recovery Trial novateur ont énormément accru la visibilité et la crédibilité d'Oxford. Le Brexit a-t-il un impact sur vos activités? Pas le Brexit en soi, mais le référendum. Il a provoqué une pénurie de personnel. Nous étions très dépendants des infirmières européennes. Nous recrutions surtout en Espagne et au Portugal. Cela s'est arrêté après le référendum. Nous avons étendu notre recrutement aux Philippines et à l'Inde: nous avons à présent chaque année environ 250 infirmières provenant de ces pays. Auparavant, nous devions les rémunérer nous-mêmes. Aujourd'hui, l'Etat m'octroie 10.000 livres par infirmière en provenance d'Inde ou des Philippines. J'étais aussi inquiet pour la recherche, mais nous avons créé un satellite à Berlin et la collaboration se passe très bien, y compris avec d'autres groupes académiques en Europe. L'assouplissement des exigences de visa pour les médecins et les professeurs d'université a également été très utile. Finalement, tout est donc rentré dans l'ordre après le référendum, mais l'inquiétude demeure. Nous voulons continuer à travailler avec l'Europe. En ce sens, il est important de maintenir la solidarité et la collaboration.