Les négociations destinées à créer un nouveau partenariat entre le Royaume-Uni et l'Union européenne pataugent. Au point que le sujet a été sorti par l'Allemagne, qui préside actuellement l'Union européenne, de la réunion diplomatique de haut niveau qui doit se tenir ces jours-ci. A la Commission européenne, on ne se berce plus trop d'illusions. La possibilité d'un no deal le 31 décembre ne doit plus être prise à la légère.
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Les négociations destinées à créer un nouveau partenariat entre le Royaume-Uni et l'Union européenne pataugent. Au point que le sujet a été sorti par l'Allemagne, qui préside actuellement l'Union européenne, de la réunion diplomatique de haut niveau qui doit se tenir ces jours-ci. A la Commission européenne, on ne se berce plus trop d'illusions. La possibilité d'un no deal le 31 décembre ne doit plus être prise à la légère. Elle ne l'est pas, en tout cas, par Michel Barnier, le négociateur en chef de l'Union européenne, qui était voici quelques jours l'invité de l'université d'été du Medef, l'organisation patronale française. Il en a profité pour faire le point sur ces difficiles discussions. Michel Barnier avertit à nouveau : "the clock is ticking", le temps presse. "J'ai donné il y a trois semaines à Londres un compte à rebours au négociateur britannique David Frost. Si nous voulons assurer la ratification de ce nouveau traité de manière sécurisée avant le 31 décembre, il faut un accord avant le 31 octobre." C'est court. Très court. Pour arriver à un accord avec le Canada ou le Japon, il a fallu sept ans... Petit rappel. "Le Brexit, explique Michel Barnier, se divise en deux temps."Le premier, qui est achevé, a été celui de l'organisation du divorce. Il a donné lieu, voici un an, à un traité de 700 pages, qui entrera en vigueur le 31 décembre. Ce traité a réglé de gros problèmes, rappelle le chef des négociateurs européens." D'abord, la situation de 4,5 millions de citoyens (le million de Britanniques qui vivent en Europe, et les 3,5 millions d'Européens au Royaume-Uni) qui voient leur droit de résidence et leurs droits sociaux garantis pour eux-mêmes et leur famille pour la durée de leur vie. Je ne parle pas des citoyens qui arriveront au Royaume-Uni après le 1er janvier 2021 et qui seront confrontés à la nouvelle politique d'immigration, très dure, du Royaume-Uni. Il a aussi réglé la question budgétaire. "Les Britanniques ont accepté de payer ce qu'ils avaient décidé avec nous. Tout ce qui a été décidé à 28 sera payé à 28. Et c'est beaucoup d'argent ( environ 40 milliards d'euros, selon les estimations britanniques, Ndlr)". Enfin, l'accord règle la question irlandaise. Au 1er janvier, la frontière entre le marché unique et le Royaume-Uni passera au milieu de l'île d'Irlande. Mais pas question de réveiller le sanglant conflit irlandais en réinstaurant une frontière physique entre les deux Irlande. L'accord prévoit donc que les contrôles des produits - qui s'effectuent normalement aux frontières du marché unique et qui servent à s'assurer de la qualité des produits, à lever les droits de douane, à protéger les entreprises européennes du risque de contrefaçon - se passent non pas aux frontières des deux Irlande, mais aux frontières physiques de l'île. Les produits qui entrent en Irlande du Nord, et notamment à Belfast, subiront donc les mêmes contrôles qu'aux autres points frontières du marché unique. Ce traité de divorce ne règle toutefois pas les relations futures avec les Britanniques. Pour les rebâtir, une équipe de 200 experts européens et autant de Britanniques se réunissent régulièrement autour de 11 tables de négociations (une par sujet) depuis près d'un an. "Nous avons établi un document de 26 pages avec le gouvernement de Boris Johnson, explique Michel Barnier, document qui est la base de mon mandat actuel, à savoir d'organiser la relation future en matières commerciales, économiques, de sécurité publique, d'énergie, de politique étrangère, etc. Car en quittant l'Union européenne, les Britanniques ont aussi quitté 700 accords internationaux." Un échafaudage de traités qu'il faut reconstruire... Du côté européen, il y a un mantra : "Nous ne ferons pas d'accord qui fragiliserait le marché unique, avertit Michel Barnier qui ajoute en direction de ses interlocuteurs : je demande aux Britanniques de bien le comprendre". Cette inflexibilité s'explique, entre autre, par la position géopolitique du Royaume-Uni. "Il n'y a pas un seul pays dans le monde avec lequel nous ayons autant d'échanges (nos exportations vers le R.-U. représentent 8% de la totalité de nos échanges, et le R.-U. exporte 47% vers nous, Ndlr) et pas un seul pays qui soit aussi géographiquement proche du marché unique", ajoute-t-il. "Le temps de la naïveté dans le domaine du commerce est passé, avertit le négociateur européen. Naïfs, nous l'avons été par le passé trop souvent. Et nous ne les serons pas avec les Britanniques." Et à vrai dire, les négociations sont assez mal emmanchées. "La stratégie des Britanniques a été de pousser tous les sujets qui les intéressaient et de bloquer les trois grandes préoccupations européennes. "La première d'entre elles est d'assurer un level playing field : le Royaume-Uni doit accepter les règles du jeu européens afin de garantir une cohérence réglementaire dans le domaine des aides d'Etat, des normes sociales, environnementales ou fiscales. L'Europe ne veut pas que la compétition réglementaire ne se transforme en dumping. Deuxième préoccupation : la pêche. Le Royaume-Uni veut exclure totalement les pêcheurs européens de ses zones de pêche, "ce qui est inacceptable pour nous", dit Michel Barnier. Troisième point : la gouvernance, en particulier la mise en place d'un système pour régler les différends. "Les Britanniques ont cette mauvaise tactique de vouloir repousser ces sujets à la fin, et je les ai mis en garde : the clock is ticking." Accord ou pas, une certitude : il y aura de grands changements à partir de l'an prochain. "Le 1er janvier, ce ne sera plus business as usual, avertit le négociateur français. Tous les produits que nous échangerons vont être contrôlés. La France a créé 1.000 postes douaniers, les Pays-Bas 700, la Belgique 400... Les Britanniques perdront le passeport financier, si important pour la City. Nous devrons attribuer des équivalences. Il n'y aura plus non plus d'échanges automatiques des données, et notamment des données personnelles, sujet majeur pour beaucoup de start-up britanniques. Il n'y aura plus de certification automatique sur les produits qui feront l'objet, en revanche, de contrôles automatiques. "Et sans accord, nous imposerons des tarifs et des quotas sur tous les produits britanniques et les Britanniques mettront des tarifs et des quotas sur nos produits... C'est pour cela que le Brexit n'a pas de sens. Personne, depuis quatre ans, n'a été capable de me montrer la moindre valeur ajoutée du Brexit. Mais puisque c'est ce que veulent les Britanniques..." Mais si le marché unique européen est si important à préserver, c'est aussi parce que c'est notre principale garantie de continuer à être respecté sur la scène mondiale, ajoute Michel Barnier. "Cet écosystème de normes communes, de standards communs, de contrôles communs, de juridiction commune, constitue une des rares raisons pour lesquelles le président américain ou le président chinois nous respectent", estime-t-il. Aujourd'hui, quatre pays européens font partie du G8 (voir le tableau). Au rythme probable de l'évolution des PIB, tous les 10 ans un des quatre sera éjecté. En 2050, seule l'Allemagne restera dans le G8. "Mais si nous restons ensemble à 27, nous restons dans le groupe de tête, même si nous reculons un peu, alors que le Royaume-Uni, lui, sera peu à peu poussé vers la sortie, souligne Michel Barnier. C'est cela le monde dans lequel nous vivons. Et notre rôle est de le regarder tel qu'il est, non avec un rétroviseur et avec nostalgie. Je crois profondément que si nous ne sommes pas ensemble dans les années qui viennent, nous sommes foutus. Nous deviendrons inexorablement des sous-traitants des Chinois et des Américains. Lorsque l'on regarde cette évolution, nous ne pouvons pas ne pas comprendre qu'il vaut mieux être solidaires que solitaires, et qu'il faut défendre nos intérêts sans complexes car les Chinois, les Américains, les Russes, eux, n'en ont pas." Lorsque sa tâche sera terminée, le gaulliste qu'est Michel Barnier n'exclut pas, d'ailleurs, de rédiger ses mémoires de guerre diplomatique. "Il serait utile que je dise comment j'ai vécu ces négociations dans le détail. Je vais sans doute le faire l'année prochaine. Je ne vais pas seulement dire comment nous avons géré les conséquences du Brexit. Je prendrai aussi un peu de temps pour en examiner les leçons, et comprendre pourquoi 52% des Britanniques ont voté contre l'Europe... Si je fais un livre, je passerai un peu de temps à expliquer pourquoi le Brexit est aussi important pour nous, Européens, et le chemin qu'il nous reste à faire ensemble. Il y a bien sûr des nostalgiques, des gens à la City qui ne voulaient pas être soumis plus longtemps à la bureaucratie et aux règles européennes. Mais il y a d'autres raisons qui nous concernent. Car nous ressentons dans des régions françaises, à l'Est et au Nord, en Belgique, aux Pays-Bas, en Italie... le sentiment que l'Europe ne protège pas. Qu'elle a laissé se désindustrialiser les régions. Ce sentiment est exploité par les extrêmes."L'Europe commence d'ailleurs à réagir. "C'est assez nouveau, constate Michel Barnier, que l'on parle d'une politique industrielle européenne, que nous affirmions ne plus vouloir être naïfs, que l'on parle d'une politique de défense européenne, que l'on veuille contrôler les investissements étrangers." Et le négociateur français termine par une petite histoire qui en dit long sur sa détermination. "J'avais longuement reçu dans mon bureau, à sa demande, Nigel Farage (le député nationaliste anglais, ancien patron du parti nationaliste et farouche partisan du Brexit, Ndlr). A la fin de l'entretien, je lui demande : 'Maintenant que vous avez gagné le Brexit, comment voyez-vous les futures relations du Royaume-Uni avec l'Union européenne ?' Il me répond : 'Monsieur Barnier, after the Brexit, the EU will no longer exist'. Ces gens-là (ce n'est pas le cas de tous les Brexiteers) veulent faire exploser l'Union européenne de l'intérieur. Et aussi longtemps que j'aurai de la force, je ne leur céderai pas un point. Jamais. "