Jon Worth est, de jour, consultant en communication spécialisé en politiques européennes et professeur au Collège d'Europe. De nuit, il réalise sur un site libre d'accès des diagrammes (1) qui tentent de récapituler les diverses options offertes aux Britanniques, leurs implications et leur probabilité de réalisation. C'est un des derniers hommes qui comprend encore les tenants et aboutissants du Brexit. Mais il est vraiment, vraiment fatigué et a annoncé que, quoi qu'il arrive, il arrêtait son travail de décryptage ce 12 avril.
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Jon Worth est, de jour, consultant en communication spécialisé en politiques européennes et professeur au Collège d'Europe. De nuit, il réalise sur un site libre d'accès des diagrammes (1) qui tentent de récapituler les diverses options offertes aux Britanniques, leurs implications et leur probabilité de réalisation. C'est un des derniers hommes qui comprend encore les tenants et aboutissants du Brexit. Mais il est vraiment, vraiment fatigué et a annoncé que, quoi qu'il arrive, il arrêtait son travail de décryptage ce 12 avril. Le journal français Le Monde a fait le compte : la Chambre des Communes a consacré plus de 500 heures au débat sur le Brexit depuis le référendum du 23 juin 2016. Les déclarations officielles de Theresa May à ce sujet s'étalent sur plus de 33 heures. L'accord a déjà été rejeté trois fois depuis le début de l'année. Vingt-neuf membres du gouvernement ont donné leur démission. Ces trois dernières semaines, les députés britanniques ont essayé pas moins de 12 options pour sortir du chaos, des députés désormais au bord de la crise de nerfs. Phillip Lee, un conservateur, explique l'ambiance dans les couloirs du palais de Westminster, siège du Parlement : " Vous assistez à des crises de larmes, de colères, des invectives. Les gens sont tout simplement exténués ". Mais comment est-on arrivé à ce " bazar " ? Pourquoi les Britanniques ont-ils vécu ces derniers mois rivés sur la retransmission des séances houleuses de la Chambre des Communes, rythmées par les fameux " Ordeeeer ! " lancés par le speaker (le président de la Chambre) John Bercow, devenu une célébrité mondiale ? Et d'abord, d'où vient cette idée de référendum ? La relation des Britanniques avec l'idée européenne a toujours été particulière. Et cela ne date pas d'hier. Lorsque, grand perdant des élections législatives qui suivent la victoire de 1945, Winston Churchill prononce à Genève son célèbre discours qui appelle à une fédération des Etats européens, il prend bien soin de souligner la spécificité britannique. Une fédération européenne oui. Mais sans nous. Rapidement, le Royaume-Uni sent toutefois que son empire n'est plus qu'un lointain souvenir. L'Inde déclare son indépendance le 15 août 1947. Les empires coloniaux se défont. Une première demande d'adhésion est introduite dès le mois d'août 1961. Elle est toutefois rejetée par la France du général de Gaulle, qui craint que le Royaume-Uni ne bénéficie d'un régime d'exception pour la politique agricole commune ou ses relations commerciales. La seconde demande est la bonne. Introduite en mai 1967, elle est approuvée en 1971. Il est vrai qu'entre-temps, en France, le " grand Charles " avait tiré sa révérence et que son successeur à l'Elysée, Georges Pompidou, est un véritable anglophile. Les relations entre l'Europe et les Britanniques, rapidement, prennent un tour particulier. Les premières grandes difficultés apparaissent dès 1979 lorsque Margaret Thatcher devient Premier ministre britannique et lance son fameux : " I want my money back ". Le Royaume-Uni demande un rabais de sa contribution au budget communautaire, rabais finalement accepté. Mais à côté des questions d'argent, la question de fond sur le projet européen reste posée. L'idée fédéraliste européenne hérisse une bonne partie des Britanniques. En 1994, le Premier ministre John Major oppose ainsi un veto à la nomination de Jean-Luc Dehaene, jugé bien trop " européaniste ", à la présidence de la Commission européenne. Le gouvernement britannique devient cependant nettement plus europhile lorsque le travailliste Tony Blair entre au 10 Downing Street. Il entreprend de " mettre le Royaume-Uni au coeur de l'Europe ". Gordon Brown qui lui succède poursuit une politique similaire, faisant adopter le traité de Lisbonne par le Parlement. Le ciel change cependant à la suite des élections de 2010, qui portent le conservateur David Cameron au pouvoir. Ce dernier n'est pas un fervent européen. Comme beaucoup de conservateurs, il n'aime pas les " petits Napoléons " de Bruxelles, ces hauts fonctionnaires technocrates, non élus, qui rédigent des projets de directives et des règlements auxquels les nations doivent se soumettre alors que, pourtant, ce sont elles qui financent l'institution. David Cameron n'est pas un europhobe non plus. Mais il veut renégocier les modalités de la participation à l'Union européenne. Cette volonté de renégocier est surtout dictée par des considérations de politique intérieure. Car si les conservateurs ont conquis, lors des élections de 2010, une majorité absolue au Parlement de Westminster, ils s'aperçoivent qu'elle est fragile. La crise de 2008 a laissé des traces. Certes, le Royaume-Uni s'en est tiré, mais beaucoup de Britanniques appartenant à la petite classe moyenne ou à la classe populaire ont été touchés dans leur niveau de vie et, pour eux, le coupable, ce ne sont pas seulement les excès du marché financier et de la City londonienne, c'est aussi l'Europe et sa politique d'austérité et d'immigration. Les électeurs britanniques sont de plus en plus nombreux à céder aux appels de sirènes du parti populiste UKIP (UK Independence Party), qui avait déjà réalisé une solide percée lors des élections européennes de 2004 en emportant près de 17% des voix. A partir de 2006, l'UKIP monte en puissance. Il est porté par la personnalité de Nigel Farage, formidable bateleur qui prend la présidence du parti et la conservera 10 ans. C'est lui qui n'hésite pas à insulter Herman Van Rompuy, alors président du Conseil européen, un jour de juin 2010, devant toutes les caméras déployées dans le Parlement européen. Il compare son charisme à celui " d'une serpillière humide " et son look à celui " d'un petit employé de banque ". Cela lui vaut 3.000 euros d'amende, mais renforce sa notoriété d'homme du peuple défiant ces technocrates de Bruxelles qui ont ouvert les vannes de l'immigration. Car le principal thème de Nigel Farage est là : c'est à cause de l'Europe que le pays accueille autant d'immigrés, et notamment d'immigrés d'Europe de l'Est, qui prennent le travail des Britanniques, font monter les prix de l'immobilier et l'insécurité. Le Royaume-Uni, sur ses 63 millions d'habitants, compte 5 millions d'immigrés, dont 3 millions venant d'Europe. Beaucoup de ceux-ci viennent d'Europe de l'Est (on compte 1 million de Polonais, 330.000 Roumains, 200.000 Lituaniens...), mais aussi d'autres pays (330.000 Irlandais, 240.00 Italiens, 180.000 Français...). Des études montrent que si le Royaume-Uni restreint l'immigration européenne, sa croissance baissera et le financement de sa sécurité sociale sera compromis car ces Européens travaillent. Toutefois, ces textes savants ne dépassent le cercle des économistes. L'UKIP conquiert une première municipalité en 2011. Et aux élections européennes de 2014, c'est l'apothéose : il devient le premier parti britannique, avec 27,5% des voix. Pour la première fois depuis 1906, un parti autre que celui des conservateurs ou des travaillistes gagne une élection. David Cameron assiste à la course en tête de l'UKIP avec beaucoup d'inquiétude. Face aux projets d'intégration européens, Londres freine des quatre fers. Le gouvernement britannique refuse de signer le " pacte budgétaire " décidé en 2011, qui unit 25 pays européens et qui vise à renforcer l'union politique et la coopération économique et soumet ces pays à une discipline budgétaire plus contraignante. Mais pour battre les nationalistes sur leur terrain ainsi que, au sein de son parti, la fronde remuante des conservateurs les plus eurosceptiques emmenés par le bouillant maire de Londres Boris Johnson, David Cameron va plus loin. Il remet, comme Margaret Thatcher l'avait fait avec succès 30 ans plus tôt, la question de la contribution britannique à l'Europe sur le tapis. Le 23 janvier 2013, à l'occasion d'une conférence donnée dans les locaux de l'agence Bloomberg à Londres, David Cameron annonce qu'il renégociera, s'il remporte un deuxième mandat lors des prochaines élections législatives de 2015, les relations entre le Royaume-Uni et l'Europe et qu'il organisera un référendum sur la place de son pays dans l'Union européenne. " Ce sera un référendum sur une question claire, dit-il : in/out (dedans ou dehors). " Le projet est risqué, car depuis une vingtaine d'années, on observe un réel divorce entre l'idée européenne, portée par de nombreux hommes politiques et les milieux économiques, et une partie de la population qui se sent laissée au bord du chemin. Les résultats des derniers scrutins européens en témoignent. En 2005, en France et aux Pays-Bas, la population rejette le traité établissant une constitution pour l'Europe. En 2008, les Irlandais disent non au traité de Lisbonne à 53,4% (avant de dire oui, poussés dans le dos, lors d'un second référendum en 2009). En 2015, en Grèce, une large majorité de la population rejette l'accord de sauvetage du pays, et au Danemark, la même année, les électeurs votent pour le maintien des spécificités du pays dans le domaine de la justice et de la police. Oui, tenir un référendum sur une question européenne est très, très dangereux. Lorsque David Cameron gagne les élections législatives du 7 mai 2015, il respecte son engagement : il renégociera la place du Royaume-Uni dans l'Union européenne, et posera ensuite la question au peuple britannique. En octobre 2015, devant le Parlement britannique, le Premier ministre conservateur précise sur quoi la discussion portera : souveraineté, compétitivité, renforcement du rôle de la livre, limitation de certaines obligations sociales en faveur des immigrés européens, etc. Et en novembre, les négociations commencent. Elles durent une centaine de jours et sont approuvées lors d'un sommet des dirigeants européens le 19 février 2016. L'accord comprend trois mesures phares. D'abord, le Royaume-Uni obtient de limiter les aides sociales pendant les sept premières années pour les migrants issus de l'Union européenne. Ensuite, et c'est très important pour la compétitivité de la City, l'Union européenne accepte de ne pas privilégier l'euro. Enfin, le Royaume-Uni sera dispensé de l'obligation, qui incombe normalement aux Etats membres de l'Union, de réaliser une union toujours plus étroite. David Cameron annonce dès lors qu'un référendum se tiendra le 23 juin et il met en place une équipe qui doit porter le vote pour le remain (rester dans l'UE). Mais dès le départ, le camp du remain souffre d'un handicap d'image. A sa tête, on trouve en effet George Osborne, chancelier de l'Echiquier (ministre des Finances). Cet aristocrate anglo-irlandais, proche des milieux de la City, choisit d'axer sa campagne sur les bienfaits de l'Union européenne pour les entreprises. Mais il ne fait pas le poids face à la faconde des Brexiters tels Nigel Farage ou Boris Johnson qui n'hésitent pas à manier les amalgames. Nigel Farage montre dans sa campagne des colonnes de réfugiés syriens qui n'ont rien à voir avec la libre circulation des Européens en Europe. Et Boris Johnson arbore sur son bus le fameux slogan qui veut que dès que le Royaume-Uni quittera l'Union, il récupérera 350 millions de livres sterling par semaine qui pourront financer le NHS, le service de santé. Un chiffre qui en réalité doit être divisé par trois car il ne ne tient pas compte des rabais négociés par Margaret Thatcher, des subsides agricoles et des fonds européens destinés à aider les régions pauvres. Mais peu importe. En outre, le camp du leave utilise à plein les outils de communication ciblée mis en place notamment par Cambridge Analytica, une société spécialisée dans la stratégie de communication. Dominic Cummings, le directeur de Vote Leave, l'organisation multipartis qui chapeaute la campagne en faveur du Brexit, place le plus gros des moyens mis à disposition des Brexiters dans la communication digitale. Vote Leave envoie près d'un milliard de messages digitaux ciblés afin de créer ce que les spécialistes de la communication appellent une " domination informationnelle " : un matraquage de fausses nouvelles ou orientées tel que l'on déclenche une réaction d'adhésion. Le 23 juin, le référendum se solde par la victoire du non à l'Union européenne, à 51,9%. David Cameron est sonné. Lui qui avait expressément interdit aux équipes de son gouvernement de se préparer à un éventuel Brexit, se retrouve complètement désarmé. Et qui plus est, dépité, il décide de démissionner immédiatement. C'est un nouveau choc car le Premier ministre avait déclaré peu avant que le scrutin n'était pas un vote sur sa personne, et que donc, quel que soit le verdict, il resterait à la tête du gouvernement. Ce départ est ressenti comme une trahison par beaucoup. Le 24 juin 2016, le Royaume-Uni se retrouve donc dans la pire situation, sans feuille de route et sans leader. C'est une tout autre situation côté européen. Bien avant le référendum, l'hypothèse d'un Brexit avait été sérieusement abordée et l'on s'était préparé. Le président du Conseil européen, Donald Tusk, avait pris contact avec chacun des chefs d'Etat et de gouvernement afin que l'Europe parle d'une seule voix, et Martin Selmayr, alors chef de cabinet du président de la Commission Jean-Claude Juncker, avait bétonné la position juridique. Aussi, au lendemain du référendum, Donald Tusk confirme : " Je peux tous vous assurer que nous nous sommes préparés à ce scénario négatif ". Le 24 juin, dès que le résultat est connu, les présidents de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, du Parlement européen Martin Schulz, du Conseil Donald Tusk et le Premier ministre néerlandais Mark Rutte (les Pays-Bas assument la présidence tournante de l'Union), publient donc un communiqué commun qui fixe les bases de la négociation : " Nous avons des règles pour traiter cette situation d'une manière ordonnée. L'article 50 du Traité sur l'Union européenne établit la procédure à suivre dans le cas où un Etat membre décide de quitter l'Union européenne. Nous nous tenons prêts à lancer rapidement des négociations avec le Royaume-Uni sur les termes et conditions de son retrait de l'Union européenne ". Ce communiqué n'a l'air de rien. Pourtant, il sape en quelques phrases toute la stratégie des Brexiters et la promesse qu'ils avaient faite dans leur prospectus de campagne de " négocier les termes d'un nouvel accord avant d'entamer la procédure de sortie de l'Union ". Car les Brexiters avaient oublié de lire les traités... La référence à l'article 50 n'est pas un détail. Ce texte dit en substance : " L'Etat membre qui décide de se retirer notifie son intention au Conseil européen. A la lumière des orientations du Conseil européen, l'Union négocie et conclut avec cet Etat un accord fixant les modalités de son retrait, en tenant compte du cadre de ses relations futures avec l'Union ". Cela signifie deux choses. Un, que l'Union européenne ne négociera rien tant que le Royaume-Uni ne lui notifiera pas qu'il active cet article. " Pas de négociation sans notification ", martèlera Jean-Claude Juncker jour après jour. Deux, que le contenu des négociations ne portera pas sur le futur des relations, mais uniquement sur les modalités du divorce. Pas question de conclure un nouveau traité commercial ou politique avec Londres tant qu'il n'y a pas d'accord sur le divorce. Et puis, l'article 50 active une minuterie. Une fois la notification actée, il reste au maximum deux ans pour conclure... Cinq jours plus tard, les chefs d'Etat et de gouvernement des 28 se réunissent lors d'un dîner qui clôt le sommet européen exceptionnel convoqué pour le Brexit. Au menu : salade de caille, mignon de veau, fraises et un long discours de David Cameron. Assis entre le président français François Hollande et le chef du gouvernement slovène, le Premier ministre britannique est ému. Il explique la défaite du " oui " par les manipulations, les mensonges et la grande sensibilité des Britanniques au sujet de l'immigration. Mais il émet le souhait que le Royaume-Uni reste dans l'Union douanière et le marché unique. Cependant, la chancelière allemande Angela Merkel sape ses derniers espoirs. Elle insiste : pas question de consommer le menu européen à la carte. Peu après, Jean-Claude Juncker explique, devant un parterre de journalistes, que lors de ce sommet, les Etats membres ont unanimement rejeté l'idée d'un marché intérieur à la carte. " Ceux qui souhaitent avoir un libre accès à notre marché intérieur devraient respecter les quatre libertés, sans exception, sans nuance ", ajoute-t-il. La réponse européenne à David Cameron est brutale. Vous ne voulez plus accorder la liberté de circulation des personnes ? OK. Mais vous n'aurez donc pas la liberté de circulation des biens, des services et des capitaux... Les Brexiters voulaient reprendre le contrôle (tacking back control) et négocier un nouvel accord avant d'acter la sortie. Les voilà qui, déjà, ne contrôlent plus rien du tout. C'est dans ce contexte que les conservateurs nomment un nouveau leader, Theresa May, qui devient Premier ministre de sa Gracieuse Majesté le 13 juillet 2016. Cette géographe de formation, qui avait été la première femme élue à la présidence du parti conservateur en 2002, poste qu'elle occupera un an, est connue pour sa ténacité. Elle a aussi la réputation d'avoir durci, lorsqu'elle était secrétaire d'Etat à l'Intérieur de David Cameron, les règles d'immigration. Elle aussi est une eurosceptique modérée, même si elle a milité, par loyauté envers le gouvernement, en faveur du remain. La voilà désormais en charge de mener le pays en dehors de l'Union européenne. Après quelques mois d'hésitation, elle clarifie la situation au début de l'année 2017. En janvier, elle fixe ses " lignes rouges " : elle prend position en faveur d'un Brexit véritable : son pays sortira à la fois du marché unique, de l'union douanière et de la juridiction de la Cour européenne de justice. Ce qui, on le verra plus tard, limitera fortement ses marges de négociation. Le 13 mars, le Parlement britannique approuve l'European Union Bill qui donne le feu vert au gouvernement pour notifier le divorce à l'Union européenne. Et le 29 mars, Theresa May envoie la lettre de rupture au président de l'Union Donald Tusk. La minuterie est actionnée. Le Royaume-Uni doit être parti pour le 29 mars 2019. La chef du gouvernement britannique tente alors un coup politique. Elle convoque des élections anticipées. Elle pense conforter sa majorité et avoir les mains plus libres pour discuter avec l'Europe. Mais lors des élections du 8 juin, elle perd sa majorité et ne doit de la conserver que grâce à un accord passé avec le petit parti unioniste nord-irlandais, le DUP, protestant et eurosceptique. Et cela ne va pas simplifier les négociations avec l'Europe car, on le verra, un des points sensibles concerne la frontière irlandaise. Entre-temps, en octobre, la Commission a nommé son équipe de négociateurs. Elle est menée par un duo redoutable : le Français Michel Barnier, ancien vice-président de la Commission, et l'Allemande Sabine Weyand, vice-directrice générale de la DG commerce de la Commission, celle qui avait négocié les accords commerciaux avec les Etats-Unis (TTIP) et le Canada (CETA). Ils connaissent tous deux parfaitement l'art de la négociation et les rouages de la machine européenne. Et celle-ci se met en marche, inexorablement. Londres et Bruxelles entament leurs négociations le 19 juin 2017. Une image à elle seule résume le fossé qui sépare les deux parties. D'un côté, Michel Barnier, Sabine Weyand et leur équipe, qui poussent de gros dossiers devant eux. De l'autre, le secrétaire d'Etat au Brexit David Davis et les négociateurs britanniques, sans document aucun sur la table. On aborde d'emblée les questions sensibles. Comment préserver les droits des citoyens européens résidant au Royaume-Uni et des Britanniques résidant dans l'Union européenne ? Quel sera le montant de la facture à payer par le Royaume-Uni, qui s'était engagé dans le budget européen en 2014-2020. Et, sujet le plus délicat, comment éviter de construire une nouvelle frontière entre l'Irlande du Nord et la République d'Irlande ? Car si le Royaume-Uni, qui inclut l'Irlande du Nord, sort de l'Union européenne, les frontières réapparaissent et cela risque de rouvrir une plaie qui ne s'est cicatrisée qu'il y a une vingtaine d'années. Celle du conflit nord-irlandais. Les attentats et les violences liés au conflit opposant les protestants loyalistes, farouches partisans d'un maintien de l'Irlande du Nord dans le Royaume-Uni, et les nationalistes irlandais, emmenés par l'IRA, réclamant la réunification des deux Irlande, ont été les plus sanglants qu'ait connu l'Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Ils ont causé près de 3.500 victimes en une trentaine d'années. La paix n'arrive qu'en 1998, avec l'accord du Vendredi saint, signé par les loyalistes, les nationalistes, le Premier ministre irlandais Bertie Ahern et le Premier britannique Tony Blair, qui abolit toute frontière physique entre les deux Irlande. Si le Brexit réinstaure une frontière physique entre l'Irlande et l'Irlande du Nord, on risque un nouvel embrasement. Dès avant le référendum, la République d'Irlande sensibilise ses collègues européens à ce problème potentiel, politique mais aussi économique. Une grande partie du commerce irlandais passe par le Royaume-Uni. Et réciproquement, l'Irlande du Nord a l'Irlande comme principal partenaire commercial. Cette frontière est traversée chaque jour par 30.000 personnes. Au terme de deux rounds de négociations, un accord est conclu en novembre 2018 et validé par le sommet européen du 25 novembre. Theresa May et l'Union européenne fixent le montant de la facture britannique à 39 milliards de livres. Ils garantissent aux citoyens britanniques et européens qu'ils conserveront leur statut. Ils se mettent d'accord sur une période de transition de deux ans pour réinventer les futures relations entre le Royaume-Uni et l'Union européenne. Et ils approuvent l'idée présentée par Michel Barnier d'un " filet de sécurité " (backstop en anglais) afin de régler le problème irlandais. Si, au terme des deux ans de transition, aucune solution n'est trouvée pour empêcher de rebâtir une frontière en dur, un filet de sécurité se mettra automatiquement en place jusqu'à ce qu'on trouve un accord. Au départ, ce backstop signifiait que pendant un temps indéterminé, l'Irlande du Nord deviendrait un territoire qui conserverait une union douanière avec l'Union européenne, permettant donc aux marchandises (on ne parle pas des services) de continuer à franchir facilement la frontière entre les deux Irlande. Ensuite, on a inventé le double backstop : c'est tout le Royaume-Uni qui sera maintenu dans l'Union douanière. C'est donc une concession majeure des Européens, qui estiment que les quatre libertés de circulation (des biens, des services, des capitaux, des personnes) sont normalement indissociables. Mais c'est aussi un fameux problème pour Londres. Car, pour éviter que le pays ne devienne une tête de pont pour des produits étrangers qui pourraient en effet entrer facilement dans l'Union européenne, ce filet de sécurité, tant qu'il est activé, interdit au Royaume-Uni de signer tout nouveau traité commercial avec des pays tiers. Theresa May affronte immédiatement une tempête politique, de la part de nombreux Brexiters qui estiment insupportable cette perte de souveraineté et le risque de voir leur pays rester dans une union douanière pour un temps indéterminé. Mais aussi de la part des loyalistes irlandais du DUP qui, contrairement à la majorité des Irlandais du Nord qui avaient voté en faveur du remain, militent pour un Brexit dur et une séparation bien nette entre la République d'Irlande et l'Irlande du Nord. Quant au Parlement, le 5 décembre, il vote une motion qui estime qu'il a été une victime d'outrage de la part du gouvernement. Une première. Un vote de défiance est organisé au début du mois de décembre 2018, mais Theresa May le gagne. Elle reste Premier ministre, très fragilisée cependant. Pour apaiser la fronde et tenter de renforcer sa position, elle retourne à Bruxelles pour essayer d'arracher quelques concessions supplémentaires. Mais lors du Conseil européen du 14 décembre, elle n'obtient rien, sinon une fâcherie, immortalisée par d'indiscrètes caméras, avec Jean-Claude Juncker. Ce dernier avait qualifié les demandes des Britanniques de nébuleuses. Lorsque le Conseil se termine, Theresa May s'avance vers Jean-Claude Juncker et lui lance, le regard noir : " Tu m'as traitée de nébuleuse ? ". Ambiance. L'accord, sans concession européenne, est donc soumis au vote du Parlement britannique début janvier de cette année. Le 15 janvier, après cinq jours de débats, Theresa May subit un douloureux camouflet. Le texte est rejeté par 432 non, contre 202 oui. Une défaite d'une ampleur historique. Mais peu après, les parlementaires rejettent aussi l'option d'un no deal. L'Europe reste inflexible : pas question de renégocier l'accord. C'est celui-là, ou rien. Le texte est donc soumis à nouveau au vote des parlementaires le 12 mars, puis le 29 mars. C'est toujours non. Theresa May demande un report de la date du Brexit. Il est accepté. L'Europe lui donne jusqu'au 12 avril, date butoir au-delà de laquelle le Royaume-Uni devrait organiser des élections européennes le 26 mai. Mais devant l'incapacité du Parlement de résoudre la crise, Theresa May demande un nouveau report, cette fois au 30 juin, dernière date juridiquement possible pour éviter que le Royaume-Uni ne doive organiser des élections européennes car, ensuite, le nouveau Parlement européen se réunira. A l'heure d'écrire ces lignes, le président du Conseil Donald Tusk était décidé à reporter encore la date butoir d'un an, inventant le concept de " flextension ", soit une extension flexible si, par hasard, un accord se dégageait avant... Face à ce chaos qui dure depuis trois ans, il reste l'humour. Récemment, les journaux britanniques se sont régalés d'une anecdote contée par l'ancienne ministre française chargée des Affaires européennes, Nathalie Loiseau. Elle a écrit sur sa page Facebook en parlant de son chat : " Il me réveille en miaulant à la mort parce qu'il veut sortir, et dès que je lui ouvre la porte, il reste planté au milieu, indécis, et il me jette un regard noir quand je le mets dehors ". " J'ai fini, conclut l'ancienne ministre, par appeler mon chat Brexit. "