En 1972, Anouar El-Sadate expulsait d'Egypte les conseillers militaires soviétiques et ouvrait la voie à plusieurs décennies de domination américaine au Moyen-Orient et de violentes désillusions. En 2013, Barack Obama a mis fin à cette hégémonie des Etats-Unis en refusant d'ordonner des frappes militaires en réaction à l'utilisation d'armes chimiques par la Syrie, puis en négociant un accord sur le nucléaire avec l'Iran.

Donald Trump, à l'inverse, a fait usage de missiles contre la Syrie et de menaces contre Téhéran. Mais s'il alterne entre menaces tonitruantes d'anéantissement des ennemis de l'Amérique et désengagement pur et simple de la région, tout porte à croire que la deuxième option va l'emporter. Les événements, ses conseillers ou les besoins de la politique intérieure pourront le pousser à agir ponctuellement. Mais pour l'essentiel, Trump va, plus encore qu'Obama, prendre ses distances.

Mêlée générale

Au Moyen-Orient, l'incertitude et l'inertie vont s'en trouver favorisées, et le chaos va perdurer. Des accords partiels pourraient être négociés en Syrie, au Yémen et en Libye, sans pour autant jeter les conditions durables nécessaires pour que prennent fin ces conflits. L'" accord ultime " annoncé par Donald Trump pour sceller la paix entre Israël et la Palestine restera lettre morte, à supposer même qu'un plan émerge véritablement. Loin de déboulonner le régime des ayatollahs, les sanctions américaines contre l'Iran renforceront encore les intransigeants à Téhéran. Et les djihadistes s'engouffreront dans toutes les brèches pour tenter de rassembler leurs forces.

Les sympathies de Donald Trump pour les autocrates alimentent l'instanilité au Moyen-Orient.

Dans cette mêlée générale, le risque d'escalade et de nouveaux conflits, délibérés ou accidentels, sera plus grand en 2019 que jamais. En septembre dernier, l'avion espion russe abattu par des batteries antiaériennes syriennes qui visaient des bombardiers israéliens en dit long sur le potentiel explosif de la situation, quand se concentrent au même endroit tant de guerres et de belligérants différents. Premier risque, celui d'un conflit ouvert entre Israël et l'Iran et ses alliés, en particulier la milice chiite libanaise du Hezbollah. De son côté, la Turquie pourrait entrer en guerre contre les forces syriennes (et leurs alliés russe et iranien) si jamais elles tentaient de reprendre l'enclave rebelle d'Idlib.

La Syrie, une vitrine pour l'armement russe

Dans le Golfe, la situation politique restera tendue. L'assassinat sordide du journaliste saoudien en exil Jamal Khashoggi, en octobre 2018, a affaibli le roi Salmane et son fils le prince héritier Mohammed, sur qui reposaient les espoirs de réformes sociales et économiques. La répression risque d'en être intensifiée, tout comme les intrigues de cour. Et la guerre froide que mène Riyad contre le Qatar et la Turquie pourrait s'aggraver. Les sympathies de Donald Trump pour les autocrates alimentent de fait l'instabilité, mais le président américain sera plus préoccupé par sa perte d'influence (et de contrats de vente d'armes) au profit de la Russie ou de la Chine.

La Russie, elle, va s'ériger de plus en plus comme la grande puissance incontournable dans la région. En intervenant en Syrie en 2015, Moscou a sauvé le régime de Bachar El-Assad sans pour autant s'enliser, pour l'heure, dans un bourbier comme celui qui a eu raison des Américains en Irak. Contrairement à des Américains trop chatouilleux, les Russes ont fait la preuve de leur loyauté envers leurs alliés, aussi abjects soient-ils. Dans la région, ils ont affûté leurs techniques de combat et se sont dotés d'une vaste vitrine pour la vente de leur matériel militaire.

Tout cela devrait conforter aussi la stature diplomatique de Moscou. La Russie est le seul pays à conserver des relations amicales avec tous les grands acteurs de la région, à commencer par Israël, la Turquie et surtout l'Iran. Si une issue peut être trouvée en Syrie, elle passera par les Russes, non par les Américains. Et même si la Russie a fourni une aide aérienne à l'" axe chiite " dans la région, Moscou et Riyad coopèrent pour tirer vers le haut les cours du pétrole, au grand dam de Donald Trump.

Trump : un allié volage

Les Israéliens, les Saoudiens et certains dirigeants arabes applaudissent Donald Trump, ce qui risque fort de nuire à leurs futures relations avec les démocrates américains. Mais les Etats du Golfe voient en lui un allié volage, des craintes qu'il a encore renforcées en déclarant le 2 octobre : " Sans nous, le roi saoudien ne tiendrait pas deux semaines. " La Russie apparaît comme un rempart d'autant plus utile contre l'indifférence américaine.

La Chine, elle aussi, a un oeil sur la région : elle possède une base navale à Djibouti et ses navires de guerre font halte dans des ports du golfe Persique. Pour Pékin, premier acheteur de pétrole du Golfe, la sécurité dans la région est un intérêt vital. Mais pour l'essentiel, la Chine se contentera de chercher à conclure des accords économiques. C'est donc sur les Etats-Unis que devraient retomber tous les casse-tête relatifs à la politique et à la sécurité - ou, à défaut, sur la Russie.

Par Anton La Guardia.