Parce que l'Europe, qui s'est construite à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale, s'est désintéressée du sort du citoyen ordinaire : plutôt que de se soucier de lui, elle s'est bâtie autour des préoccupations centrales du monde des affaires, celui-ci supposant, souvent de bonne foi, que la population dans son ensemble bénéficierait d'une manière ou d'une autre de sa propre bonne santé.
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Parce que l'Europe, qui s'est construite à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale, s'est désintéressée du sort du citoyen ordinaire : plutôt que de se soucier de lui, elle s'est bâtie autour des préoccupations centrales du monde des affaires, celui-ci supposant, souvent de bonne foi, que la population dans son ensemble bénéficierait d'une manière ou d'une autre de sa propre bonne santé. Plus inquiétant encore, les instances européennes semblent inconscientes de la question qui a fait d'elles aujourd'hui un épouvantail aux yeux d'une part importante du public : la disparition de l'emploi due aux avancées du numérique et, du coup, la concurrence exacerbée qu'une Europe sans frontières constitue, dans un contexte de marché du travail en régression où le salarié peu regardant en termes de salaire emporte la mise, du fait d'un coût de la vie moindre dans son pays d'origine. La xénophobie en hausse sur laquelle surfent les extrêmes droites européennes trouve là son principal aliment. L'insouciance des instances européennes vis-à-vis du sort commun a plusieurs origines. En premier, le fait sans doute que son personnel est, à titre individuel, à l'abri des vicissitudes de la vie quotidienne touchant la population dans sa majorité. Le fait aussi que les chiffres de richesse générale sont bons, empêchant les clignotants de s'allumer, alors qu'il s'agit de chiffres moyens - ne révélant guère s'il existe encore des classes, elles aussi, " moyennes " - et se contentant d'additionner les données portant sur deux extrêmes, " en haltère " : de très nombreux pauvres et de très nombreux riches, ou des riches en nombre réduit mais alors extrêmement fortunés. A cela s'ajoute, du côté des autorités européennes, une insouciance nonchalante quant aux questions d'environnement. Pour rappel : le renouvellement pour cinq ans, en novembre dernier, de l'autorisation du pesticide glyphosate (Roundup), dont le caractère cancérigène apparaît comme sans urgence face aux intérêts des fermiers. Ou les atermoiements dans la législation sur les perturbateurs endocriniens pour protéger certains groupes industriels, malgré les ravages qu'exercent ces substances. Cette indifférence apparente provoque l'ire de l'opinion publique, convaincue, à tort ou à raison, que l'Europe communautaire s'intéresse bien davantage au sort des plus grosses entreprises plutôt qu'à celui des citoyens ordinaires. Obnubilée par des questions de rentabilité économique immédiate, l'Europe communautaire s'est éloignée des grands enjeux de notre temps : la destruction des moyens dont dispose le citoyen ordinaire pour vivre, c'est-à-dire son emploi, ainsi que la destruction des moyens dont le même citoyen dispose pour continuer à vivre, c'est-à-dire l'environnement planétaire. Le désamour envers l'Europe communautaire est-il désormais irréversible ? Le moment est venu de cesser de se voiler la face et de diagnostiquer l'état du patient et, en fonction de cet état, de redresser la barre plus ou moins considérablement. La politique de l'autruche pratiquée jusqu'ici a donné le résultat que l'on sait : la fragilisation de l'Europe communautaire, suivie de son délitement progressif, et la montée en puissance de partis autoritaristes prônant des politiques d'exclusion. Seule une consultation de l'ensemble des citoyens de l'Union européenne - incluant tant qu'il en est encore temps, les Britanniques - peut empêcher la gangrène de se propager encore davantage. Une telle consultation serait bien entendu sans objet si les instances européennes ne s'engageaient pas à prendre, au vu des résultats, toutes les mesures nécessaires pour remettre l'Europe sur les rails, lui permettant de s'identifier à nouveau à un idéal digne de ce nom pour l'ensemble des Européens, garantie pérenne contre ce que Keynes appelait la " guerre civile européenne ", qui fit de l'Europe un champ de dévastation durant nos récents 19e et 20e siècles.