Vous le croirez ou pas, mais dans le salon d'Alain Destexhe, trône un buste de...Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine. " Un souvenir ramené de Russie ", sourit le fondateur de ce qui est aujourd'hui le plus jeune parti de Belgique. Certes, il ne doit pas y avoir beaucoup d'autres références bolcheviques dans ce salon. Les Listes Destexhe se positionnent résolument comme " un parti de droite et de gouvernement ". Elles ambitionnent de bousculer l'échiquier politique, et pas seulement en faisant vaciller des majorités grâce au transfert d'une élue wallonne...

Alain Destexhe passe d'un coup de fil à l'autre, de la confection d'une liste à l'autre, d'une interview à l'autre. Ereintant ? " Enthousiasmant, préfère-t-il. Pendant 23 ans, j'ai dû faire attention. Aujourd'hui, je peux enfin dire ce que je pense. " Il se souvient avoir frôlé l'exclusion du parti après la publication d'un ouvrage sur l'économie wallonne, qui n'épargnait pas les ministres libéraux. Les constats de l'époque demeurent pourtant largement d'actualité. Il n'en revient pas, par exemple, de l'ampleur de ces emplois APE. " Un dispositif d'un milliard d'euros alors que le budget total de la Wallonie est de 13 milliards, vous vous rendez compte ? , s'emporte-t-il. Tout cela uniquement pour de l'emploi public et, bien souvent, pour des gens diplômés et qui pourraient parfaitement être employés dans le privé. La Wallonie a un besoin dramatique de croissance du secteur privé mais elle reste droguée aux emplois publics. " On croirait entendre Bart De Wever comparer les transferts Nord-Sud à " la drogue d'un junkie "... " Je n'y avais pas pensé, assure Alain Destexhe. J'ai parlé de la Wallonie, de l'institution régionale, pas des Wallons. "

Réduction des dépenses

Ce milliard d'euros des APE symbolise, à ses yeux, un mode de fonctionnement public beaucoup trop dépensier. Son programme prévoit une réduction des dépenses de 1% par an dans tous les départements pendant cinq ans. Une hérésie ? " Quand j'ai adhéré au PRL (l'ancêtre du MR) en 1995, notre programme prévoyait d'inscrire dans la constitution le plafonnement des dépenses publiques à 50% du PIB, explique Alain Destexhe. Aujourd'hui, nous sommes à 53%... Les pensions ou les soins de santé sont-ils vraiment moins bons en Allemagne ou aux Pays-Bas, où les dépenses publiques ne représentent que 44% du PIB ? "

Il consent toutefois des exceptions à la règle des coupes linéaires pour les pensions, les soins de santé et les allocations familiales, ainsi que les départements régaliens. " Mais ces départements devront aussi faire des efforts dans l'administration et l'organisation, insiste Alain Destexhe. Dans un pays qui consacre 53% de son PIB aux dépenses publiques, je ne peux pas entendre l'argument du manque de moyens. "

Dans un pays qui consacre 53% de son PIB aux dépenses publiques, je ne peux pas entendre l'argument du manque de moyens.

Le personnel politique ne serait pas épargné par la réduction des dépenses. Fini les conseils communaux pléthoriques : 20 élus par commune, c'est suffisant, pour lui. " Ce nombre vaudrait pour toutes les communes, précise-t-il. Même dans les entités rurales moins peuplées, il faut que toutes les sensibilités puissent être représentées. Partout, il y aurait un ou une bourgmestre et quatre échevins, c'est tout. Pas besoin de neuf échevins comme à Bruxelles. Une telle simplification pousserait à une gestion plus efficace et elle est immédiatement applicable. " Les parlements régionaux seraient, eux, limités à 50 députés.

Dans le volume des dépenses à raboter, on retrouve sans surprise les dépenses sociales, qui frôlent les 30% du PIB (deuxième mondial derrière la France ! ). Son credo : distinguer ce qui relève des cotisations sociales (j'ai payé, je reçois en retour) et de la solidarité. " Je plaide pour un débat annuel au Parlement sur la solidarité, dit Alain Destexhe. Les revenus d'intégration, les aides au logement, les tarifs sociaux, etc., ce ne sont pas uniquement des droits de tirage. Il faut savoir exactement ce que l'on paie, ce que l'on est prêt à payer pour cette solidarité. Pour que la cohésion sociale subsiste, les politiques de redistribution doivent être équitables. Aujourd'hui, beaucoup de partis défendent les droits des allocataires sociaux. Mais qui défend réellement la classe moyenne ? "

Une redistribution équitable, cela ne se limite pas forcément à un jeu entre la classe moyenne et les allocataires sociaux. Il existe un troisième échelon, de personnes beaucoup plus fortunées et qui peuvent utiliser les niches d'optimisation fiscale. " Ne comptez pas sur moi pour taper sur les riches, rétorque aussitôt Alain Destexhe. Les plus riches consomment, investissent, créent de l'emploi et contribuent par là au bien-être de la société. Et puis, cessons de fantasmer : les super-riches, comme on en connaît en Chine ou aux Etats-Unis, il n'y en a quasi pas chez nous. "

Privatiser Actiris et le Forem

Comme il a retrouvé une liberté de parole totale, le candidat bruxellois ne se prive pas pour briser quelques tabous de la politique belge francophone. Le premier, attendu, c'est la limitation dans le temps des allocations de chômage. Il suggère de s'inspirer du système français, avec des allocations plus élevées au départ et une dégressivité ensuite. Après deux ans, les gens glissent vers un système de solidarité, dont la générosité dépendrait des choix posés lors du débat parlementaire annuel évoqué ci-dessus. Les plus de 45 ans, pour qui le retour sur le marché de l'emploi est souvent plus compliqué, ne seraient pas concernés par la limitation dans le temps.

Le second tabou levé concerne aussi le chômage. Les Listes Destexhe envisagent carrément la privatisation des organismes d'accompagnement des demandeurs d'emploi que sont le Forem et Actiris. " Des sociétés privées, avec des missions de service public claires pour la formation et les trajets de retour à l'emploi, seraient bien plus performantes que les organismes actuels. Les organismes publics actuels sont cogérés par les partenaires sociaux. Ils se neutralisent l'un l'autre et, résultat, des équipes de direction très socialistes peuvent agir à leur guise. "

Toutes ces économies permettront, espère l'élu bruxellois, de réduire significativement les impôts, tant pour les personnes physiques (précompte immobilier sur la première habitation notamment) que pour les entreprises. Elles devraient aussi dégager de quoi financer des investissements en infrastructures (extension du métro bruxellois, réfection des routes wallonnes). A ce propos, ne comptez pas sur lui pour embrayer dans le combat contre les voitures de société. " C'est le seul véritable avantage fiscal qui existe chez nous, dit Alain Destexhe. Cessons de culpabiliser les gens qui travaillent. " A toutes fins utiles, sachez que notre interlocuteur a récemment revendu sa voiture et qu'il se déplace en transports en commun ou en voiture partagée. " Mais j'ai la chance d'habiter un quartier d'Ixelles bien desservi par la Stib ", précise-t-il.

Ces jours-ci, Alain Destexhe et ses amis tentent d'attirer les derniers candidats (surtout candidates, en fait) et de récolter les signatures nécessaires à la présentation d'un nouveau parti. Le programme sera affiné ensuite. " J'ai le soutien d'académiques, de chefs d'entreprise, j'ai des relais dans les organisations patronales, assure-t-il. Mais en Belgique, on rechigne à s'engager politiquement, à apparaître comme proche ou lié à un parti. Et encore plus pour un nouveau parti. Nous apportons une voix réellement différente. Sur la sortie du nucléaire, du PTB au MR, ils courent tous après l'air du temps en voulant une sortie en 2025. Nous sommes les seuls à dire que ce serait irresponsable, que cela ferait exploser la facture d'énergie des ménages et des entreprises. "