Car le secteur peine à s'adapter à deux grands accords commerciaux ratifiés par Tokyo ces dernières années: le partenariat transpacifique (TPP) et le Jefta, l'accord de libre-échange entre le Japon et l'Union européenne, en vigueur depuis le 1er février dernier.

Au sein des Etats membres du TTP, "nous étions parvenus à maintenir un marché pour nos produits, grâce à la qualité de notre viande, même si le boeuf importé est moins cher", explique à l'AFP Harumi Yoshikawa, responsable du bétail au sein d'une coopérative agricole dans l'île de Hokkaido (nord). "Mais le boeuf américain rivalise le nôtre en termes de qualité, et c'est pourquoi nous sommes inquiets", ajoute-t-il.

"Le boeuf japonais peut être délicieux et offre un sentiment de sécurité aux consommateurs. Mais le boeuf américain est vraiment moins cher, et c'est ce qui le rend attirant pour certains", complète Akio Kawai, patron d'un ranch de quelque 4.000 têtes à Shikaoi, dans le nord de Hokkaido. "Les politiciens ne pensent pas du tout à nous autres éleveurs", déplore M. Kawai. Lui se dit déterminé à résister, mais certains de ses collègues "envisagent de renoncer" à leur activité, confie-t-il.

Les éleveurs laitiers sont inquiets aussi, en dépit d'aides promises par le gouvernement japonais. L'accord avec les Etats-Unis "va être un nouveau coup dur pour les petits éleveurs comme nous, qui n'ont que 30 à 50 vaches", s'insurge un éleveur de races laitières et à viande de la préfecture de Kanagawa, au sud-ouest de Tokyo, sous le couvert de l'anonymat. C'est une "nouvelle raison d'être inquiet pour l'avenir de notre filière", alors que les prix du fourrage et les salaires des employés "pèsent déjà sur nous", ajoute-t-il.

Concessions pour protéger l'automobile

Le président américain Donald Trump et le Premier ministre japonais Shinzo Abe ont finalisé mercredi à New York la première étape d'un accord commercial, centré dans l'immédiat sur l'agriculture. Le texte prévoit notamment que le Japon supprime ou réduise ses tarifs douaniers sur 7,2 milliards de dollars de produits agricoles américains, dont le boeuf et le porc. Tokyo avait accepté à contrecoeur de négocier, après le retrait début 2017 des Etats-Unis du TPP par l'administration Trump, qui avait ensuite menacé de surtaxer les importations automobiles nippones si elle n'obtenait pas un accord commercial bilatéral.

Le premier volet de l'accord n'a pas réglé l'épineuse question du secteur automobile nippon, principal responsable du déficit commercial américain avec le Japon. Washington a toutefois écarté la menace de taxer à 25% les voitures japonaises pour le moment.

Pour Nobuhiro Suzuki, un spécialiste du commerce agricole à l'université de Tokyo, les négociateurs japonais ont fait des concessions sur l'agriculture dans l'espoir d'éviter ces "mesures punitives" sur l'automobile. Car l'industrie, et notamment l'automobile, est un pilier crucial de l'économie du Japon, pesant environ 20% de son Produit intérieur brut (PIB). Par contraste, l'agriculture en représente aujourd'hui à peine 1%.

"Le Japon aurait pu demander davantage de concessions des Etats-Unis, parce que ce sont les Américains qui se sont retirés du TPP" et qui réclamaient plus d'accès au marché nippon, estime toutefois Akio Shibata, président d'un institut de recherche sur les ressources naturelles et ancien cadre de la maison de négoce Marubeni. "Même si les baisses des tarifs douaniers seront du même niveau que celles du TPP, cela va décourager les éleveurs japonais, qui luttent déjà pour survivre", affirme-t-il également.

"Je me demande ce que le gouvernement pense à propos de la sécurité et de l'auto-suffisance" alimentaires, s'interroge encore M. Kawai, l'éleveur de Hokkaido. "Si le gouvernement trouve normal d'importer 100% du lait consommé au Japon, alors très bien. Quand une crise alimentaire surviendra, ils n'auront qu'à mâcher des tôles en acier pour l'automobile", lance-t-il.