Quand on aborde un pays constitué de 18.000 îles et dont l'eau représente 50 % de sa surface, il faut, plus que partout ailleurs, choisir où et comment voyager. Comment, c'est assez simple : le bateau s'impose, sur des mers qui portent toute l'histoire des relations internationales. Où, c'est plus subjectif, car les Petites îles de la Sonde possèdent une telle charge mythique, un tel intérêt scientifique et autant de diversité que l'Australie et l'Asie. Leur exploration suggère une passionnante plongée dans un monde encore sauvage, une découverte de plages préservées et de rites ancestraux bien enracinés. Cap sur Nusa Tenggara, à bord d'une goélette quatre mâts élégamment effilée, rapide comme les clippers du 19e siècle qui commerçaient et colonisaient au gré de la mer de Chine et des océans Indien et Pacifique.
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Quand on aborde un pays constitué de 18.000 îles et dont l'eau représente 50 % de sa surface, il faut, plus que partout ailleurs, choisir où et comment voyager. Comment, c'est assez simple : le bateau s'impose, sur des mers qui portent toute l'histoire des relations internationales. Où, c'est plus subjectif, car les Petites îles de la Sonde possèdent une telle charge mythique, un tel intérêt scientifique et autant de diversité que l'Australie et l'Asie. Leur exploration suggère une passionnante plongée dans un monde encore sauvage, une découverte de plages préservées et de rites ancestraux bien enracinés. Cap sur Nusa Tenggara, à bord d'une goélette quatre mâts élégamment effilée, rapide comme les clippers du 19e siècle qui commerçaient et colonisaient au gré de la mer de Chine et des océans Indien et Pacifique. Benoa, sud-est de Bali, port d'embarquement du Star Clipper qui inaugure cette route indonésienne. Une fois les amarres larguées, chacun prend ses marques sur un bâtiment qui charme instantanément par ses boiseries, ses cuivres polis, et ses 3.365 m2 de voilure qu'un équipage souriant hisse au son de Conquest of Paradise, la bande originale du film Christophe Colomb. Jusqu'au dernier jour, cette manoeuvre donnera des frissons dans le dos de tous les voyageurs qui se sont pris, le temps de la croisière, pour des aventuriers des mers du Sud. " Oubliez tout ce que vous avez expérimenté dans les autres croisières - ni casino, ni full animation. On attend de vous que vous aidiez à monter les voiles et participiez aux manoeuvres, teniez la barre et échangiez avec l'équipage. Profitez de l'opportunité de partager avec des gens de tous les pays et de toutes les cultures. " Peter, le directeur de croisière, un grand marin blond et carré, est effectivement mieux dans son rôle de conférencier que dans celui d'animateur. Le matin, il évoque la mer et la météo, les possibilités de plongée ou de snorkeling et ce qu'il ne faut pas rater dans un programme qui laisse à chacun le choix de suivre des excursions, découvrir les escales en solo ou se reposer sur les différents ponts en teck poncé. Le soir, il raconte l'archipel, les pirates, les volcans, la faune et la flore d'une région bénie des dieux et née de la séparation des plaques tectoniques. Il narre avec détails la route des épices, la politique de colonisation des mers et l'histoire de la marine à voile, la plus belle. A chaque étape, il suffit de descendre à terre et, riche de ces exposés, se laisser aller aux rencontres. A bord, il suffit de grimper au mât, apprendre à lire une carte, pratiquer une gymnastique matinale, s'initier à la plongée ou au coupage de légumes, siroter des cocktails, se faire masser sous une toile tendue, jogger dans les coursives avant le lever du soleil ou s'y prélasser une fois l'astre levé. Gili veut dire île en sasak, la langue de Lombok. L'île-capitale de Nusa Tenggara fait face à Bali, de l'autre côté de la fosse océanique, la frontière biogéographique entre Austronésiens et Mélanésiens établie par Alfred Wallace. Lombok égraine de délicieux confettis de sable comme Gili Kondo, Gili Bidara ou Gili Sudak, îles approchées par le Star Clipper qui peut croiser dans les eaux peu profondes. Aujourd'hui désertes, ces plages sont pourtant les avant-gardes de la future vague touristique indonésienne. Bali n'a plus la capacité. Le touriste non initié saura-t-il pourquoi il croise, le matin, des macaques et des cerfs et, l'après-midi, à quelques miles de là, des perroquets et des lézards préhistoriques? Ou encore pourquoi les forêts primaires qui bordent ces côtes désertes font place à une savane aride ? La ligne Wallace, bien sûr. Plus nous naviguons vers l'est, plus la culture tribale typiquement mélanésienne, syncrétique, tranche avec une Indonésie qui évolue au gré de la musulmane Java qui concentre 70 % de la population de l'archipel géant. La ligne imaginaire trace aussi une démarcation culturelle et ethnique. Sous l'eau, par contre, poissons et coraux semblent aussi nombreux et colorés de chaque côté de la frontière biogéographiques. Une des escales les plus emblématiques de la croisière est évidemment le parc national de Komodo où paressent les abominables varans. Crocodile des mers ou serpent-dragon pour les locaux qui le vénèrent, le dragon de Komodo n'a rien de sympathique. Il mange tout : buffle d'eau, chevreuil, porc, poule, y compris l'homme dont il sent la présence à des kilomètres au-delà des haies de bambous. Il mord ses proies et leur inocule des bactéries mortelles. Il les suit jusqu'au moment où elles s'effondrent et les dévore. Il fait creuser son nid par des dindes sauvages qu'il croque ensuite. Ses petits doivent se réfugier dans les arbres pendant les trois premières années de leur vie pour éviter de se faire avaler. La sélection est naturelle, personne ne nourrit ces cannibales qui peuvent atteindre 3 mètres de long et bouger leurs 150 kilos à du 20 km/h. Partir à leur rencontre sans un guide et un ranger munis de bâtons ( ! ) est interdit, et surtout totalement inconscient. Pour le visiteur, c'est une expérience qui transforme la rencontre avec une tortue géante au large de Pink Beach en petite récréation. L'autre île qui fait frémir est une grande terre contre laquelle les vagues se fracassent avec violence, longtemps coupée du monde et aussi coupée en deux par une montagne sauvage. Sumba, sur la route de la Papouasie, possède, à l'est, quelques plages et écolodges pour stars et champions de surf. Bill Gates et Richard Branson y ont leur chambre. A l'ouest, par contre, c'est toujours comme par le passé, rude et isolé, ancré dans une histoire très ancienne peuplée de légendes cruelles. Réserve d'huile de bois de santal et d'esclaves pour les Hollandais du 19e siècle, l'île est la dernière à entretenir avec ferveur le marapu, la religion des ancêtres. Il paraît qu'on n'y coupe plus les têtes de ses ennemis, mais les hommes se promènent toujours machette aiguisée à la ceinture. Le padura (combats de boxe à mains nues) et le pasola (guerriers à cheval qui s'écharpent à coups de lance) ont beau s'ouvrir peu à peu aux visiteurs, le sang coulé lors de ces affrontements n'en reste pas moins l'objectif. Pour les récoltes, pour vénérer les ancêtres, pour apaiser les tensions entre clans, pour assurer un bel avenir aux plus jeunes. L'excursion officielle, sans guide local, n'évite pas les routes défoncées qui traversent les rizières, ni les falaises de calcaire qui surplombent un océan fâché. Au départ de Waingapu, les passagers visitent Ratenggaro si l'ambiance le permet. Un village d'où s'élancent les somptueux toits de chaume géants, les ménaras, jusqu'à 25 mètres de haut, synonymes de richesse et abris pour les âmes des ancêtres tandis que les vivants se tiennent sur des pilotis et les animaux en dessous, sur la terre ferme. Mais trouver un Sumbanais qui " fait le guide " et possède une voiture reste la plus belle façon de partir à la rencontre de l'île oubliée. Lui seul connaît le superbe lagon enclavé de Weekuri farouchement gardé par la tribu Kodi. Il pratique le marapu et raconte les rites funéraires qui ruinent les familles en cérémonies, sacrifices et pierres tombales autour desquelles les maisons sont bâties. Ansel porte toujours sur lui quelques feuilles de bétel et des noix d'arec. Lorsque nous souhaitons entrer en contact avec les locaux, pénétrer une tribu ou visiter une maison, il nous glisse une part pour leur offrir. A leur tour, hommes, femmes et enfants nous proposent de chiquer le butin avec de la poudre de coquillage écrasé - jusqu'à rire joyeusement lorsque nous devons cracher comme eux et ouvrons notre bouche maculée de la pâte rouge sang. Ce protocole est fort apprécié des villageois qui acceptent alors de se déverrouiller, malgré la douzaine de langues pratiquées sur l'île. Ansel a vendu ses cochons pour envoyer ses filles à l'université. Mais il continue à consulter les ancêtres avant chaque décision, il compte le riz au bol et ses parents ne connaissent pas leur âge. Sumbawa est aussi un morceau de la réalité de la mosaïque indonésienne. Le débarquement 'les pieds dans l'eau', la plage de sable noir du village de Wéra, ses détritus et ses mouflets oppressants et rigolards font reculer certains voyageurs qui ratent alors un formidable accueil. Après une première rangée de petits chantiers navals, les derniers où l'on construit les bateaux entièrement en bois et à la main, les ruelles aux maisons ouvertes grimpent jusqu'à un très beau point de vue. Chaque famille croisée a quelque chose à dire ou à montrer. Les enfants veulent qu'on les photographie, les jeunes filles se prennent en selfie avec nous, les fileuses de coton expliquent avec le sourire l'art du ikat (tissu teint et tissé), les hommes rient aussi lorsque nous les abordons et malgré l'avertissement du grand marin blond : ici, c'est très musulman. La volcanique Satonda Island a plus de succès. Pas pour sa caldera salée et sacrée, mais bien pour la possibilité de s'encanailler, à Labuan Haji, en enfourchant des mobylettes conduites par des locaux hilares. Une quinzaine de kilomètres, que nous franchissons à pied à travers une jungle luxuriante et des parcelles où paissent des vaches aussi rousses que nos flandriennes, nous mène à la cascade de Brang Rea, enfouie dans une forêt d'émeraude. La baignade est divine et les marcheurs se félicitent de ne pas avoir opté pour la plus proche et la plus sacrée, Diwu Mbai, dans laquelle la princesse Diana s'est un jour trempée. Ici, les dieux ne sont plus ce qu'ils étaient. Suivent quelques pulau (petites îles) aux plages immaculées et aux somptueux récifs coralliens. Tachetées de savanes arides ou de plateaux fertiles, selon qu'elles se situent à l'est ou à l'ouest de la ligne Wallace, elles sont des escales de rêve sur cet itinéraire qui réussit à conjuguer la détente à l'expérience. Dans cet esprit, Lombok, avec son volcan Gunung Rinjani, berceau des dieux, et ses plages a largement de quoi succéder à Bali sur le plan touristique. Les eaux non polluées encagent des fermes perlières. Et, sur les flancs du monstre sacré de 3.726 mètres, les rizières étagées, les champs de coton et de tabac autorisent la population sasak à envisager un futur moins rude que les autres peuples des Petites îles de la Sonde. A Senaru, dernier village avant le grand trek, Katni, cadette d'une famille de 14 enfants, est devenue la première femme guide. Elle a fondé une association composée uniquement de femmes qui s'impliquent dans le développement de leur région. L'arrêt des pratiques d'excision est leur plus grande victoire. Et elles sont fières de veiller au respect du cleaning friday - le jour où chaque village doit nettoyer son secteur - , de mener des visites guidées du parc national, du maintien des traditions dans les hameaux mais également d'avoir obtenu des commerçants du marché qu'ils fassent crédit jusqu'à trois ans. A la fin de la visite, le voyageur est invité à donner un livre à chaque enfant du village avant de goûter au café le plus cher et le plus rare du monde, le kopi luwak, un café récolté dans les excréments de la civette palmiste. Celle-ci mange les cerises de café les plus mûres, en digère la pulpe mais pas les graines. Après la dégustation, nous n'oublions pas de cracher ensuite sur le sol pour remercier la terre de tout ce qu'elle nous offre. Par Béatrice Demol.