Lorsque Netflix commença à s'implanter en Europe dans le milieu des années 2010, la première réaction des producteurs et des diffuseurs locaux fut la peur. Après l'invasion d'Hollywood, l'Europe n'allait-elle pas subir avec le streaming, un nouveau bombardement de contenus made in USA? Face à cette menace, le premier réflexe fut de résister et on agita des rêves de "Netflix nationaux" avec l'insuccès que l'on sait.
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Lorsque Netflix commença à s'implanter en Europe dans le milieu des années 2010, la première réaction des producteurs et des diffuseurs locaux fut la peur. Après l'invasion d'Hollywood, l'Europe n'allait-elle pas subir avec le streaming, un nouveau bombardement de contenus made in USA? Face à cette menace, le premier réflexe fut de résister et on agita des rêves de "Netflix nationaux" avec l'insuccès que l'on sait. Sept ans plus tard, le scénario a changé. A part chez quelques irréductibles, la résistance n'est plus de mise. Producteurs et diffuseurs semblent avoir adopté la devise If you can't beat them, join them (si vous ne pouvez les battre, joignez-vous à eux). Il est vrai que résister aujourd'hui, cela équivaut à renoncer aux 67 millions d'abonnés de Netflix en Europe et 220 millions dans le monde (sans compter Amazon Prime, Apple TV, Disney+, etc.). Mais surtout, ce qui semblait s'annoncer comme une invasion prend la tournure inattendue d'un nouveau Débarquement. Un plan Marshall 2.0. Car les plateformes de streaming investissent de plus en plus massivement dans des contenus locaux européens. A Rome, Budapest, Londres ou Marseille, les studios tournent à plein régime avec des heures de programmes financées par les plateformes. Rien qu'à Berlin, 15 à 20 séries devraient être tournées en 2021. Un effet d'aubaine pour la production européenne et mondiale. Mieux, reconnaît Marco Chimenz, le CEO de la maison de production Cattleya à l'origine des séries italiennes Gomorrah ou Suburra : "On parle d'âge d'or alors que pour moi, il s'agit d'un âge de platine". De fait, Netflix et les plateformes ont tourné le dos à la doctrine géopolitique en cours à Hollywood, à savoir l'impérialisme mondial. Où pour être reconnus, les talents étrangers - producteurs, auteurs ou acteurs - doivent être assimilés par le système hollywoodien verrouillé par une mise aux normes 100% US: production, équipes, distribution et langue américaines. Combien de films européens ont été contraints de passer par la case remake pour exister sur le marché nord-américain? Avec Netflix, on passe de l'assimilation à l'intégration. Non seulement via la mise en avant de productions locales étrangères, mais aussi par le respect de leur langue d'origine. Comme avec la Casa de Papel, à l'origine une production locale espagnole, qui est devenue un hit mondial en VO sous-titrée (ce qui était alors inconcevable pour les networks américains) ou avec Lupin produit par Gaumont en France et dans la langue de Molière. Même une langue comme le luxembourgeois (parlée par quelques centaines de milliers de personnes dans le monde) a eu droit à une exposition urbi et orbi avec Capitani, une production du Grand-Duché. La série a même réussi l'exploit de devenir n°1 dans des pays comme l'Uruguay ou l'Argentine où l'on ignore à 99,99% que le Luxembourg existe. De fait, la page d'accueil de Netflix a quelque chose de joyeusement babélique. Entrons-nous alors, avec les plateformes, dans la mondialisation heureuse respectueuse de toutes les diversités? Celles-ci deviendraient-elles les meilleures garantes des exceptions culturelles? A voir. Disons que pour l'heure, le modèle "glocal", alliant créations locales et audiences globales, épouse parfaitement leur modèle de développement. Ou peut-être sans le savoir appliquent-elles ce que les jésuites avaient compris avant elles. Pour imposer ses vues, il est bien plus efficace - comme l'avaient fait les missionnaires jésuites de la Compagnie d'Ignace de Loyola au Japon ou en Chine notamment - de parler la langue et de comprendre les coutumes et la culture de chaque pays plutôt que de l'imposer.