"Le bateau à vapeur est, de fait, un chef-d'oeuvre de construction navale : davantage qu'un vaisseau, il s'agit d'une ville flottante, partie prenante d'un pays, détachée du sol britannique qui, après avoir traversé l'océan, se réunit au continent américain. Le Great Eastern n'est pas seulement un engin nautique mais un microcosme transportant avec lui tout un petit monde où l'observateur ne sera pas étonné de rencontrer tous les instincts, folies et passions de la nature humaine. "
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"Le bateau à vapeur est, de fait, un chef-d'oeuvre de construction navale : davantage qu'un vaisseau, il s'agit d'une ville flottante, partie prenante d'un pays, détachée du sol britannique qui, après avoir traversé l'océan, se réunit au continent américain. Le Great Eastern n'est pas seulement un engin nautique mais un microcosme transportant avec lui tout un petit monde où l'observateur ne sera pas étonné de rencontrer tous les instincts, folies et passions de la nature humaine. " C'est Jules Verne, bluffé par sa traversée vers les Etats-Unis en 1871, qui cerne par ces mots l'univers des voyages en paquebots, ces Ocean Liners qui donnent son titre à l'exposition proposée par le Victoria & Albert Museum (V&A) jusqu'à la mi-juin (1). Sujet de littérature déjà présent chez les Britanniques - entre autres William Makepeace Thackeray - le bateau long-courrier incarne, dès la seconde moitié du 19e siècle, l'époque dans ses ambitions technologiques comme dans sa structure sociale. " Ocean Liners est une déclinaison d'une importante exposition sur l'Art déco tenue au V&A en 2003, confie Ghislaine Wood, co-curatrice de l'événement. Les 250 objets rassemblés ici symbolisent le phénomène que représentaient ces paquebots, transportant des millions d'immigrants, puis devenant l'ultime symbole de l'industrie du loisir. La taille de ces bateaux incarnait la puissance de leurs pays constructeurs, la plupart étant encore alors à la tête d'empires. Des pays comme la France ou la Grande-Bretagne avaient besoin de ces grands vaisseaux pour amener leurs fonctionnaires en Inde ou en Afrique. Mais notre mission muséale est davantage liée au design qu'au social, même si les deux s'imbriquent intimement. " On pénètre dans l'expo via une salle garnie d'affiches publicitaires vantant le Rex italien rejoignant l'Amérique en " six jours et demi " ou la Red Star Line qui relie les Etats-Unis au départ d'Anvers. Cette ligne tendue entre New York et les ports européens - Southampton, Brême, Le Havre - est celle de migrations successives de populations (italiennes, irlandaises, etc.) désireuses de fuir la misère économique. Des compagnies comme la Générale Transatlantique française ou l'anglaise P&O comprennent vite le potentiel de la traversée pour une clientèle plus aisée. L'idée du luxe, cultivée dans les salons en vogue entre St Moritz et Monaco, gagne ses galons au sein de bateaux qui deviennent alors de véritables palaces flottants. A condition de bénéficier d'une première classe, ce qui n'est donné qu'à l'élite, sachant qu'en 1935, " le prix d'un billet aller pour deux personnes, coûtait l'équivalent actuel de 17.000 livres sterling ", précise Ghislaine Wood qui a imaginé une scénographie aux proportions généreuses et aux lumières veloutées. Le visiteur déambule dans des décors qui soulignent la préciosité des pièces offertes au regard. Ainsi, dans la seconde salle, difficile de ne pas avoir envie d'ouvrir cette double porte en chêne, dorures, métal et verre qui trônait pareillement sur le France, pas celui chanté par Michel Sardou, mais son prédécesseur construit en 1912. Cette royale entrée du hall d'embarquement accueillait les passagers sous des garnitures de soleils dorés, hommage à Louis XIV et ses délires versaillais. Un peu plus loin, le décorum prend encore du galon avec la fresque installée à bord du Normandie, baptisée Les sports. Cette laque aux feuilles d'or datée de 1935, haute et large de six mètres, ornait les murs du fumoir de la première classe, signé par Jean Dunand. Un artiste franco-suisse pluridisciplinaire, important pour ses contributions imaginatives à l'Art déco. Plus loin, au confort arrondi de ce fauteuil de 1936 ayant fait les belles soirées du Queen Mary des années 1930, répondent les sculptures aériennes de l'Italien Mascherini qui dessinera des objets uniques pour paquebots jusque dans les années 1960. Tout cela crée des écrins : encore faut-il que les passagers en soient à la précieuse hauteur. L'exposition Ocean Liners explore donc le microcosme des riches et privilégiés qui conçoivent la traversée de l'Atlantique - ligne majeure empruntée par les paquebots - comme l'ultime incarnation du paraître. Il n'y a donc pas que Marlene Dietrich, habillée en Dior, qui fait rêver les photographes sur le Queen Elizabeth en 1950 ou la socialiste new-yorkaise Emilie Grigsby en " pantalons Harem " de Paul Poiret sur L'Olympic. Mais toute une faune faisant preuve d'audace vestimentaire. Par exemple en portant les maillots de bains de " ligne italienne " des années 1950. Cette escapade peu habillée représente d'ailleurs l'une des pièces importantes de l'expo : la reconstitution stylisée d'une piscine aux élégantes naiades modernes. Elle prend place à quelques mètres du bijou le plus précieux des lieux, sous vitrine : une tiare ayant appartenu à Lady Marguerite Allan, épouse d'un richissime canadien. Cette dame du beau monde et sa couronne de platine, diamants et perles - créée par Cartier - n'auraient probablement pas été évoquées au V&A sans la tragédie du 7 mai 1915. Ce jour-là, le Lusitania qui convoie Mrs Allan est coulé par un sous-marin allemand : elle survivra, ainsi que ses deux femmes de chambre, mais pas ses deux filles, figurant parmi les 1.198 disparus. " Ces paquebots, qui étaient des emblèmes nationaux, ont fréquemment servi aux transports de troupes pendant les deux guerres mondiales, ajoute Ghislaine Wood. Et pouvaient devenir la proie de l'ennemi qui n'hésitait pas à les couler. Après 1945, un certain nombre de ces navires a d'ailleurs été rendu à titre de dommages de guerre, ce qui a paradoxalement relancé la construction dans une industrie qui allait bientôt être mise à mal par l'aviation et les vols transatlantiques. " Lorsqu'on lui demande quelle est sa pièce préférée de l'exposition, la co-curatrice montre un drôle d'engin. Une pièce de cuivre, bois et métal qui constitue un moteur tandem à quadruple détente construit au Royaume-Uni en 1887. " Pendant plusieurs décennies, l'industrie du paquebot a été centrale dans l'économie : par exemple à celle d'Ecosse de fin du 19e siècle, qui construisait près de 60 % des paquebots de la Grande-Bretagne. Les avancées technologiques, par exemple celle du moteur à vapeur, ont été reprises par d'autres, comme l'industrie textile. Si l'on transpose aujourd'hui, l'univers du paquebot a induit l'industrie hôtelière de pointe et de luxe, qui elle aussi combine architecture, esthétique et technologie. " Ni la sophistication des intérieurs, ni le service à bord, ni l'influence du design des paquebots sur l'art des 19e et 20e siècles - fameuse dans l'architecture de Le Corbusier - n'empêchera, dès les années 1950-1960, le lent déclin du paquebot. La place devenue prépondérante de l'aviation rogne peu à peu un marché qui ne disparaîtra pourtant jamais totalement. La preuve ? Au V&A, ce glissement dans la nostalgie, est réalisé en partenariat financier avec Viking Cruises, organisateur de croisières basée en Suisse. Pays a priori fort peu maritime.