D'Andy Warhol, on a tous au moins un tableau en tête. Rares sont les artistes à bénéficier de cette permanence dans les esprits. La boîte de soupe Campbell's, les portraits de Marilyn, d'Elvis ou même d'Hergé, la pochette de l'album du Velvet Underground font autant partie de notre imagier collectif que ne sont les Tournesols de Van Gogh. Mais si on connaît quelques anecdotes de la vie du peintre néerlandais - l'oreille coupée, son passage en région montoise -, peu d'événements intimes relatifs au roi du pop art ont percolé jusqu'au grand public. Comme si l'artiste avait été dépassé par ses images iconiques. " Son art se voit partout autour de nous, à tel point que chacun d'entre nous ne peut qu'en être devenu fan ", commente l'auteur néerlandais de BD Typex, qui a passé quelque cinq années à travailler sur cette biographie de haut vol d'un personnage qu'il appelle affectueusement " Andy ". " Warhol nous a énormément appris sur la vie quotidienne et sur la perception de l'art. Cet héritage, combiné à la complexité du personnage, en font un monument ! " Rien que ça ! De quoi peut-être intimider le lecteur à l'entame des pages de cet imposant ouvrage qu'il sous-titre " un conte de faits ". Jeu de mots qui nous renvoie immédiatement à la question suivante : nous aurait-on menti sur Andy Warhol ?

Il fut un temps, nous n'avons duré qu'un temps

Fils de Ruthènes

Avec humilité, Typex n'envisage pas de nous dire toute la vérité mais nous assure avoir vérifié toutes les informations qu'il nous distille. " Il y a tant d'histoires, tant de soi-disant faits avérés à propos d'Andy... Je voulais lui montrer du respect. " Se nourrissant des premières images connues de la main de l'artiste, l'auteur remonte à l'enfance du petit Andrew Warhola, né en 1928 à Pittsburgh, cité ouvrière de Pennsylvanie. Fils de Ruthènes (de l'actuelle Slovaquie) émigrés aux Etats-Unis comme on cherche un nouveau paradis, Andy connaît une enfance marquée par la singularité et la fragilité, notamment couvé par sa mère, Julia, personnage majeur de cette histoire. Tout au long de sa vie, Andy prendra d'ailleurs soin de sa mère vivant souvent avec elle, cachant longtemps son homosexualité à cette fervente catholique.

Warhol version Typex semble être resté un enfant quasiment toute sa vie, d'après l'auteur néerlandais qui le représente dans toute son anxiété, dans tout son malaise. A l'opposé de la force apparente - une façade ? - de celui qui s'est souvent pris en photo, sans émotion, le regard dissimulé derrière ses lunettes noires. " Emotionless "... ainsi étaient souvent caractérisées les oeuvres de l'empereur de l'art contemporain. Et pourtant, dépeint par Typex, Warhol est plus qu'expressif. " Il n'a jamais rendu ses émotions publiques, par exemple en souriant. Mais cette attitude superficielle, elle interroge justement la superficialité ( le fameux " quart d'heure de célébrité " prétendument promis à tous, Ndlr) ", assure le dessinateur.

Tel un recueil de comics

Puisant dans l'imaginaire américain et new-yorkais, Typex présente cette biographie comme un recueil de comics, s'évertuant à changer de style à chaque époque : une enfance en noir et blanc, des à-plats et des trames colorées pour les débuts de la Factory - mythique studio et boîte à idées, lieu de rendez-vous de la " branchitude " underground et VIP des années 1960 et 1970 -, passant d'une bichromie rouge au bleu avant et après la tentative d'assassinat dont il est la cible en 1968. Le dessinateur illustre cette effervescence par un travail au rendu hypnotique, riche d'une dimension ludique et d'une sensibilité graphique qui avaient déjà marqué son impressionnant biopic sur Rembrandt paru en 2015. La vie d'Andy Warhol se consomme aussi au fil de rencontres, regroupées sous formes de fiches à collectionner, comme une série d'instantanés (son amie Edie Sedgwick et son compagnon Gerard Malanga comptant parmi les principaux). Une oeuvre aux allures de continuité de celle du maître.

Typex, " Andy, un conte de faits ", éditions Casterman, 562 pages, 35 euros.