En ce début d'année 2020, on a le sourire chez Dumoulin Aero. Et on touche du bois. Cette PME liégeoise fabrique des pièces d'avion pour de nombreux constructeurs (Embraer, Airbus, Bombardier)... mais pas Boeing. Elle échappe donc totalement à la crise liée au 737 MAX et, notamment, l'arrêt de la production. Tout ne fut pas rose pour autant. Car à l'origine, l'entreprise s'appelait Dumoulin Herstal et fabriquait des armes. Des fusils de chasse à Bombardier, le domaine reste malgré tout explosif...
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En ce début d'année 2020, on a le sourire chez Dumoulin Aero. Et on touche du bois. Cette PME liégeoise fabrique des pièces d'avion pour de nombreux constructeurs (Embraer, Airbus, Bombardier)... mais pas Boeing. Elle échappe donc totalement à la crise liée au 737 MAX et, notamment, l'arrêt de la production. Tout ne fut pas rose pour autant. Car à l'origine, l'entreprise s'appelait Dumoulin Herstal et fabriquait des armes. Des fusils de chasse à Bombardier, le domaine reste malgré tout explosif... " Nous avons créé en 1997 une société avec la famille Dumoulin, se souvient Geoffroy Cammermans, le CEO. L'idée était de relancer l'armurerie liégeoise artisanale en nous appuyant sur la réputation d'Ernest Dumoulin dans le domaine de la chasse. Mais cela a vite capoté pour des raisons politiques. Notre public cible était américain et suite aux répressions de la place Tian'anmen, les Etats-Unis ont décrété un embargo sur les produits chinois. Certaines de nos pièces étaient chinoises. Et les autorités américaines nous ont dit que si une seule vis était chinoise, toute l'arme était considérée comme telle... " En 2003, la PME a l'occasion de participer à un programme aéronautique. Rien de bien imposant : trois personnes, trois machines et 300.000 euros de chiffre d'affaires. Dix-sept ans plus tard, les choses ont bien évolué. Dumoulin Aero emploie une cinquantaine de personnes et dépassera cette année les 10 millions d'euros de chiffre d'affaires. Elle évolue clairement dans un secteur porteur puisqu'elle connaît une croissance à deux chiffres depuis quatre ans et prévoit même 25 % de progression en 2020.La PME s'est spécialisée dans l'usinage de pièces de liaison qui entrent dans les bords d'attaque et de fuite des ailes, ce qu'on appelle les flats et les slats dans le jargon aéronautique. Elle travaille en direct pour Bombardier (fournisseur " tier 1 ", c'est-à-dire de premier rang, un exploit pour une PME) mais aussi pour Asco, la Sonaca et BMT Aerospace. " Via ces fournisseurs, nous participons à tous les programmes Airbus, poursuit Geoffroy Cammermans. En d'autres termes, sans nous, tous leurs avions pourraient juste faire des tours sur la piste. Sans nous, aucun Airbus ne décolle. Atterrir serait possible mais ça se passerait beaucoup moins bien ( rires). J'utilise toujours cette image pour notre personnel car nous n'avons pas toujours l'impression de construire des avions. Or, nos opérateurs font un travail remarquable. D'une finesse rare : certaines pièces sont calibrées à un ou deux microns près. A titre de comparaison, un cheveu fait 50 microns de diamètre. C'est donc de l'orfèvrerie... " Dumoulin Aero possède 700 références de pièces. Des pièces en métal lourd qu'elle usine sur plan et qu'elle est la seule à fabriquer. Des éléments dimensionnés en fatigue qui ne se remplacent pas. La PME est réputée pour ses filets roulés. Pour éviter les fissures, les filets des pièces sont sculptés dans la masse. Un travail de précision qui nécessite une main-d'oeuvre qualifiée. Seul hic et problème récurrent dans l'industrie belge, cette main-d'oeuvre ne se trouve plus. " Nous vivons dans un pays où nous devons refuser des contrats à cause du manque de personnel, assène le CEO. C'est juste dingue. En aéronautique, quand vous laissez passer un contrat, vous ne le revoyez plus. Le dernier signé avec Bombardier a demandé cinq ans de travail ! Tant qu'on aura cette image de l'ouvrier plein de cambouis et exploité par son employeur, on n'en sortira pas. Chez moi, l'opérateur peut travailler en costume-cravate tellement les machines sont propres, il doit avoir un cerveau car ces machines ne sont pas simples à programmer, la carrière peut se planifier car nos contrats durent des années et la paie est plus que décente. Mais ce discours-là, nous ne l'entendons jamais et les écoles sont vides ! C'est d'un triste. " Face à cette pénurie, l'entreprise a dû se réinventer en 4.0. La digitalisation lui permet d'être créative pour continuer à travailler en restant concurrentielle. Elle permet d'augmenter la production tout en comprimant les coûts. Une nécessité pour garder les prix bas ou accepter les remises de prix demandées par les constructeurs et leurs fournisseurs. Cette migration en 4.0 a démarré il y a quasiment trois ans sous l'impulsion de Gaël Quettier, le general manager. Elue Ambassadeur Made Different Digital Wallonia l'an dernier, Dumoulin Aero ambitionne de décrocher le titre d'Usine du futur décerné par Sirris, le centre collectif de l'industrie technologique, et Agoria. Une récompense qui suppose d'être engagé sur un certain nombre de transformations numériques. Chez Dumoulin Aero, l'objectif est collectif. " Lors de notre réunion plénière de la fin de l'année dernière, le personnel a voté à l'unanimité pour la réalisation de cet objectif, sourit Gaël Quettier. C'est une vraie source de joie car nous nous battons quotidiennement pour que nos employés soient fiers de travailler pour Dumoulin Aero. Depuis plus de deux ans, nous transformons l'entreprise. Nous avons placé des panneaux photovoltaïques et remplacé toutes nos éclairages par des leds. Pour introduire une solide dose de durabilité. Ensuite, nous nous sommes lancés dans le paperless. Cela n'a l'air de rien mais l'industrie aéronautique adore le papier. Le suivi des pièces, les certificats des matières premières, le travail des opérateurs qui usinent, etc. : tout cela doit être archivé sur papier. C'est une obligation de contrat. On pourrait remplir des entrepôts entiers avec le papier stocké. Nous commençons à scanner et ne désespérons pas de pouvoir tout sauvegarder dans le cloud. Mais nos clients sont durs à la détente. " Il y a deux ans et demi, Dumoulin Aero a investi dans un ERP ( Enterprise Resource Planning), soit un système digital qui permet de gérer et suivre au quotidien, l'ensemble des informations et des opérations. Cet ERP implique que l'ensemble des machines de l'entreprise soient interconnectées. Il offre ainsi un tableau de bord qui permet de connaître le degré d'utilisation d'une machine et de gérer les programmes de production et donc s'assurer que les paramètres soient les bons. Mais aussi de réaliser le pointage, crucial pour la traçabilité des pièces, des opérateurs : l'ERP sait ainsi sur quelle machine et pour quel usinage de pièce un opérateur est occupé. En fait, le système assure le suivi depuis la matière première jusqu'à l'envoi chez le client. Un élément essentiel quand on parle de pièces d'avion... " Chacune d'elles dispose d'un numéro d'item, d'un numéro de lot et d'opérateur, explique Gaël Quettier. Certaines pièces sont marquées, d'autres font partie d'un lot et doivent rester obligatoirement ensemble chez nous. Le constructeur doit alors indiquer quel lot est allé sur quels avions. Toute notre traçabilité est désormais digitale même si les ordres de fabrication qui peuvent faire des dizaines de pages demeurent en papier. Mais nous allons aussi les digitaliser pour sans doute ne garder qu'une seule fiche suiveuse. Une fois terminée chez nous, une pièce part pour finition chez un sous-traitant et est examinée, dès son retour, par notre contrôle qualité selon un échantillonnage précis avant d'être stockée. L'ERP gère aussi la stockeuse et détermine, de façon digitale, quel est le meilleur emplacement en fonction de la taille des pièces et du lot. " En fait, la digitalisation permet à Dumoulin Aero de faire la chasse à toutes les pertes de temps et d'énergie. Au départ du stock de matières premières, des barres et des plaques de métal (titane, inox, etc.), l'ERP établit un programme prévisionnel par pièce et par contrat et cascade les besoins. " Il nous dit quand acheter, explique Gaël Quettier, quand démarrer la production, quand la finir, quand la pièce doit être chez le sous-traitant, quand elle doit être en stock, etc. Pour bien comprendre, à l'heure actuelle, l'ERP dispose de 13.000 lignes prévisionnelles liées à nos contrats. Il les recalcule toutes les nuits et adapte le planning. Il gère de nombreuses commandes tout seul et dans d'autres cas, les suggère. Idem pour la gestion de nos outils. " L'autre aspect de la digitalisation concerne évidemment l'automatisation et la robotisation de la production. En parfaite harmonie avec les opérateurs qui ont même affublé les robots de prénoms : Luigi et Mario. " La robotisation était nécessaire pour continuer à répondre à nos contrats, assure Geoffroy Cammermans. Et assurer une production sans cesse croissante. Nous engageons moins mais nous engageons encore. Même si ce n'est pas simple. Surtout avec Safran et la FN si proches de nous. Ceci dit, la robotisation a engendré une transformation des compétences des opérateurs puisqu'ils doivent apprendre à gérer des robots. C'est clairement une montée de niveau et une progression des acquis. En outre, Luigi effectue des tâches répétitives et banales qui ne sont guère motivantes pour un opérateur. Ce dernier peut ainsi se concentrer sur des tâches à vraie valeur ajoutée. Nous avons, chez nous, de véritables virtuoses de la machine capables de réaliser un programme d'usinage rien qu'en regardant une pièce... Ils sont, hélas, de plus en plus rares sur le marché. " Si Luigi ne délivre pas une pièce finie, ce n'est pas le cas de Mario. Il produit et contrôle sa qualité. Un fameux gain de temps ! A terme, Dumoulin Aero souhaite robotiser un maximum de machines. Dans l'intervalle, elle investit dans des appareils de plus en plus sophistiqués (aussi dans la gestion et la programmation) qui permettent de limiter les étapes. Ainsi, elle vient d'acquérir une machine avec un mandrin excentrique qui en remplace sept autres mais aussi un embarreur automatique qui autorise une alimentation plus soutenue d'une unité de production. Bien calée sur ses objectifs, Dumoulin Aero version 4.0 est soutenue par la Région wallonne et Mecatech, le pôle de compétitivité wallonne en génie mécanique, afin de ne pas se disperser. Elle vise l'excellence et se permet de refuser certains contrats où elle ne pourrait pas la garantir. Sa production, en flux tendu, de plus en plus importante depuis la digitalisation, va sans doute la contraindre à s'agrandir...