On pourrait être tenté de croire que John Kerry avait hérité de la tâche la plus difficile quand il a dû négocier les conditions de l'accord de 2015 sur le nucléaire iranien. A un moment, le secrétaire d'Etat américain de l'époque, exaspéré par l'attitude de son homologue iranien, avait menacé de claquer la porte des pourparlers. Leurs échanges virulents resteront dans les annales.
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On pourrait être tenté de croire que John Kerry avait hérité de la tâche la plus difficile quand il a dû négocier les conditions de l'accord de 2015 sur le nucléaire iranien. A un moment, le secrétaire d'Etat américain de l'époque, exaspéré par l'attitude de son homologue iranien, avait menacé de claquer la porte des pourparlers. Leurs échanges virulents resteront dans les annales. Mais on peut aussi raisonnablement avancer que la tâche dont Joe Biden s'est acquitté par la suite était encore plus ardue. Une fois que les deux camps eurent consenti aux détails de l'accord, en vertu duquel l'Iran acceptait de limiter son programme nucléaire et de se soumettre à des inspections rigoureuses en échange de la levée des sanctions internationales, le vice-président américain de l'époque a dû le défendre devant le Congrès. Si les démocrates étaient sceptiques à l'égard de l'entente, les républicains y étaient quant à eux résolument hostiles. En fin de compte, aucune des deux chambres du Congrès n'a soutenu l'accord, mais elles ne l'ont pas bloqué non plus. Joe Biden avait réussi son pari. L'une des questions de politique étrangère les plus pressantes auxquelles se heurte aujourd'hui le président élu américain concerne la décision de réintégrer l'accord de 2015, ou Plan d'action global commun (PAGC), rejeté par Donald Trump en 2018. Les multiples sanctions infligées par le président sortant ont coupé le pays de l'économie mondiale. En réaction, l'Iran s'est affranchi de certains de ses engagements: il a notamment remis en marche des centrifugeuses qu'il s'était engagé à ne pas utiliser et dépassé le quota d'uranium enrichi. Cet uranium peut être utilisé pour produire de l'énergie nucléaire - ou une bombe, s'il est hautement enrichi. Malgré tout, l'Iran et les autres puissances mondiales signataires de l'accord (l'Allemagne, la Chine, la France, le Royaume-Uni et la Russie) ont encore espoir de lui donner un second souffle. Joe Biden aussi. Pendant sa campagne, il a promis de réintégrer l'accord sur le nucléaire iranien à condition que Téhéran se conforme de nouveau à ses obligations. Il s'agirait d'" une première étape cruciale pour rétablir la crédibilité américaine ; cela permettrait de montrer au monde que la parole des Etats-Unis et les engagements internationaux veulent de nouveau dire quelque chose ", a dit le candidat. Mais il s'est aussi engagé à renforcer et à élargir les restrictions de l'entente, dont certaines arrivent à échéance en 2025. L'accord lui-même deviendra caduc en 2030. Ses détracteurs ont toujours critiqué le recours à ces clauses d'extinction - et le fait que l'entente fait fi du programme balistique iranien et des actions déstabilisatrices menées par le pays en Irak, en Syrie et au Yémen. Joe Biden affirme que la confiance renouvelée du monde envers les Etats-Unis lui permettra d'apporter des solutions diplomatiques à ces problèmes. Mais le simple fait de réintégrer l'accord sera déjà difficile. Pour commencer, les Etats-Unis et l'Iran devront déterminer ensemble qui fera le premier pas: M. Biden, en abolissant certaines mesures punitives, ou les mollahs, en réduisant leurs activités nucléaires? Il se peut en outre que Téhéran insiste pour que Washington lève toutes les sanctions imposées par Donald Trump, y compris celles liées au terrorisme. Cela ne risque pas de se produire, ne serait-ce que parce que l'Iran continue de commanditer des attaques contre des soldats américains. Le président élu américain finira sans doute par apprécier le pouvoir de négociation que lui donnent les sanctions appliquées par son prédécesseur lorsqu'il cherchera à consolider l'accord. Et il y aura d'autres complications. Au sein de l'administration Trump, certains espéraient que cette " campagne de pression maximale " donnerait lieu à un changement de régime. Mais elle a simplement eu pour effet de discréditer les personnalités politiques iraniennes disposées à tendre la main à l'Occident et de renforcer la position des partisans de la ligne dure qui contrôlent désormais le Parlement. Le président, Hassan Rohani, dont l'administration a négocié le PAGC, terminera son dernier mandat en 2021. On peut supposer qu'il sera remplacé par un radical, ce qui rendra la tâche plus difficile à Joe Biden. En définitive, ce dernier devra rallier l'ayatollah Ali Khamenei, qui a approuvé à contrecoeur l'accord initial et refusé de négocier avec M. Trump. Vu la précarité de l'économie iranienne, le guide suprême iranien pourrait n'avoir d'autre choix que de collaborer avec le nouveau président américain. A quoi peut-on s'attendre maintenant? Joe Biden fera le premier pas en levant l'interdiction de voyage imposée à l'Iran par son prédécesseur, en assouplissant certaines des mesures punitives les plus symboliques infligées par Washington et en aidant Téhéran à obtenir l'aide dont il a besoin pour lutter contre le Covid-19. Les deux camps s'entendront pour calmer les choses dans la région: l'Iran renforcera sa mainmise sur ses alliés, et les Etats-Unis s'abstiendront de les attaquer. Cela permettra de préparer le terrain pour de nouveaux pourparlers sur le nucléaire. L'Iran consentira à limiter son programme nucléaire, et Joe Biden fera d'autres concessions aux mollahs en ce qui concerne les sanctions (provoquant de ce fait une nouvelle levée de boucliers au Congrès). Il veillera cependant à conserver l'essentiel des moyens de pression économiques dont il dispose pour négocier un accord renforcé. Hélas, il est illusoire de croire qu'un tel accord pourra être conclu en 2021. Mais ce ne sera peut-être pas plus mal que les relations entre les Etats-Unis et l'Iran prennent un nouveau départ.