Insomnies, apnées du sommeil, micro-sommeils en journée, dérèglement de l'horloge biologique... La tête dans les écrans, le monde ne dort plus. Même la nuit. Et au petit matin, des maux a priori sans danger font surface. Sauf qu'ils sont capables de polluer toute une journée, voire toute une vie.
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Insomnies, apnées du sommeil, micro-sommeils en journée, dérèglement de l'horloge biologique... La tête dans les écrans, le monde ne dort plus. Même la nuit. Et au petit matin, des maux a priori sans danger font surface. Sauf qu'ils sont capables de polluer toute une journée, voire toute une vie. D'après une étude com-mandée par Philips, 82% des Belges dorment moins que les 7h30 recommandées. Et 23% se sentent toujours fatigués au saut du lit. Pour la plupart des gens, une journée suffit pour se resynchroniser. Pour tous les autres, les conséquences de ce " jet-lag social " peuvent se révéler ravageuses : le manque de sommeil chronique, c'est-à-dire dormir moins de sept heures par nuit, favorise la prise de poids, le diabète de type II, les maladies cardio-vasculaires. Le manque de sommeil a un impact sur la productivité, sur l'humeur, sans parler des fonctions de récupération physiques et intellectuelles... Dormir moins de cinq heures par nuit multiplie aussi par trois le risque d'accident de la route. D'ailleurs, à titre comparatif, une somnolence sévère au volant équivaut à un taux d'alcoolémie de 1,4 g ! Qu'on se le dise : l'insomniaque est le damné de la terre. Comme l'acrobate qui rêve d'une défaillance de la pesanteur, il fantasme une défaillance de la conscience qui lui permettrait de tomber instantanément dans les bras de Morphée. Heureusement, dans notre société du care, il y a une solution à tout. Appareils anti-ronflements, masques de nuit, applications pour mesurer ses phases d'endormissement : rien n'est trop beau désormais pour soulager l'orthosomnie ou l'obsession d'un sommeil parfait. Phénomène star de l'IFA 2018, le grand salon international de l'audiovisuel de Berlin, ce que l'on appelle désormais la sleeptech, la technologie du sommeil, promet d'améliorer nos cycles de sommeil et, par conséquent, notre qualité de vie. Le marché est énorme. Au total, les start-up spécialisées dans le sommeil ont récolté plus de 700 millions de dollars de financement ces dernières années. Leurs remèdes ? Il y a d'abord bien sûr les trackers classiques. Dotés de cardiofréquencemètres - jusque là réservés aux sportifs de haut niveau -, ces bracelets s'autorisent désormais des sessions de nuit pour analyser avec une grande précision les phases successives de votre sommeil. Prenez Fitbit, par exemple. Reconnue pour ses algorithmes de suivi de condition physique, la société californienne, confrontée à la concurrence féroce de l'Apple Watch, est en train d'opérer un virage à 180 ° vers le " suivi médical intelligent ". Sa dernière marotte : des outils capables d'alerter en cas d'apnée du sommeil. En effet, ses nouvelles montres et bracelets connectés sont livrés avec un capteur capable de surveiller les niveaux d'oxygène dans le sang. Et donc les perturbations respiratoires comme l'apnée du sommeil. Racheté par Apple, justement, le finlandais Beddit propose quant à lui un capteur ultra-fin qui, placé sous votre housse de matelas, dialogue avec votre smartphone. Le système enregistre automatiquement votre qualité et quantité de sommeil, votre rythme cardiaque (qui est un indicateur de stress), le nombre de vos respirations par minute, la présence ou non de ronflement. Et, en croisant toutes ces données, il vous aide à optimiser l'environnement de votre sommeil. Le Nightingale est plus étonnant : deux petits appareils branchés sur les prises électriques de votre chambre à coucher immergent la pièce dans une ambiance sonore personnalisée et confortable. Mise au point par les experts en acoustique de la société américaine Cambridge Sound System (des anciens du MIT), cette " couverture sonore " est adaptée à l'acoustique de votre chambre et à vos conditions personnelles de sommeil (compagnon qui ronfle, par exemple). Selon la société, elle a le pouvoir de masquer les bruits qui pourraient venir perturber votre repos : circulation automobile, passage de camions, cris de bébé, bruits de pas, chasse d'eau, etc. Autre nouveauté de l'IFA : les masques de sommeil. Pionnière dans le domaine, la jeune pousse française Rythm a mis au point un bandeau dédié à l'amélioration du sommeil, qu'elle a baptisé Dreem. " Nous avons commencé par mesurer la qualité du sommeil sur la base de stimulations audio, et notre première réussite technique a été de parvenir à transformer les gros casques utilisés dans le domaine médical, qui coûtent entre 30.000 et 40.000 euros, en un simple bandeau ", explique Hugo Mercier, président de la start-up. Rythm a ensuite développé une " alarme intelligente " qui permet de " se réveiller au moment approprié de son cycle de sommeil ", puis une fonctionnalité de " neurofeedback ", une technique consistant à rendre un signal biologique perceptible, qui permet de " faciliter l'endormissement ". Mais la principale prouesse technologique de Rythm est d'être parvenue à récolter des données sur les cycles du sommeil de ses clients. Grâce à son bandeau, ses utilisateurs n'ont ainsi plus à tenir de " journal de sommeil ", utilisé en thérapie, puisque celui-ci s'inscrit directement dans l'application. Pas facile cependant d'apporter la preuve scientifique de l'impact de ce bandeau sur la qualité du sommeil. Un article publié dans une revue scientifique en 2013 démontre certes qu'une certaine forme de stimulation sonore facilite la consolidation de la mémoire durant son sommeil, mais pas davantage. Un brin futuriste, Philips - désormais reconverti en géant mondial de la santé - s'apprête à commercialiser un nouveau masque baptisé SmartSleep. Destiné à tout ceux qui souffrent de troubles du sommeil, l'accessoire est doté de deux émetteurs qui produisent un son favorisant l'amplitude et la durée du sommeil profond. Dès lors que la personne entre dans cette phase, les capteurs diffusent du " bruit blanc ", bruit de fond constant que le cerveau apprend à filtrer et qui masque les bruits aléatoires intermittents. Il permettrait de favoriser le sommeil puis de le renforcer. Au réveil, l'utilisateur n'a qu'à connecter le masque à son téléphone pour suivre la courbe d'évolution de son sommeil. Selon Philips, il s'agit du seul gadget du genre a être cliniquement prouvé. " Des études ont révélé que le sommeil profond (ondes lentes) avait un rôle crucial à jouer dans la reprogrammation du cerveau, explique Philips. Les dormeurs dont le sommeil lent est de qualité sont mieux concentrés en journée et présentent des niveaux d'énergie diurne plus élevés. " On applaudit. Seul bémol : le SmartSleep n'est d'aucune aide si vous cherchez un " inducteur de sommeil ", car il ne facilite en rien l'endormissement. Aux ondes sonores et cérébrales, s'opposent d'autres formes de thérapies digitales. Egalement conçu sous forme de masque, Lumos permet de lutter contre le décalage horaire. Développé par des chercheurs de Stanford, ce gadget utilise des leds qui diffusent de courtes rafales de lumière pendant votre sommeil. Cette luminothérapie est censée aider les utilisateurs à régler leur horloge biologique sur un fuseau horaire différent. Le rêve pour tout globe-trotteur professionnel. Mais est-ce vraiment efficace ? La plupart des médecins du sommeil interrogés se montrent sceptiques quant à l'utilité de ces dispositifs. Certains leur reconnaissent, au mieux, les vertus de l'effet placebo. Cependant, d'aucuns estiment que des appareils dotés d'une fonction spécifique, tels qu'un filtre à lumière bleue ou un générateur de bruit blanc, peuvent être utiles. " Un diffuseur de bruit blanc peut être utile si vous vous réveillez facilement à cause du son. C'est donc un outil intéressant, nettement moins chimique qu'un somnifère ", explique-t-on au laboratoire de sommeil du CHU Brugmann, à Bruxelles. Après nous l'avoir enlevée, les nouvelles technologies seraient donc prêtes à nous rendre notre dernière part d'intimité : le sommeil. Reste que la sleeptech devient un business très lucratif : les chiffres récents montrant que le marché mondial de l'aide au sommeil devrait atteindre 76,7 milliards de dollars d'ici 2019. Gare aux imposteurs, donc. D'autant plus que le sommeil fait partie des trois principaux enjeux de prévention primaire des assureurs après l'alimentation et l'activité physique. A quand des contrats qui vous proposeront des réduction de prime si vous dormez régulièrement huit heures par nuit ?