Budget

L'Etat belge paiera cette année 38,6 milliards d'euros à ses retraités. En 2023, le budget consacré aux pensions passera à 46,3 milliards d'euros, soit 17 milliards de plus qu'en 2013. Longtemps considéré comme une perspective lointaine, le coût élevé du vieillissement est désormais réalité.
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L'Etat belge paiera cette année 38,6 milliards d'euros à ses retraités. En 2023, le budget consacré aux pensions passera à 46,3 milliards d'euros, soit 17 milliards de plus qu'en 2013. Longtemps considéré comme une perspective lointaine, le coût élevé du vieillissement est désormais réalité. Les dépenses de santé ne sont pas en reste : de 26 milliards d'euros aujourd'hui, elles atteindront 30,6 milliards en 2030. Dix ans plus tard, les dépenses sociales relatives au vieillissement seront de 17 milliards d'euros plus élevées qu'aujourd'hui, a calculé dans son rapport le plus récent la Commission d'étude sur le vieillissement. Pour vous donner une idée, 17 milliards d'euros représentent le montant que la Belgique consacre actuellement aux indemnités de chômage, de crédit-temps, d'interruption de carrière, de prépension, d'incapacité de travail et au revenu d'intégration confondus. Les dépenses de pension et de santé représenteront cette année 19 % du PIB, et 23 % en 2040 ( voir le graphique " La rapide inflation des dépenses de pension et de santé "). L'allègement des dépenses de chômage et d'allocations familiales a une incidence positive sur le budget, mais celle-ci demeure insignifiante face à l'augmentation du coût des pensions et de la santé. On ne compte plus les articles, rapports et analyses consacrés à la question de la maîtrise de ces coûts. Pour résumer, il est impératif de suivre deux voies à la fois. La première consiste à rehausser le taux d'emploi belge pour qu'il avoisine celui des Pays-Bas et des pays scandinaves - ce qui revient à faire travailler entre 600.000 et 900.000 personnes de plus, une gageure ; la deuxième consiste à restaurer la croissance, qui n'atteint pas 0,5 % l'an, de la productivité. L'augmentation de la productivité passera par l'innovation, les investissements (dans les infrastructures, entre autres) et par une intensification de la concurrence sur les marchés des produits. Le vieillissement entraîne le ralentissement de la croissance de la population active (population, qu'elle ait un emploi ou non, âgée entre 15 et 65 ans). D'après les projections démographiques les plus récentes du Bureau fédéral du Plan, la population en âge de travailler va même diminuer à partir de la première moitié de la prochaine décennie. Le phénomène se manifestera d'abord en Wallonie (2023), l'année suivante en Flandre et à Bruxelles à partir de 2026 ( voir le graphique " Evolution de la population active "). Si la vitesse et l'ampleur du phénomène peuvent faire débat, sa survenance est certaine. Tout cela aura des conséquences sur le marché de l'emploi, en particulier en Flandre, où il est déjà étriqué. Comment pourvoir les postes vacants si la population active se réduit comme peau de chagrin ? Tout dépendra de l'évolution du taux d'activité, c'est-à-dire de la part des Belges âgés entre 18 et 66 ans qui se présenteront effectivement sur le marché du travail. Le dernier rapport de la Commission d'étude sur le vieillissement se montre relativement optimiste sur ce plan. Le taux d'activité s'établit aujourd'hui à 74,7 % ; il atteindra 75,6 % en 2024, pour flirter avec les 80 % en 2040 ; il ne devrait pas retomber sous les 79,6 % avant 2070 au moins. Entre 2018 et 2070, la population active aura augmenté de 614.000 unités environ, soit une hausse plus vigoureuse que celle de la population âgée entre 18 et 66 ans (+324.000 unités). Pour arriver à ces résultats, la Commission d'étude tient compte du nombre croissant de femmes qui travaillent, et des personnes âgées de 60 ans ou plus qui exercent une activité indépendante après leur départ à la retraite. A cela s'ajoutent les effets de la réforme des pensions de 2015, qui influence tout particulièrement le taux d'activité des 55-66 ans (+18,1 points de pourcentage sur la période de projection), puisque les conditions d'accès à la prépension et à la pension anticipée sont désormais plus strictes et que l'âge légal de la retraite sera porté à 66 ans en 2025 et à 67 en 2030. Reste à savoir si cela suffira. Selon un certain nombre de spécialistes des retraites et d'experts du marché du travail, il faut en faire davantage, en particulier au niveau des personnes âgées de 55 ans ou plus. A l'heure actuelle, 47 % d'entre elles travaillent. La Commission d'étude estime que ce pourcentage aura grimpé à 52 % à la fin de la présente législature (2024) et à 65 % en 2040. Cela semble pour le moins optimiste. Les personnes âgées achètent-elles autrement ? Les études à ce sujet ne sont pas légion, affirme Anton Delbarre, économiste en chef chez Comeos, la fédération des distributeurs belges. " Il nous faut donc nous rabattre sur des études néerlandaises et américaines, d'où il ressort que la consommation atteint un sommet à l'âge de 45 ans, pour diminuer ensuite, surtout à partir de 75 ans. Cette constatation balaie donc l'image du babyboomer riche qui dépense sans compter. " Exemple par l'image. Aux Pays-Bas, la tranche des 45-55 ans dépense près de 1.700 euros en vêtements par an, un montant qui tombe à moins de la moitié à partir de 75 ans. " Les personnes âgées n'aiment plus spécialement faire du shopping et ont, en outre, moins besoin de produits spécialisés, comme des vêtements de sport, analyse Anton Delbarre. Elles vivent également autrement. Des études américaines montrent, par exemple, que les hommes âgés de plus de 75 ans dépensent moins en sous-vêtements et davantage en robes de chambre. " L'un dans l'autre, les ménages néerlandais dont le membre qui perçoit le salaire le plus élevé est âgé entre 45 et 55 ans, consacrent plus de 40.000 euros par an à l'achat de biens et de services. D'après des chiffres qui remontent à 2015, cette somme n'est plus que de 27.000 euros au sein des ménages dont cette personne est âgée de 75 ans ou plus. Les membres de Comeos ont-ils matière à s'inquiéter ? " L'évolution des habitudes de consommation aura de fortes répercussions sur l'offre de nos entreprises, répond Anton Delbarre. Cette incidence ne se stabilisera qu'aux alentours de 2040, avec la diminution de la part que représentent les babyboomers. La disparition du segment médian du marché, c'est-à-dire des clients disposés à payer un prix honnête pour des produits de qualité, est une source de préoccupation plus grave. Le marché se partage de plus en plus entre deux extrêmes : les produits jugés importants sont achetés dans des proportions croissantes dans des magasins spécialisés et chers ; les autres, 'qui feront l'affaire', sont acquis au prix le plus bas possible, en ligne ou à l'étranger. " Pour les nombreux commerçants belges qui se sont attelés, des décennies durant, à proposer un rapport qualité-prix concurrentiel, cette évolution est particulièrement dure à encaisser. Mais tout n'est pas perdu. " Pour ces marques plus traditionnelles, les seniors sont un public fantastique au niveau de l'e-commerce, se réjouit Anton Delbarre. Maints d'entre eux vont commencer à acheter en ligne ces prochaines années, de préférence sur les sites de leurs magasins préférés. Ils continueront également à rechercher un bon rapport qualité-prix. Les détaillants belges dont la boutique virtuelle sera facile à utiliser ont donc de belles années devant eux. " Le vieillissement ne semble pas faire s'envoler les étiquettes, conclut un exercice de comparaison ( voir le graphique " Plus la population vieillit, plus les prix baissent "). L'inflation en zone euro diminue depuis les années 1980, à l'instar de la croissance de la population active. Un hasard ? De nombreux économistes se sont penchés sur la question. " La plupart d'entre eux considèrent que le vieillissement freine l'inflation, résume Freddy Heylen, qui enseigne la macro-économie à l'université de Gand. Le phénomène est lié à l'augmentation de l'espérance de vie : les gens savent qu'ils vont devoir subvenir plus longuement à leurs besoins et qu'il leur faut donc faire preuve de plus de parcimonie. Cela engendre une diminution de la demande de biens et de services, laquelle à son tour tempère les hausses de prix. Ceci dit, le groupe des retraités s'étoffe ; s'il se mettait subitement à dépenser son bas de laine, il provoquerait une inflation. Sur le plan macro-économique, toutefois, ce contre-effet serait mineur. " Le vieillissement entraîne donc une baisse des prix, mais dans quelles proportions ? Dans des proportions élevées, affirme Charlotte Cappon, étudiante en économie à l'université de Gand, dans son mémoire de fin d'études. La jeune femme a analysé l'effet déflationniste du rapport entre le nombre de personnes âgées de 65 ans ou plus d'une part, et la tranche des 15-64 ans d'autre part (le " taux de dépendance économique "). Elle a étudié un groupe de 15 pays, dont plusieurs Etats membres de l'Union européenne ainsi que les Etats-Unis, le Canada et le Japon. Toute augmentation de 10 points de pourcentage du taux de dépendance économique pèse à raison de 0,5 point de pourcentage sur l'inflation, a-t-elle constaté. D'après les prévisionnistes, le taux de dépendance économique belge, qui avoisine actuellement 30 %, grimpera à près de 50 % d'ici à 2050. Compte tenu des résultats obtenus par Charlotte Cappon, un recul d'un point de pourcentage de l'inflation (qui n'atteint déjà pas 2 %) est donc à craindre. Les banques centrales ne vont pas apprécier. Apartir de 2020, la Belgique comptera de moins en moins de mains chaque année ; elle devra donc composer avec une croissance économique automatiquement ralentie. Si l'on tient compte de l'augmentation du nombre de retraités, on obtient, pour la prochaine décennie, une croissance annuelle par tête en recul de 0,4 point de pourcentage, affirment les économistes gantois Freddy Heylen et Willem Devriendt dans la revue scientifique Journal of Demographic Economics. Ce n'est pas rien, dans un contexte où la croissance annuelle moyenne par habitant ne dépasse plus 0,9 % depuis 20 ans. En réalité, le ralentissement ne sera peut-être pas si marqué : les gens vont se préparer à l'augmentation de l'espérance de vie ; ils vont donc travailler plus et plus longtemps, se reconvertir ou se recycler, ce qui aura un effet positif sur la productivité et donc, la croissance. Les entreprises ne font pas preuve du même optimisme. D'après le modèle présenté par Heylen et Devriendt, les entreprises seraient moins enclines à investir que le contraire - le déficit de main-d'oeuvre va rendre le travail plus cher, cependant que le vieillissement et ce même déficit pèseront sur la rentabilité des machines. Ceci dit, la population épargne désormais davantage. Cette masse d'argent mise de côté devrait, en toute logique, engendrer une baisse des taux d'intérêt, au profit d'une augmentation des investissements et de la croissance. Mais ça, c'est la théorie. En pratique, l'épargne file à l'étranger, en quête de produits d'investissement plus rentables. Nos deux experts concluent donc que l'un dans l'autre, la croissance de la prospérité va effectivement ralentir, mais dans des proportions moindres - de 0,29 point de pourcentage par tête au lieu de 0,4. Ce qui n'empêchera pas les revenus par habitant de céder 7 % d'ici à 2040. La réponse, connue, à ce problème, réside dans la volonté du gouvernement de faire travailler plus de gens plus longtemps et d'accroître la productivité. La Belgique a de la marge, du moins pour ce qui est de la première solution : son taux d'emploi est loin sous le niveau de la plupart des pays de l'OCDE.