Pour sa première interview à la presse européenne, un mois après sa prise de fonctions, le nouveau commissaire français, en charge du Marché intérieur, détaille ses grands projets pour les cinq années à venir.
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Pour sa première interview à la presse européenne, un mois après sa prise de fonctions, le nouveau commissaire français, en charge du Marché intérieur, détaille ses grands projets pour les cinq années à venir. Que faut-il faire pour éviter le déclin industriel de l'Europe ?THIERRY BRETON L'Europe est sans doute, parmi les grandes économies, celle qui a la base industrielle la plus diversifiée, la plus solide, avec le plus de compétences. L'industrie y représente 20 % de l'activité économique. C'est un formidable atout. Il n'y avait toutefois pas, jusqu'ici, une véritable politique industrielle pour notre continent. L'une de mes missions est d'y pourvoir dans les mois qui viennent. Comme l'a rappelé la présidente de la Commission Ursula von der Leyen, cette politique prendra en compte le contexte géopolitique, la lutte contre le dérèglement climatique avec le pacte vert, le traitement des données numériques ainsi que nos approvisionnements en matières premières critiques et notre mix énergétique. En d'autres termes, notre spécificité et notre souveraineté. Comment revenir dans la course en ce qui concerne les données numériques ?Les cinq ans qui viennent s'annoncent critiques. Parce qu'aujourd'hui, le volume mondial de données que nous traitons est de 35 zettabytes, c'est-à-dire 35.000 milliards de milliards de données. Et que ce volume double tous les 18 mois et qu'il atteindra 175 zettabytes dans cinq ans. Les données sont la matière première essentielle pour développer de nouveaux usages, services, produits, par le biais de l'intelligence artificielle. Or, le principal gisement à venir de données se situe dans l'industrie, et plus généralement les applications B to B. J'alerte sur le changement fondamental qui va se produire dans les prochaines années : aujourd'hui 80 % des données créées sont stockées dans des data centers ou dans le cloud ; et 20 % le sont en périphérie, dans des smartphones, les véhicules connectés, les objets communicants, etc. Cette proportion va s'inverser en cinq ans, passant à 80 % des données qui seront partout, dans tous les objets connectés. La 5G jouera un rôle déterminant dans ce déploiement. Ma responsabilité est de mettre en oeuvre les règles qui permettront à l'Europe de la donnée de se développer et de prospérer. L'Europe doit fixer ses propres critères d'exploitation et de stockage de futurs gisements massifs de données. Comment ne pas pénaliser la compétitivité de l'Europe avec le pacte vert ?Nous travaillons à un mécanisme d'ajustement aux frontières pour faire en sorte que nos concurrents paient le juste prix des normes en vigueur chez nous. Et par ailleurs, il ne s'agit pas de changer radicalement notre base industrielle du jour au lendemain. C'est l'affaire d'une génération. Il faudra donc se donner du temps pour accompagner cette transition, y compris sur les plans financier et social. La priorité de ces cinq prochaines années est de mettre sur pied des outils, des financements et des programmes d'accompagnement. La Chine nous menace déjà de rétorsions si nous mettons en place ce mécanisme... Nous sommes évidemment conscients de ce que représente le marché intérieur européen pour nous et aussi pour nos grands partenaires ou concurrents extérieurs. Mais il faut être clair : dans le monde qui vient, l'Europe aura ses propres règles. Tout le monde y est bienvenu mais à condition de les respecter. Ce sera là un marqueur, fort, de la nouvelle Commission von der Leyen. Le secteur automobile grince des dents. Le force-t-on à évoluer trop vite ?A chaque secteur sa dynamique propre. L'automobile est un cas particulier, soumis à des contraintes extrêmement fortes qui impliquent notamment la transformation des modes de propulsion, des batteries, sans compter tout ce qui concerne l'intelligence embarquée. Ce sont des éléments structurants qu'il faudra prendre en compte. Il s'agit de donner à l'industrie automobile les moyens de gérer l'ensemble de ces défis, qui seront autant d'opportunités pour accroître sa compétitivité. On parle déjà, en Allemagne, de suppressions d'emplois massives... Tout le secteur automobile mondial est soumis à ce changement. Il faut donc l'accompagner et des mécanismes seront prévus à cet effet. En particulier en matière sociale. Nous y travaillons tous les jours avec le commissaire en charge des Affaires sociales, Nicolas Schmit. On dit souvent l'Europe technologique à la traîne de la Chine et des Etats-Unis. Est-ce votre diagnostic ?Non, je l'ai déjà dit et je le dis à nouveau. L'Europe n'accuse pas le retard que certains s'évertuent à lui imputer. Nous avons à la fois les compétences requises et un énorme potentiel. A titre d'exemple, nous détenons 55 % des brevets liés à la 5G. Il est vrai que pour la génération actuelle de services, basés sur les données personnelles, les Etats-Unis et la Chine ont de l'avance. Des plateformes ont pu s'y constituer en y bénéficiant de vastes marchés locaux de données structurées, mais aussi en récupérant des données ailleurs et dans des conditions qui commencent à faire débat... Amérique et Chine ont saisi la première vague. Pour l'essentiel, celle des données personnelles. Concentrons-nous sur la deuxième qui arrive, celle du B to B, et faisons-le avec un principe clair : les Européens doivent être propriétaires de leurs données et celles-ci doivent être traitées en Europe, selon nos règles et nos valeurs. La responsabilité des grandes plateformes ne cesse de faire débat. Allez-vous réviser la directive e-commerce de 2002 ?Désormais, il faut évidemment mettre les plates-formes face à leurs responsabilités. Le monde a changé. L'opinion publique aussi. On ne peut continuer à vivre dans un monde dans lequel cinq ou six grands acteurs stockent 80 % des données de la planète sans se considérer responsables des usages qui en sont faits ! La directive e-commerce a longtemps fonctionné mais l'environnement et les usages ont considérablement évolué depuis son adoption. On le constate aussi bien avec l'essor des contenus illicites et haineux que des fake news et, plus généralement, l'impact potentiel des plateformes sur la démocratie. Mon objectif, c'est de renforcer, vite, la responsabilité des grandes plateformes. Je préférerais le faire dans le cadre de la directive e-commerce mais nous verrons s'il nous faut aller plus loin. Les Gafa doivent-ils être démantelés ? Les règles de concurrence existent et, comme tous les acteurs économiques, les Gafa doivent les respecter. La question est de savoir s'il y a des abus de position dominante. Si tel est le cas, des sanctions sont prévues, graduelles et proportionnées, dont, en dernier recours, le démantèlement. La priorité est selon moi de se donner la capacité d'accélérer l'instruction des dossiers qui nous sont soumis, pour coller à la réalité de ce secteur en rapide évolution. L'Europe est-elle prête pour la 5G ? La 5G, ce n'est pas la 4G en plus rapide. C'est toute une nouvelle architecture de réseaux basée sur le traitement local des données. Les données seront partout, de même que l'intelligence qui les traitera. Cela implique de porter une extrême attention à la criticité des réseaux (la criticité évoque leur hiérarchisation et leur disponibilité, Ndlr), comme l'ont parfaitement souligné toutes les institutions européennes. Il faut le faire, y compris en tenant compte des nouveaux usages (ville intelligente, santé, transports, etc.) dont beaucoup touchent à la responsabilité directe et à la souveraineté des Etats. C'est cette criticité et l'interconnexion des réseaux européens qui ont du reste poussé les Etats membres de l'UE à vouloir développer une approche coordonnée sur ces sujets. Ce travail est en cours et des mesures seront bientôt dévoilées, notamment par le biais d'une tool box agréée au niveau des Etats membres. Dans ce contexte, l'opérateur chinois Huawei est-il le bienvenu ?Je ne mentionne jamais telle ou telle entreprise. Ce n'est pas mon rôle. Vous ne trouverez jamais aucun ostracisme dans mes propos ou mon jugement. L'Europe a ses règles. Elles seront de plus en plus spécifiques dans ces domaines et il faudra les accepter toutes pour qui veut accéder à nos marchés. Quelles sont vos ambitions pour la défense européenne ?Dans le contexte géopolitique que nous connaissons, il devient essentiel que l'Europe assume un plus grand rôle dans la défense de ses citoyens. L'un des acquis de la Commission Juncker a été de faire en sorte que tous les Etats membres acceptent, à l'unanimité, de considérer désormais la défense comme un enjeu collectif important. Cette démarche commune a conduit à la création d'un Fonds européen de défense (FED) et d'une Direction générale de la défense dont j'ai la charge. J'ajoute que le FED ayant été conçu sur le concept d'une large coopération entre les Etats de l'Union et toutes les entreprises, grandes et petites, il ne profitera pas seulement à quelques grands groupes mais il mobilisera toute une chaîne de valeur intégrant en particulier PME et start-up. La Défense va devenir un sujet européen à part entière et un sujet partagé. C'est aussi la vocation de ce fonds. Faut-il assouplir les règles budgétaires européennes pour faciliter les investissements dans ce secteur ?A mes yeux, le critère le plus important à surveiller n'est pas le déficit, mais le différentiel d'endettement des Etats membres. Que penser des Etats européens (comme la Belgique, Ndlr) qui achètent des F-35 américains ? Je veux croire qu'en associant tous les Etats membres à l'utilisation de ce fonds pour développer ensemble une industrie européenne de la défense, chacun saura retrouver son intérêt à la soutenir. Jusqu'où l'Europe doit-elle prendre ses distances avec l'Otan ?L'Otan est le partenaire militaire de beaucoup de pays de l'Union et le restera. Chacun a entendu la position exprimée par certains membres de l'Alliance. Je pense notamment aux présidents Obama et Trump qui ont tous deux incité l'UE à prendre davantage en charge sa propre défense. Nous devons nous préparer à prendre de plus en plus notre destin en main. C'est la tendance dans laquelle nous nous inscrivons. Je constate en outre que l'Europe est le seul continent qui a réduit son budget militaire au cours de la dernière décennie, à contre- courant de l'accélération de l'évolution des rapports de force mondiaux. L'Europe a-t-elle encore une ambition spatiale ?Oui, plus que jamais. Le spatial est un succès européen. Peu de personnes pensaient que Galileo serait aussi performant. Aujourd'hui, Galileo est le meilleur système au monde en matière de géolocalisation. C'est vrai aussi de Copernicus, le plus grand générateur d'images satellites au monde. Nous en fournissons, en ce moment, à nos amis australiens dans la tragédie qu'ils sont en train de vivre. Quels sont vos projets pour ce secteur ?Une nouvelle génération de satellites va être lancée. Une réflexion sur les futurs lanceurs est en cours, avec la question du lien entre l'espace et la défense. Il faudra aussi aider Galileo à améliorer sa gouvernance. L'Europe doit-elle être plus ferme avec la Chine ?D'une façon générale, le sujet pour l'Europe et ses grands partenaires, c'est la réciprocité. Compte tenu de ce que nous sommes, c'est-à-dire l'un des tout premiers marchés au monde, nous devons être souverains dans la définition de nos politiques. A nous, donc, d'être clairs dans l'élaboration de nos règles. Sur le Brexit, l'Europe doit-elle offrir aux Britanniques un accès privilégié à son marché ?Nous ne souhaitions pas le Brexit, mais nous respectons la décision du peuple britannique. De notre côté, nous serons intransigeants : pour accéder au marché unique européen, les Britanniques devront respecter toutes nos règles, en particulier les normes environnementales, sociales et sanitaires, ainsi que le contrôle des aides d'Etat. Pour parvenir à un accord, le délai de neuf mois fixé par le Premier ministre britannique, Boris Johnson, est extrêmement court. Je rappelle que, faute d'accord dans ce laps de temps imparti par Londres, ce seront les règles de base de l'OMC qui s'appliqueront à la Grande-Bretagne. C'est-à-dire in fine un régime très défavorable pour elle, qui réalise environ 45 % de son commerce avec l'UE. Ce n'est pas ce que nous souhaitons, mais c'est une éventualité que nous ne pouvons exclure. Dans tous les cas hélas, ce Brexit aura un coût pour nos amis britanniques. Je le regrette, mais c'est un fait.