Comme le Premier ministre indien, Narendra Modi, aime à le dire, l'heure est venue pour l'Inde de montrer sa valeur. Les conflits entre l'Occident et la Chine ont mis des chaînes d'approvisionnement valant plusieurs milliards de dollars à la portée de ceux qui sauront les saisir. Or, le sous-continent indien possède les vastes terrains nécessaires pour l'industrie manufacturière et les longues côtes que requiert le transport maritime, ainsi qu'un immense réservoir d'ingénieurs en informatique et des millions de jeunes sans emploi ou sous-employés pour fournir de la main-d'oeuvre, ce qui devrait faire du pays un bon candidat pour remplacer son agaçant voisin communiste, ou du moins un bon complément.
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Comme le Premier ministre indien, Narendra Modi, aime à le dire, l'heure est venue pour l'Inde de montrer sa valeur. Les conflits entre l'Occident et la Chine ont mis des chaînes d'approvisionnement valant plusieurs milliards de dollars à la portée de ceux qui sauront les saisir. Or, le sous-continent indien possède les vastes terrains nécessaires pour l'industrie manufacturière et les longues côtes que requiert le transport maritime, ainsi qu'un immense réservoir d'ingénieurs en informatique et des millions de jeunes sans emploi ou sous-employés pour fournir de la main-d'oeuvre, ce qui devrait faire du pays un bon candidat pour remplacer son agaçant voisin communiste, ou du moins un bon complément. Mais l'économie indienne est fragile. Elle l'était déjà avant que la propagation du Covid-19 ne vienne la frapper de plein fouet. Les entreprises ont trouvé que ses atouts étaient plus évidents en théorie que dans la réalité. La croissance du PIB recule depuis 2016, et les investissements sont en baisse depuis 2018. Le chiffre de ventes annuelles de véhicules enregistré en mars 2020 (soit avant le confinement) était inférieur à l'année précédente. Comme l'a dit le Centre for Monitoring Indian Economy (Centre de surveillance de l'économie indienne), un organisme indépendant, la production industrielle est passée " de basse à plus que basse ". Bien sûr, il y aura un rebond. Il est inévitable. Les économistes ont commencé à conjecturer une légère contraction du PIB au cours du premier semestre 2021, atténuée au second semestre par une forte croissance qui devrait être alimentée par un rattrapage des ventes. Mais en privé, beaucoup augurent plusieurs années de récession. Avant la crise sanitaire, de nombreuses années de mauvaise gestion financière avaient mis à mal les comptes du gouvernement, mais l'on faisait toujours miroiter des recettes fiscales abondantes et les bénéfices exceptionnels qui devaient provenir de la cession de parts de l'Etat dans les entreprises publiques. Ces attentes qui, pendant un temps, n'avaient rien d'irrationnel, sont aujourd'hui totalement irréalistes. Les recettes fiscales ont dévissé et aucune part n'a été cédée. Le déficit de l'Etat, déjà énorme, est voué à gonfler même en l'absence de nouvelles dépenses, comme celles que pourraient générer les plans de vaccination massive et de recapitalisation des banques. A cause du report perpétuel de l'assainissement des banques contrôlées par le gouvernement, le système financier est entré dans la crise en piètre état. Les mesures d'urgence qui ont permis aux entreprises de différer leurs remboursements et aux banques de se dire solides ont empiré les choses.Dans le même temps, l'inflation, alimentée en partie par les taxes sur le pétrole imposées par un gouver- nement en manque de liquidités, a accéléré et fait augmenter le coût des emprunts. Le défi de l'Inde en 2021 sera de se renflouer avec un argent que, contrairement aux pays riches, elle ne peut pas imprimer à bon marché. Narendra Modi est parti en tournée dans le monde entier pour attirer les investissements étrangers dont il a besoin. Les réactions ont été partagées: le public s'est montré enthousiaste, mais le secteur privé réticent. Il y a cependant eu des exceptions. Certains fonds étrangers ont pris des participations minoritaires dans des banques et des actifs bien établis, comme l'aéroport de Delhi. L'argent a coulé à flots vers Reliance Industries, la plus grande entreprise du pays, et en quantités bien moindres vers Adani Group, un autre conglomérat. Aussi bien l'un que l'autre ont le talent appréciable de savoir naviguer dans les méandres changeants des autorités de régulation et des tribunaux indiens. Les milliards de dollars investis par Facebook, Google et tout une cohorte de géants du capital-investissement, de fonds souverains et de multinationales ont été salués par les médias indiens comme des marques de confiance dans l' "India Inc." (expression employée pour désigner les milieux d'affaires indiens). Mais il est possible que ce soit tout le contraire. Après avoir essayé de se débrouiller seules pendant des années pour des résultats plus que mitigés, de nombreuses entreprises étrangères sont parvenues à la conclusion que la seule façon de tirer leur épingle du jeu dans ce pays était de s'associer à un conglomérat local bien implanté. Pour que l'Inde puisse rebondir, il va falloir que les investissements massifs reprennent. Et pour cela, convaincre les entreprises étrangères que les dés ne sont pas pipés. Il y aura quelques exceptions: Apple, par exemple, prévoit de rapatrier la production de certains smartphones en Inde, à la fois pour réduire sa dépendance de la Chine et éviter les droits de douane à l'importation qui font monter ses prix. Mais une grande partie des investissements espérés par Modi ira au Bangladesh, au Vietnam et dans d'autres pays en développement où l'environnement des affaires est moins semé d'embûches. Compte tenu de ces difficultés, une vraie crise économique en Inde ne serait pas une surprise. Les agences de notation financière avaient envisagé d'abaisser la note de la dette souveraine du pays en 2020, mais ont finalement décidé d'attendre de voir si les forts taux de croissance enregistrés dans les années précédentes seront rétablis. Bien qu'un déclassement ne signifie pas grand-chose en lui-même - le montant de la dette extérieure de l'Inde est peu élevé -, il ébranlerait une confiance déjà fragile. Beaucoup d'organismes financiers ont fait faillite au cours des deux dernières années. Mais tout n'est pas perdu. En août dernier, les personnes qui se rendaient à nouveau dans le bâtiment en grande partie fermé abritant les bureaux de The Economist à Bombay ont été ravies d'entendre le salut du libraire, du réparateur de téléphones et du chaiwallah (vendeur de thé), impatients de reprendre leurs activités malgré la pandémie et la mousson. Tous font partie d'une vaste économie informelle - représentant selon les estimations 80% de l'emploi en Inde, et la moitié du PIB - où prospère un entrepreneuriat résilient hors de l'emprise étouffante du gouvernement. Et c'est cette économie qui permettra à l'Inde de rester debout en 2021.