L'endroit n'est indiqué sur aucune carte. Pour l'atteindre, il faut quitter la route principale qui serpente le long de la rivière Min et s'engager sur un chemin de terre cahoteux, en contrebas d'une centrale hydroélectrique. A l'abri des regards, le lieu se repère à l'oreille. Plus on s'approche, plus le bourdonnement des machines qui "minent" le bitcoin résonne sur ce terrain vague niché en fond de vallée. Même quand la nuit glisse sur les montagnes alentour, l'activité continue. Les machines fonctionnent 24 h/24 et 365 jours par an dans les quatre entrepôts surveillés par un gros chien en muselière. Sur leurs parois, d'immenses ventilateurs tournent à plein régime pour refroidir l'intérieur des bâtiments. A l'intérieur, quelque 4.000 ordinateurs bardés de câbles font monter les décibels et la température, à hauteur de leur puissance de calcul.
...

L'endroit n'est indiqué sur aucune carte. Pour l'atteindre, il faut quitter la route principale qui serpente le long de la rivière Min et s'engager sur un chemin de terre cahoteux, en contrebas d'une centrale hydroélectrique. A l'abri des regards, le lieu se repère à l'oreille. Plus on s'approche, plus le bourdonnement des machines qui "minent" le bitcoin résonne sur ce terrain vague niché en fond de vallée. Même quand la nuit glisse sur les montagnes alentour, l'activité continue. Les machines fonctionnent 24 h/24 et 365 jours par an dans les quatre entrepôts surveillés par un gros chien en muselière. Sur leurs parois, d'immenses ventilateurs tournent à plein régime pour refroidir l'intérieur des bâtiments. A l'intérieur, quelque 4.000 ordinateurs bardés de câbles font monter les décibels et la température, à hauteur de leur puissance de calcul. Tian Qiang*, 33 ans, surveille les performances de chaque machine comme le lait sur le feu. "S'il y a un problème, je le vois tout de suite sur mon téléphone mobile: ce petit carré rouge veut dire que la machine n° 121 est en difficulté", montre-t-il sur l'application. Il faut intervenir au plus vite. "Miner" du bitcoin, c'est générer cette cryptomonnaie inviolable grâce à du calcul. Beaucoup de calculs. Pour valider les transactions et, in fine, créer des blocs dans la blockchain, la technologie sous-jacente, les "mineurs" modernes font tourner des ordinateurs pour résoudre des problèmes cryptographiques, un peu comme on essayerait des milliards de combinaisons sur un coffre-fort. Le "mineur" qui obtient la bonne combinaison le plus rapidement possible déverrouille le coffre-fort et obtient en récompense de la création de ce nouveau bloc une "prime de minage". Si n'importe quel particulier dans le monde peut en théorie participer à cette vaste exploitation "minière" mondiale, la Chine en a fait une industrie. Elle réalise à elle seule les deux tiers de cette activité. Sa recette: une électricité parmi les moins coûteuses au monde, peu taxée, atout crucial pour un "minage" extrêmement gourmand en énergie. "Nous utilisons chaque jour en électricité l'équivalent de la consommation de 10.000 foyers", explique Tian Qiang. Autre avantage, les mineurs chinois entretiennent des relations étroites avec les principaux fabricants mondiaux d'équipements d'extraction, également chinois (Bitmain, Canaan Creative, Ebang). Les fermes sont généralement éloignées des grandes villes. Pour atteindre celle que gère Tian Qiang, il faut d'abord rejoindre Chengdu, la capitale du Sichuan, à l'ouest de la Chine, puis rouler deux heures en direction des contreforts de l'Himalaya. Plusieurs fermes, le long de la rivière Min, coopèrent directement avec la centrale hydroélectrique. "L'électricité se perd si on ne l'utilise pas", justifie Tian Qiang. En ce début du mois d'avril, la saison des pluies n'a pas encore débuté dans le Sichuan ; les eaux sont basses. Dans les entrepôts, certaines baies informatiques sont vides. "Pendant la saison sèche, nous déplaçons les machines dans d'autres fermes situées dans le Xinjiang", explique Tian Qiang. Dans cette région à l'extrémité occidentale de la Chine, qui abrite près de la moitié de toute l'exploitation minière de Chine, l'électricité provient cette fois des centrales à charbon. Dans l'atelier qui jouxte les entrepôts, Wang Guoqiang* ne chôme pas: une centaine de cartes graphiques Nvidia viennent d'arriver. Armé de sa visseuse, il en assemble six pour miner de l'ethereum, autre monnaie virtuelle dont le cours s'est envolé au cours des derniers mois. "Ces cartes sont désormais très difficiles à trouver, indique-t-il. Heureusement, nous pouvons jouer de nos relations avec les fournisseurs." La flambée du cours des cryptomonnaies a entraîné une féroce concurrence et une course aux cartes graphiques et grosses machines adaptées. La pénurie - à laquelle s'ajoute désormais celle de semi-conducteurs - oblige de nombreux mineurs à s'inscrire sur des listes d'attente. "Lorsque le prix de l'or augmente, vous avez besoin de plus en plus de pelles." Dans la pièce attenante, muni d'une vieille brosse à dents, Dong Fengke* nettoie délicatement une carte-mère. "Les poussières s'infiltrent dans les machines et peuvent provoquer une surchauffe", remarque-t-il, flanqué d'un vieux tablier de cuisine. Originaire de la province rurale du Jiangxi, il veille à la maintenance des machines de 9 heures à 21 heures et passe le reste de son temps entre le dortoir et le réfectoire qu'il partage avec six autres employés. "Mon salaire n'est pas mauvais ici et le travail n'est pas trop dur, témoigne ce passionné d'informatique. Le plus difficile est de supporter le bruit et la poussière." S'il a de la chance, Dong Fengke peut réparer une machine en la redémarrant directement sur place. Si le problème est plus compliqué, il faut la retirer de l'étagère et sortir la boîte à outils dans l'atelier. En plus de consommer beaucoup d'électricité, le minage nécessite de renouveler souvent les ordinateurs. "C'est très frustrant quand une machine casse et qu'on ne peut pas la réparer", glisse-t-il. Quand viendra la saison des pluies, les équipes seront renforcées et une permanence de nuit sera mise en place pour assurer une capacité maximale à temps plein. Il y a quatre ans, Jin Xilai*, qui tenait un cybercafé pour les fans de jeux vidéo, a constaté que les cartes graphiques se faisaient de plus en plus rares. "Quand on m'a expliqué qu'elles servaient à créer de la cryptomonnaie, j'ai commencé à m'intéresser au sujet et à vouloir à me lancer!", dit-il. A 28 ans, il réunit alors 5 millions de yuans (650.000 euros) avec d'autres investisseurs pour ouvrir la mine. "Je n'ai reçu aucune aide publique, mais j'ai trouvé le terrain grâce à mes relations", élude-t-il. Dans les entrepôts, les machines minent non seulement du bitcoin mais aussi de l'ethereum pour le compte de différents clients. Situés parfois à l'autre bout du monde, ces derniers peuvent suivre à distance les performances de leurs machines et avertir les employés sur place en cas de problème. Ils sont particulièrement fébriles ces derniers mois, concède Jin Xilai. Face à l'inflation récente du cours de nombreuses cryptomonnaies, de nombreux investisseurs, flairant - ou croyant flairer - la bonne affaire, ont mis leur argent dans le secteur. "Mon téléphone n'arrête pas de sonner", reconnaît Jin Xilai. Lui garde la tête froide. S'il possède bien quelques bitcoins (il ne dira pas combien), le rendement de sa mine est surtout tributaire du prix de l'électricité. "Les responsables de la centrale électrique suivent le cours du bitcoin et veulent nous facturer plus cher!", tempête-t-il. Ses clients, qui supportent le prix des coûteuses machines, n'investissent pas sans risque: leur fortune dépend de la capacité de calcul des ordinateurs utilisés, de leur efficacité et du cours des cryptomonnaies. L'activité est très volatile. Elle est aussi de plus en plus compliquée. Il y a de moins en moins de bitcoins à miner - leur quantité totale est fixe - et les récompenses sont divisées par deux tous les quatre ans, une règle fixée dès l'origine. Les mineurs chinois ne sont pas à l'abri d'un changement de réglementation. Depuis des années, la Chine entretient une relation ambiguë avec le bitcoin. Pékin a d'abord permis à cette industrie de se développer. Les investisseurs chinois se sont précipités sur le bitcoin, outil formidable pour sortir des fortunes hors du pays en échappant aux contrôles de capitaux. Mais le vent a tourné en 2017: le gouvernement a commencé à réglementer, interdisant par exemple toute activité de levée de fonds en cryptomonnaies, opération qualifiée de "canal de financement public illégal et non autorisé", et renforçant le suivi des transactions. Les nouvelles règles ont interdit les échanges de bitcoins, mais pas leur possession. Quant au minage, il a même été encouragé par certaines autorités locales qui y voyaient un moyen d'attirer des investissements et de créer des emplois dans des régions peu hospitalières. Mais pour combien de temps encore? Naguère fervente supportrice de l'industrie, la Mongolie intérieure vient de tourner casaque. Depuis le 1er avril, l'extraction de cryptomonnaies est interdite dans cette vaste province du nord du pays. Grâce à son charbon abondant et bon marché, ainsi que son climat froid et sec propice aux machines, elle représentait à elle seule 8% de la puissance de calcul mondiale, soit plus que les Etats-Unis. Mais les autorités provinciales se sont fait taper sur les doigts par Pékin pour ne pas avoir tenu les objectifs de réduction de la consommation énergétique. La mesure pourrait-elle s'étendre? En avril 2019, la puissante agence de planification économique (NDRC) avait placé le minage sur la liste des 450 industries polluantes à éliminer au plus vite... avant de faire machine arrière. Le sujet reste éminemment sensible alors que la Chine, plus gros pays pollueur de la planète, veut désormais jouer les bons élèves dans la lutte contre le changement climatique. Environ la moitié des mines de bitcoins chinoises sont alimentées par de l'électricité tirée du charbon, ce qui pourrait compromettre les objectifs climatiques nationaux, ont récemment mis en garde des chercheurs chinois issus de la prestigieuse université Tsinghua et de l'Académie des sciences. Selon leur étude publiée dans la revue Nature, si rien n'est fait, la consommation d'énergie des mines de bitcoins pourrait quintupler d'ici à 2024, pour dépasser celle de l'Italie et l'Arabie saoudite. Les émissions de gaz à effet de serre des mines chinoises dépasseraient celles du Qatar et de la République tchèque! De quoi rendre encore plus compliqué l'engagement pris par le président Xi Jinping en personne d'atteindre un pic d'émissions de carbone avant 2030, étape cruciale vers la neutralité carbone promise pour 2060. Si la Chine devait décider d'interdire purement et simplement le minage, cela aurait un impact considérable sur les cryptomonnaies. Le mois dernier, une simple panne de courant dans la région du Xinjiang a déjà entraîné une chute brutale du cours du bitcoin: les investisseurs ont soudainement pris conscience que si le réseau est par construction décentralisé, son exploitation reste très dépendante de la Chine. Mais personne n'ose véritablement croire à une interdiction totale. Les mineurs devraient être davantage incités à s'installer dans les régions à l'énergie "propre", comme les provinces montagneuses du Sichuan et du Yunnan, suggèrent les chercheurs chinois dans Nature. Les prix de l'hydroélectricité y sont en général très bas - mais volatils. Certains exploitants chinois vont désormais chercher à l'étranger de l'électricité encore meilleur marché. En début d'année, un soudain black-out dans plusieurs villes d'Iran a révélé au grand jour la présence de fermes à bitcoins à capitaux chinois dans le pays. Pour l'instant, la décision des autorités de Mongolie intérieure n'a pas vraiment ébranlé l'enthousiasme des nouveaux chercheurs d'or. "Nous avons encore de très belles années devant nous", sourit Jin Xilai.