Certains ateliers d'artiste n'ont rien à offrir d'autre à l'oeil du visiteur que l'indifférence de quelques objets silencieux. Non seulement la maison de James Ensor est encore imprégnée de sa présence, mais les couleurs du ciel et de la digue d'Ostende semblent nous parler de l'oeuvre inquiétante de ce génie mal compris.
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Certains ateliers d'artiste n'ont rien à offrir d'autre à l'oeil du visiteur que l'indifférence de quelques objets silencieux. Non seulement la maison de James Ensor est encore imprégnée de sa présence, mais les couleurs du ciel et de la digue d'Ostende semblent nous parler de l'oeuvre inquiétante de ce génie mal compris. Les relations entre l'artiste et son milieu n'avaient pourtant rien d'idylliques. Si Ensor a vécu à Ostende jusqu'à sa mort (hormis trois ans d'études dissipées à Bruxelles), ce génie de la peinture moderne n'était assurément pas un paisible bourgeois ostendais. Outre un talent et une indépendance d'esprit hors du commun, l'artiste cultivait une certaine défiance à l'égard du monde extérieur. Moins connue que son goût pour les squelettes et pour les masques, sa fascination pour la figure du Christ témoigne bien de sa personnalité réfractaire. " Il se voyait lui-même en tant que prophète d'une nouvelle philosophie de vie, d'une nouvelle façon de voir le monde ", explique Xavier Tricot, l'un des principaux experts de son oeuvre. Tel le Christ auquel il prête souvent ses traits sur ses toiles, Ensor s'est longtemps " senti vilipendé, menacé, mis à l'écart ", précise l'historien de l'art qui a travaillé sur le projet du nouveau centre consacré au peintre. James Ensor a en effet vécu une partie de sa vie replié sur lui-même mais la " paranoïa " qu'il a développée à l'égard de ses contemporains fut sans doute le moteur principal de sa virtuosité artistique. Une hypothèse que semble confirmer le relatif déclin qualitatif que certains spécialistes observent au tournant des années 1900, période à partir de laquelle il commence à bénéficier d'une certaine reconnaissance qui débouchera sur diverses expositions internationales et son anoblissement en 1929. L'inspiration s'essouffle peut-être. " On voit sa verve redescendre ", commente quant à lui Xavier Tricot qui estime que " cette ferveur à se faire valoir et à se venger de la société " était ancrée dans l'échec paternel. Aristocrate anglais à l'éducation raffinée, le père de James Ensor (qui portait le même prénom) a en effet progressivement abandonné ses ambitions intellectuelles et sociales pour tenir avec sa femme une boutique de souvenirs et de curiosités à Ostende avant de sombrer dans l'alcool. Pour se faire une idée de l'existence à la fois insolite et mélancolique que suppose un tel commerce, il suffit de visiter celui qui est situé au rez-de-chaussée de l'actuelle maison Ensor et appartenait à l'oncle de l'artiste. C'est à la mort de celui-ci, en 1917, que James Ensor quitta la maison de sa mère située à quelques dizaines de mètres pour déménager au dessus de ce petit magasin si semblable à celui de ses parents. Difficile de ne pas se laisser impressionner par les masques, squelettes et autres bibelots étranges qui en occupent encore aujourd'hui les vitrines, surtout lorsque l'on réalise que ces mêmes objets ont marqué le petit garçon et hanté par la suite les toiles du peintre. A parcourir les pièces de cette maison étroite tapissée de teintes sombres, on pourrait se laisser envahir par une impression de solitude et de névrose. Et pourtant, ce serait oublier bien d'autres facettes plus réjouissantes et inattendues de James Ensor. Fermée en 2017 pour rénovation, la maison du peintre est désormais reliée au bâtiment voisin qui abrite un centre interactif chargé d'introduire le visiteur dans l'univers énigmatique du personnage. " Le but, explique Wim Vanseveren, qui a contribué comme consultant à l'élaboration du projet, était de fournir une connaissance sur le peintre et sur l'homme grâce à une expérimentation de sa vie. " Organisée sous la forme d'un double parcours, l'un pour les adultes, l'autre pour les enfants, l'initiation traverse des grands thèmes liés à l'inspiration et à l'intimité du peintre. On y fait par exemple connaissance avec les nombreuses femmes qui peuplent son quotidien de célibataire : sa mère, sa tante, sa soeur et sa nièce pour laquelle il joue avec sérieux son rôle d'oncle. On y constate l'étendue de sa postérité artistique à travers une carte interactive des musées du monde possédant ses toiles. La déambulation nous donne également l'occasion de constater ses talents d'écrivain et son abondante correspondance mais aussi ses ambitions musicales concrétisées notamment en 1911 par la création d'un ballet, La Gamme d'amour, qu'il compose sans même savoir déchiffrer les notes de musique. Déjà acclamé pour sa peinture, l'homme dédaigne à l'époque les pinceaux et se rêve musicien. Grâce à une maquette 1 :2 de son atelier et à une longue-vue virtuelle offrant une vision des rues d'Ostende à la Belle-Epoque, on parvient à se faire une idée assez précise de son environnement. L'historique des lieux apporte en lui-même un éclairage intéressant sur l'atmosphère qui entoure James Ensor. Le centre est en effet situé dans un ancien hôtel dont le confort incluait un restaurant et un salon de coiffure. Station balnéaire à la mode, Ostende incarne aux yeux du peintre les paradoxes d'une époque bourgeoise, déchirée entre pudibonderies religieuses et engouement des plaisirs balnéaires qu'il croque avec malice et cruauté dans certains tableaux. Si l'artiste critique les moeurs de son temps, il participe aussi à ses réjouissances comme le prouve sa collaboration à la création en 1898 du bal du Rat mort qui prolonge depuis lors chaque année les festivités du carnaval d'Ostende. Les réserves que l'on peut avoir de prime abord à se retrouver un casque sur les oreilles dans une scénographie très digitale s'effacent peu à peu. Il faut dire que la technologie relève assez bien le défi que représente la compréhension d'un être aussi singulier et insaisissable que James Ensor. L'un des aspects les plus surprenants de cette visite est sans doute l'absence totale d'oeuvres, les toiles que l'on admire tout au long du parcours n'étant que des projections ou de très bonnes reproductions imprimées. " On avait déjà un musée à Ostende (le Mu.ZEE) où se trouve toute une collection Ensor ", justifie Wim Vanseveren. Selon lui, l'idée initiale était justement de proposer une expérience radicalement différente de l'institution muséale et des lieux de pèlerinage que constituent la maison et la promenade (aujourd'hui disponible sur une application smartphone). Ce consultant en affaires culturelles voit dans l'interactivité un moyen efficace de rassembler autour du peintre ostendais un public beaucoup plus large incluant aussi bien amateurs, que connaisseurs, parents et enfants. Le risque avec la technologie, c'est sa rapide obsolescence. Un argument que ne conteste pas notre interlocuteur. " Le digital se développe si rapidement que c'est presque impossible de copier quelque chose qui a 10 ans " reconnaît-il à propos d'un éventuel modèle qui aurait pu inspirer le projet. Malgré tout, l'expert reste confiant dans l'attractivité d'un tel dispositif qu'il imagine modifiable tous les 5 ou 10 ans afin de susciter l'envie d'une deuxième visite. " Nous avions 20.000 visiteurs par an, le but, c'est d'en accueillir 50.000 ". Un chiffre raisonnable qui reflète le souci de préserver les lieux, notamment les éléments d'origine encore présents dans la maison, puisque seulement 60 personnes (40 à cause du Covid-19) sont admises à entrer chaque heure dans la maison du maître. Pour les amateurs de chefs-d'oeuvre bien réels, un espace propose deux fois par an une sélection thématique d'oeuvres d'Ensor. Chargé du commissariat des expositions, Xavier Tricot avoue avoir eu du mal à convaincre les collectionneurs et les institutions de prêter leurs trésors pour la première d'entre elles consacrée aux liens entre le peintre et la ville d'Ostende. Le centre Ensor doit encore se faire connaître pour asseoir sa légitimité mais le résultat de cette exposition offre une confrontation très réussie entre le travail de peinture et de gravure de cet artiste multiple. Impressionnant en termes de ressources déployées sur le plan technologique, pédagogique et bien évidemment financier, le projet du Centre Ensor illustre l'orientation culturelle résolument prise par Ostende depuis quelques années. Face à la concurrence des stations balnéaires françaises plus ensoleillées et aux paysages réputés des dunes zélandaises, " la reine des plages " peinait à attirer les touristes étrangers. Quant aux Belges, ils n'y viennent guère qu'en été, le temps d'un week-end, au mieux d'une ou deux semaines de vacances. Seule véritable ville du littoral belge, Ostende a souhaité dépasser sa vocation initiale de station balnéaire et devenir une destination de city-trip. " Une sorte de Bruxelles à la mer ", résume Wim Vanseveren, qui a pris assez tôt part à cette transition en tant que conseiller de certains élus locaux. La ville a alors misé sur une offre culturelle plus large et plus ambitieuse capable de susciter un intérêt au-delà de la mer et du soleil. L'inauguration en 2012 de la Grote Post, l'ancien office de poste à l'architecture moderniste, comme centre culturel a constitué la première étape décisive de ce nouveau cap. Pièce manquante du puzzle, cette initiative a permis de réunir et de créer des synergies entre les acteurs locaux qui, comme le remarque notre interlocuteur, se comportaient jusque-là souvent en " frères ennemis ". Les efforts fournis, tant de la part du privé que du public, ont abouti à la création de quelques événements d'importance comme le Crystal Ship, un festival d'art urbain né en 2016 qui draine à chaque édition entre 50.000 et 100.000 visiteurs sur les trottoirs de la ville. Le changement de mentalité chez les élus politiques a été déterminant. " La culture, avant, ils n'étaient pas contre mais cela coûtait surtout de l'argent. Aujourd'hui, la culture fait partie de ce qu'ils veulent faire, incarner et offrir ", souligne Wim Vanseveren. Les déclarations de l'actuel bourgmestre, Bart Tommelein (Open Vld), traduisent bien cette prise de conscience. " Ostende est devenue une ville de toutes les saisons ", affirmait-il l'année dernière à la VRT à l'occasion d'une hausse de la taxe de séjour décidée en partenariat avec le secteur horeca afin de financer de nouvelles initiatives touristiques pour la plupart à caractère culturelle. Parmi les événements annoncés, on note la création de trois festivals, l'un consacré à la musique soul (qui se tiendrait au printemps), un autre destiné à la photographie en septembre et le dernier célèbrerait le jazz en novembre dans la salle de spectacle du Casino. Issus de concertations entre partenaires locaux et basés sur les avis de différents consultants extérieurs, la plupart des projets sont coordonnés par l'association Toerisme Oostende qui met particulièrement l'accent sur les réseaux sociaux dans sa promotion du tourisme ostendais, à l'instar de la vaste campagne Ensor lancée au début de l'été sur la plateforme TikTok. Ostende n'est bien entendu pas la seule localité belge à avoir choisi la culture comme accélérateur de croissance, mais il faut bien reconnaître qu'avec des figures comme James Ensor, Léon Spilliaert, Constant Permeke ou même Marvin Gaye, venu y séjourner quelque temps, elle bénéficie d'un patrimoine artistique hors du commun qu'elle a trop longtemps sous-exploité. L'histoire de l'art est un atout de taille dans la bataille impitoyable du tourisme que se livrent les villes européennes.