Lorsqu'on a demandé au patron de Netflix, le géant mondial du streaming, quel était son plus grand concurrent, il n'a pas dit que c'était l'offre de Disney+, ni celle d'Apple TV ou encore Amazon Prime. Non, pour lui, le plus grand concurrent de Netflix, c'est... notre sommeil. Au-delà de la boutade, regardez autour de vous le nombre de personnes (jeunes ou pas) qui dorment peu la nuit et qui s'enfilent des épisodes d'une même série à la queue leu leu. D'ailleurs, cette nouvelle manière de consommer du divertissement au détriment du sommeil a même droit à un nom spécifique: le "binge watching". L'expression est construite en référence au " binge drinking" qui n'a pas besoin de traduction.
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Lorsqu'on a demandé au patron de Netflix, le géant mondial du streaming, quel était son plus grand concurrent, il n'a pas dit que c'était l'offre de Disney+, ni celle d'Apple TV ou encore Amazon Prime. Non, pour lui, le plus grand concurrent de Netflix, c'est... notre sommeil. Au-delà de la boutade, regardez autour de vous le nombre de personnes (jeunes ou pas) qui dorment peu la nuit et qui s'enfilent des épisodes d'une même série à la queue leu leu. D'ailleurs, cette nouvelle manière de consommer du divertissement au détriment du sommeil a même droit à un nom spécifique: le "binge watching". L'expression est construite en référence au " binge drinking" qui n'a pas besoin de traduction. La référence syntaxique démontre au passage que nous sommes sans doute entrés dans une forme de société décadente à l'insu de notre plein gré. Vous avez des doutes, surtout avec un terme aussi connoté et choquant que "décadent"? Alors analysez avec moi la dernière offre de Netflix. Pour rappel, cet ovni médiatique possède d'ores et déjà 208 millions d'abonnés dans le monde. Or, le CEO de Netflix vient d'engager un spécialiste des jeux vidéo avec un seul objectif: proposer d'ici un an aux abonnés de la plateforme, et sans coût supplémentaire, des jeux en lien avec les séries cultes qu'elle diffuse. Et si vous vous demandez ce que Netflix va faire dans ce secteur, gardez à l'esprit que le marché économique des jeux vidéo est plus important que celui de la musique et du cinéma cumulé. En clair, c'est bel et bien une histoire d'argent et la deuxième confirmation, selon moi, que nous sommes entrés dans une société décadente, à savoir le fameux "du pain et des jeux" cher aux Romains de l'Antiquité. Sur le plan économique, l'équation est imparable. Proposer des jeux vidéo en lien avec ses séries cultes permettra à Netflix de gagner la bataille de votre attention, notre attention, au détriment de cet horrible concurrent qu'est notre sommeil. En effet, en intégrant des jeux à son offre, la plateforme incite ses abonnés à prolonger leur expérience d'addiction. Pour mes confrères du Figaro, il s'agit de répondre à l'appétit des 208 millions d'abonnés devenus fans par exemple de la série Stranger Things, de Lupin ou de La casa de papel. En termes plus cyniques, ces jeux vidéo n'ont qu'un seul but: créer des communautés de fans pour fidéliser les abonnés. N'oublions pas que la définition du capitalisme aujourd'hui, c'est ... l'addiction! Eh oui, plus un abonné à Netflix consomme de contenus, plus il a le sentiment qu'il en a pour son argent, moins il aura envie de résilier son forfait. CQFD. Lorsque je démarrais cet éditorial en écrivant que nous étions dans une société décadente, ce n'est pas que je veux jouer au moralisateur. De quel droit d'ailleurs? Mon but, plus modeste, est de montrer que derrière une simple offre de jeux vidéo se cache la nouvelle économie. Une économie qui ne se nourrit pas de pétrole ou d'une autre matière première, mais de notre temps. Autrement dit notre bien le plus précieux. Vu le nombre d'écrans qui se disputent notre temps, nous sommes bien entrés dans une économie de l'attention. Ou du "temps de cerveau humain disponible" comme l'avait dit en 2004 et de manière prémonitoire Patrick Le Lay, l'ancien patron de TF1. Bien entendu, c'est une forme plus sophistiquée, plus technologique que l'ancienne version du "donnez-leur du pain et des jeux". Mais ça reste malgré tout une forme de décadence de nos sociétés.