Il n'a pas attendu la crise sanitaire pour découvrir le terme " déconfinement ". Depuis plus de 30 ans, Jean Blaise s'est donné pour mission de sortir " la culture de ses boîtes et de ses élites ". Un vaste défi pour le grand ordonnateur du " Voyage à Nantes ". Mais le temps a joué en sa faveur. Aujourd'hui, le parcours artistique qu'il a fondé en 2012 est devenu un événement majeur de la région et l'un des premiers produits de promotion du territoire à l'étranger. Les chiffres sont flatteurs : 700.000 visiteurs durant l'été, 53 millions d'euros de retombées économiques locales et un nombre de nuitées qui a augmenté de 95% en 10 ans sur juillet et août.
...

Il n'a pas attendu la crise sanitaire pour découvrir le terme " déconfinement ". Depuis plus de 30 ans, Jean Blaise s'est donné pour mission de sortir " la culture de ses boîtes et de ses élites ". Un vaste défi pour le grand ordonnateur du " Voyage à Nantes ". Mais le temps a joué en sa faveur. Aujourd'hui, le parcours artistique qu'il a fondé en 2012 est devenu un événement majeur de la région et l'un des premiers produits de promotion du territoire à l'étranger. Les chiffres sont flatteurs : 700.000 visiteurs durant l'été, 53 millions d'euros de retombées économiques locales et un nombre de nuitées qui a augmenté de 95% en 10 ans sur juillet et août. La ville profite de cette déambulation à ciel ouvert pour se montrer sous son meilleur profil. Convertie au tramway bien avant les autres, généreuse en pistes cyclables, Nantes est régulièrement dans le peloton de tête des métropoles françaises où il fait bon vivre. Les touristes de passage n'ont pas de mal à se laisser convaincre. Difficile de résister par beau temps au charme des bords de Loire et de l'Erdre, son affluent. Les rives sont particulièrement accueillantes sur le quai des Antilles avec ses hangars maritimes réaffectés en tables d'hôtes, librairies ou galeries d'art. Le long de l'île de Versailles, l'atmosphère est bucolique, presque champêtre. Plus au centre, l'élégante architecture classique du quartier Graslin est un modèle de délicatesse. Dans ce quartier du 18e siècle, même les façades en granit beige qui réverbèrent avec douceur les rayons du soleil prennent soin de ne pas vous éblouir. Tant de prévenance ferait presque oublier que Nantes n'est pas une poupée de porcelaine. Le projet d'extension de l'aéroport voisin de Notre-Dame-des-Landes, très contesté par les altermondialistes, a permis de mesurer ces dernières années la détermination des zadistes du cru qui ne craignent ni la matraque ni les gaz lacrymogènes. Le Voyage à Nantes (VAN), qui en est à sa huitième édition, est une affaire bien rodée. Malgré l'actualité pandémique, la manifestation, accessible gratuitement, a été maintenue. Elle court jusqu'au 27 septembre avec une vingtaine d'oeuvres nouvelles. Celles-ci viennent compléter les installations passées qui ont été pérennisées. Combien au total ? La collection compte désormais une centaine de " spots " permanents, disséminés dans la ville, peut-être plus si l'on inclut les oeuvres du programme Estuaire lancé en 2007 également par Jean Blaise. " Le Voyage à Nantes se prolonge maintenant toute l'année ", se félicite Xavier Theret, son directeur des relations internationales. L'initiative privilégie l'humour et l'insolite. Pas question de braquer le public avec un programme qui pourrait être jugé élitiste. Pas question non plus de se limiter au pur divertissement. Au parc des Chantiers, l'arbre à baskets s'inscrit bien dans ce double esprit. Cette structure en arborescence hérissée de paniers placés à différentes hauteurs permet à tous les joueurs, sans distinction d'âge, de s'essayer au dunk. La proposition de l'agence A/lta n'est pas que ludique, elle se veut citoyenne, rassembleuse, appropriable par tout un chacun. Etre léger, sans être superficiel ? L'installation du cours Cambronne répond parfaitement au cahier des charges. Sur cette place rectangulaire arborée, le passé et le présent s'y télescopent avec malice. La statue grandiloquente du général Cambronne, héros malheureux de la bataille de Waterloo, partage depuis 2018 l'espace public avec une fillette en bronze qui se hisse sur un socle vide. L'Eloge de la transgression imaginée par Philippe Ramette est un pied de nez au geste monumental d'à côté, une bulle de savon qui vient chatouiller l'ego des grands hommes, inamovibles sur leur piédestal. Le même Ramette est l'auteur de L'Eloge du pas de côté, place Bouffay. L'artiste s'y représente debout sur un socle, une jambe dans le vide, sans que le déséquilibre ne menace son flegme. La métaphore, qui résonne comme un appel à emprunter les chemins de traverse, est l'une des oeuvres contemporaines les plus appréciées des Nantais. Peut-être y voient-ils une forme d'autoportrait collectif ? A mi-chemin entre Rennes et La Rochelle, Nantes vacille sur ses deux pieds identitaires. Longtemps partie intégrante de la Bretagne avant d'en être écartée pour des raisons politiques, la ville se trouve rattachée aujourd'hui au Pays de la Loire. Les partisans d'un retour au bercail sont nombreux, dit-on... Dans le Jardin des Plantes, Jean Jullien, jeune illustrateur en vue qui collabore au New Yorker, rend hommage aux affichistes pleins de vie des années 1950. Sa fontaine Le baigneur met en scène un gros bonhomme rose bébé dont l'eau jaillit de sa bouche en geyser. C'est frais, joyeux comme un générique de film d'Yves Robert. Le résultat n'a pas cependant la pertinence des dessins que l'auteur a l'habitude de signer pour la presse. Dans la cour d'une agence immobilière, rue La Noue-Bras-de-Fer, on fait " mumuse " avec les proportions. Le Bourguignon Lilian Bourgeat a déroulé un mètre ruban géant qui court sur les graviers et grimpe le long des façades. Les centimètres ont la taille d'un bras, réduisant les immeubles environnants à des proportions lilliputiennes. Le concept n'est pas nouveau - la pratique de l'objet surdimensionné est un gimmick de l'art contemporain - mais l'exécution, irréprochable, a le mérite de produire son effet. Fidèle à son univers " gulliverien ", l'artiste occupe à nouveau cette année le terrain nantais avec une paire de bottes taille 2.000, posée au Potager de la Cantine. Même procédé, autre lieu. Au Jardin des Plantes, c'est l'auteur de livre pour enfants Claude Ponti qui signe un banc qui nous fait lever le nez à la verticale. L'objet a été récemment restauré en atelier après avoir subi les tentatives répétées d'escalade des promeneurs. Les surprises surgissent au détour d'une avenue, d'un boulevard ou d'une place. Dans le quartier médiéval du centre-ville, truffé d'étroites ruelles et de maisons à colombage, les artistes s'adaptent, se tortillent et se fraient un chemin. Myrtille Drouet a profité d'un interstice entre deux maisons pour plugger un gîte suspendu à cinq mètres du sol. L'habitat Micr'home, déployé sur trois niveaux, est recouvert de tôle noire perforée qui ajoute à son mystère. La maisonnette hors-sol de 26m2 se rejoint par une échelle, tandis qu'une poulie permet de hisser les bagages. Un vrai nid pour amoureux casse-cou, disponible à la location (entre 100 et 120 euros la nuit). Dans le centre-ville où l'espace vient à manquer, des esprits féconds revisitent les enseignes commerçantes. Auto-école, crêperie, salon de coiffure ou pharmacie tournent le dos au caducée ou au poteau de barbier. Et c'est parfois jouissif. Mitoyens, la boucherie de la rue Guépin et un magasin de rollers et de glisse (remplacé depuis par un fleuriste) se partagent un seul et même écriteau dont on appréciera le tour de passe-passe sémantique : un skate en forme de steak puisqu'ils ont en commun les mêmes lettres. Décidé à faire du patrimoine un allié, le VAN n'hésite pas à inclure dans son circuit le passage Pommeraye, sublime galerie à trois niveaux du 18e siècle chère aux films de Jacques Demy qui y tourna Lola et Une chambre en ville. Le château des ducs de Bretagne dont la gestion a été confiée au VAN a, lui aussi, été intégré au parcours. L'édifice médiéval qui abrite le musée d'histoire de Nantes réserve une partie de ses salles à des expositions temporaires. Cet été, c'est l'histoire de la biscuiterie Lu qui se raconte par le détail sur deux étages... Une manière de voir les rayons de supermarchés d'un autre oeil. D'abord commercialisée sous l'appellation Lefèvre-Utile, du nom des fondateurs, la marque nantaise change d'appellation en 1887 pour devenir Lu, un an avant le lancement du fameux Petit Beurre. La saga de la firme au logo blanc sur fond rouge qui restera dans le giron familial jusqu'en 1968, est une leçon magistrale de marketing et d'esthétique. Des huiles sur toile deviennent les emblèmes des boîtes en fer blanc avant que Raymond Loewy, le génial designer à qui l'on doit le logo des cigarettes Lucky Strike, n'impose sa patte. De cette aventure qui rassemble jusque 2.000 ouvriers dans les années 1950, il reste, près de la gare, un bâtiment Art nouveau qui en impose. L'édifice qui était le QG de Lu est devenu le Lieu Unique, un centre artistique névralgique que connaissent tous les Nantais. L'exposition " Humanité végétale " s'y déroule en ce moment. L'île de Nantes tient une place à part dans le coeur des autochtones. Ce quartier insulaire à 10 minutes de marche du Lieu Unique, long de cinq kilomètres, enserré entre deux bras de la Loire, est partie prenante de l'histoire des chantiers navals qui avait débuté en 1750. Concurrencés par Saint-Nazaire, ils ont fermé leurs portes en 1987. Les rampes métalliques qui servaient à mettre à flot les paquebots ont été conservées, les appareils de levage hors normes aussi, comme cette ancienne grue jaune surnommée Le Titan, construite en 1954 et digne des Transformers. Ce signal haut de 43 mètres de haut est visible à des centaines de mètres à la ronde. Mais le parc des Chantiers, comme on nomme cette zone industrielle désaffectée de 13 hectares, n'est pas qu'une ghost town. En 2007, " Les Machines de l'île " ont été inaugurées sur la friche dans le but de donner une seconde vie à ce no man's land. Cette série d'attractions, gérées par la société publique qui pilote Le Voyage à Nantes, est centrée sur la fabrication et la démonstration de géants mécatroniques particulièrement complexes. La formule séduit le public. Le Grand éléphant est l'une de ces prouesses d'ingénierie qui permet d'embarquer une trentaine de personnes à bord d'un pachyderme articulé de 12 mètres de haut. Le monstre de 50 tonnes se déplace à l'aide d'un chariot roulant équipé d'un moteur de 450 chevaux. Le procédé, inspiré par l'univers métallo-onirique de Jules Verne (l'écrivain était natif de Nantes), s'est enrichi au fil des années et des éditions du VAN. Du manège monté sur vérins (Le Carrousel des mondes marins), opérationnel depuis 2012, aux prototypes d'animaux fantastiques exposés dans un ancien hangar maritime, la liste des engins robotisés s'allonge. Plus ambitieux encore, l'Arbre aux Hérons est en gestation depuis cinq ans. Le coût de ce jardin suspendu, qui permettra d'emporter dans les airs plusieurs dizaines de passagers, est estimé à 35 millions d'euros. Prendra-t-il son envol un jour ? Rien n'est moins sûr. Le projet qui devrait être installé dans une ancienne carrière a du mal à se boucler financièrement et ne fait pas l'unanimité au sein des décideurs. " Il ne faudrait pas que les Machines deviennent un nouveau Disneyland ", redoute un observateur privilégié. Dopé par le tourisme, le parc des Chantiers est en effet en pleine mutation. Le restaurant étoilé LuluRouget a récemment quitté le centre-ville pour s'y installer non loin d'une école de design qui verra bientôt le jour. Le terrain de l'ancienne friche, doté de vastes perspectives, se prête bien aux projets immobiliers et à la création. Daniel Buren a installé le long du quai des Antilles, vers la pointe de l'île, une série de 18 anneaux monumentaux. En face, le quartier de Chantenay, séparé par la Loire, se rejoint en navette fluviale. C'est là que les chantiers navals Dubigeon avaient leurs hangars. Eux aussi connaissent une mue depuis décembre 2019 avec l'ouverture dans le lieu-dit des " Docks du Chantenay " qui compte une microbrasserie et un marché de produits bios. Forts de leur expérience, les organisateurs du VAN reçoivent des délégations du monde entier qui se pressent pour comprendre le " miracle nantais ". Des représentants de Séoul, Montréal ou Namur font désormais, eux aussi, le voyage pour tirer les leçons de la reconversion. " Ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que la transformation de Nantes a pris 30 ans, précise Xavier Theret. Elle a aussi bénéficié d'une grande stabilité politique, ce qui a permis de faire avancer les choses ". Depuis 1989, la municipalité affiche la même couleur politique. De là à y voir la recette du succès...