Le journaliste français Julien Le Bot a écrit Dans la tête de Mark Zuckerberg (Editions Solin/Actes Sud). Dans cet ouvrage passionnant et très documenté, l'auteur décortique le parcours et la vision d'un entrepreneur à succès qui suscite de nombreuses polémiques. Il nous explique pourquoi Mark Zuckerberg a décidé de nous emmener sur ce nouveau continent numérique, le métavers.
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Le journaliste français Julien Le Bot a écrit Dans la tête de Mark Zuckerberg (Editions Solin/Actes Sud). Dans cet ouvrage passionnant et très documenté, l'auteur décortique le parcours et la vision d'un entrepreneur à succès qui suscite de nombreuses polémiques. Il nous explique pourquoi Mark Zuckerberg a décidé de nous emmener sur ce nouveau continent numérique, le métavers. TRENDS-TENDANCES. Facebook veut devenir une "entreprise métavers". Pourquoi? JULIEN LE BOT. Meta estime avoir atteint une sorte de seuil maximal en termes d'acquisition de nouveaux utilisateurs. Avec Facebook, Instagram, WhatsApp et Messenger, l'entreprise a réussi à mettre quasiment l'ensemble des internautes à bord - à l'exception de la Chine qui reste un territoire à part dans le cyberespace. Sur le marché des réseaux sociaux, Meta a largement remporté la mise. Dans ce contexte, les relais de croissance vont être difficiles à trouver à partir des plateformes historiques de l'entreprise. Or, vu les velléités tant américaines qu'européennes de réguler les grands acteurs du web comme Facebook, Meta ne va plus chercher à grandir via le rachat de concurrents. Mark Zuckerberg cherche donc la prochaine frontière pour son projet, qui consiste à connecter les individus du monde entier. Cette prochaine frontière, c'est le métavers. En quoi consiste ce métavers? C'est un univers virtuel. Ces dernières années, les plateformes numériques ont eu tendance à annexer le débat public. Le métavers est une plateforme qui a vocation à structurer la place publique numérique. Ce n'est pas rien. Est-ce un écran de fumée pour masquer les polémiques actuelles concernant Facebook, suite notamment aux révélations de la lanceuse d'alerte Frances Haugen? Je ne crois pas trop à cette thèse. Il est vrai que cette annonce arrive à un moment parfaitement opportun pour Facebook. C'est, dans une certaine mesure, une manoeuvre dilatoire. Mais fondamentalement, Mark Zuckerberg est persuadé que son entreprise est bonne pour l'humanité et qu'elle a fait ce qu'il fallait pour régler les questions de sécurité, modération, désinformation, etc. Ce n'est donc pas vraiment une réaction à ces polémiques. La transition de Facebook en Meta renferme en fait un double message. Au monde politique, qui surveille étroitement ses activités, Mark Zuckerberg montre qu'il n'effectuera plus de grands mouvements dans le domaine des réseaux sociaux, même s'il est concurrencé par des plateformes comme TikTok. Au monde financier, qui continue à lui faire confiance, il montre qu'il va investir une partie des revenus colossaux de Meta dans un nouveau projet qui doit permettre à l'entreprise de devenir un acteur majeur du métavers. Le métavers, c'est du pur marketing? Ou c'est une vraie transformation du business de Facebook? Il y a une part d'effet d'annonce. Mais on est aussi en train de changer d'époque. Même si les réseaux sociaux et les plateformes sont encore très présentes dans nos vies, nous sommes sortis d'une période de naïveté et de candeur par rapport à ceux-ci. Y a-t-il aujourd'hui encore de la place pour de nouvelles plateformes sociales? Ce n'est pas évident. En basculant sur un nouvel environnement au croisement des jeux vidéo, de la réalité augmentée et de la réalité virtuelle, Mark Zuckerberg fait un pari économique et cherche aussi à ne pas être dépassé. Le patron de Meta est condamné à jouer le coup d'après, parce qu'il ne sait pas ce que vont devenir les réseaux sociaux. Dans votre livre, vous évoquez l'importance de la vision à long terme chez Mark Zuckerberg. Le métavers fait-il partie de son plan depuis le début? Non, probablement pas. Il est vrai qu'il s'est passionné pour les jeux vidéo et les empires dès sa plus tendre enfance. Et donc peut-être qu'inconsciemment, il ambitionnait de créer un environnement virtuel capable de connecter un maximum d'individus, et de permettre aux communautés de se structurer. Mais d'un point de vue entrepreneurial, il a d'abord oeuvré à imposer Facebook à partir de sa création en 2004. Ce n'est qu'après l'introduction en Bourse en 2012 que la question de la "prochaine frontière" a commencé à émerger. Il s'est alors intéressé à Oculus, on a vu apparaître sur son compte Instagram des photos de lui avec un casque de réalité virtuelle, on l'a entendu parler d'expériences immersives, etc. L'univers virtuel présenté par Facebook semble pour le moment assez vide. A part des visioconférences et des jeux en réalité virtuelle, difficile de comprendre ce qu'on va y retrouver. La vidéo de présentation du métavers de Meta est assez troublante. Elle montre que Mark Zuckerberg n'a pas beaucoup d'idées originales pour remplir cet univers virtuel. Mais son atout, c'est la maîtrise de sa communauté d'utilisateurs, qu'il va tenter d'embarquer avec lui. Il a quand même déjà réussi à nous attirer sur plusieurs plateformes et à nous y maintenir captifs. Même si le métavers tel que présenté peut paraître ringard, nous allons peut-être nous sentir obligés d'y aller parce que nos amis y seront ou parce que notre employeur va nous y conduire. Facebook fonctionne grâce à la publicité. Le métavers sera-t-il lui aussi rempli de pubs? Il y aura certainement de la publicité. Mais le pari est aussi de bâtir de nouveaux services qui généreront des revenus complémentaires. Les menaces qui pèsent sur Facebook en matière de régulation pourraient amener l'entreprise à diminuer sa dépendance à la publicité ciblée. Mark Zuckerberg cherche-t-il à créer une sorte d'empire virtuel dont il serait le grand stratège? C'est son ambition. Après, si aucun de nous ne s'en empare, il est possible qu'il fasse tous ses investissements dans le vide. Dans son esprit, c'est un projet cohérent. Il dispose des ressources financières nécessaires pour essayer de le mener à bien. Mais ça ne veut pas dire que les utilisateurs vont suivre et que ce sera un succès. Tout d'abord, il y a quand même une prise de conscience que Facebook n'est pas toujours un environnement extrêmement respectueux de la vie privée et de la qualité du débat démocratique. Par ailleurs, ce sera peut-être un univers vieux jeu, difficilement utilisable et peu agréable. On ne peut pas en préjuger. Créer un nouvel univers virtuel parallèle, c'est tout de même un projet très ambitieux. Le patron de Meta est-il mégalo? Quand on a été à ce point couronné de succès sur le plan entrepreneurial, c'est compliqué de ne pas être complètement mégalo. Tous les grands patrons de la Silicon Valley ont une certaine estime de leur personne, et on peut les comprendre par certains aspects. Ils ont quand même une trajectoire assez hors normes. On peut dire que Mark Zuckerberg a une idée assez claire de ce qui lui semble être le sens de l'Histoire. Il a un grand dessein pour l'humanité. Et il compte tout faire pour nous embarquer dans la direction qu'il a choisie.