Pour Pierre Lemaitre, en dépit du ton de son nouveau roman, cette guerre n'a rien de " drôle " même si elle pouvait paraître étrange à Roland Dorgelès, créateur de l'expression " drôle de guerre ". Les armées françaises s'attendent à rejouer 14-18 dans les tranchées. Il s'agira pourtant d'une guerre de mouvements.
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Pour Pierre Lemaitre, en dépit du ton de son nouveau roman, cette guerre n'a rien de " drôle " même si elle pouvait paraître étrange à Roland Dorgelès, créateur de l'expression " drôle de guerre ". Les armées françaises s'attendent à rejouer 14-18 dans les tranchées. Il s'agira pourtant d'une guerre de mouvements. A Paris, alors que l'ennemi est à quelques heures, l'état-major continue de rassurer. La documentation rassemblée par l'auteur l'a particulièrement interpellé. " Ça m'a beaucoup frappé, cette propagande élevée au rang de mensonge d'Etat, nous confirme-t-il. L'état-major et les politiques ont besoin de faire croire à la France que tout va bien en espérant que ça va les faire réussir à renverser la vapeur d'une guerre qui est mal partie. " Dans sa fiction, l'auteur en remet une couche en créant le personnage de Désiré Migault, " usurpateur patenté " et " parfaite métaphore de la situation ", qui trompera, en plus du ministère de l'Information, le monde scientifique et clérical par son habileté à jouer avec les circonstances et son talent à dissimuler ses failles. Porteur des communiqués triomphants de l'armée française alors qu'elle est en plein déconfiture, il parvient en fait à déstabiliser un monde politique qui croit détenir la vérité. Ce rusé plante le décor de ces mois de 1940, prélude à de longues années de guerre. Ce début de conflit est construit par Pierre Lemaitre comme un carrefour de destinées : celle de Louise, institutrice et jeune veuve venant d'assister au suicide de ce vieux médecin lubrique alors qu'elle se déshabille devant lui pour quelques billets ; celle de Gabriel, coincé au front, s'essayant à quelques vains épisodes de bravoure alors que la débâcle semble inéluctable. En croisant ces histoires au gré de multiples rebondissements (le roman se lit comme un feuilleton), Pierre Lemaitre conclut une trilogie passionnante des " enfants du désastre " entamée avec Au revoir là-haut. Le prix Goncourt 2013 et sa suite Couleurs de l'Incendie (2018) partagent avec ce troisième tome une introspection de cette première moitié du 20e siècle vue d'en bas. " Je n'écris que sur les concierges ", nous explique celui qui a tenu à travers cette saga " picaresque " à ne faire parler que des héros prisonniers de leur quotidien, ne veillant qu'à leur propre survie, " des personnages pour lesquels la Grande Histoire n'existe pas ". " L'ambition du livre est de placer le lecteur dans la même position que les personnages et leurs rythmes, ajoute l'auteur. J'essaie de laisser aux lecteurs de l'espace pour réfléchir. C'est important, quand on est face à des livres politiques comme le sont ces trois-là, de ne pas asséner de vérités mais au contraire de donner des histoires qui permettent de juger en toute conscience. Mes livres sont politiques. D'abord par la critique sociale en s'adressant à un moment de l'histoire de manière un peu décapante, ensuite en raison des concordances entre la période historique et celle d'aujourd'hui. Ils sont politiques par effet de miroir. " Par son titre, Miroir de nos peines parle ainsi aux deux époques. " Ce n'est pas innocent que le livre se termine dans un camp de réfugiés. Ni de raconter un état-major incompétent et fuyard, la troupe payant le plus lourd tribut. C'est toujours les mêmes qui trinquent. A l'histoire écrite par les vainqueurs et les grands, j'essaie de répondre par une histoire qui est vue et vécue par les gens. " Efficace conteur, dialoguiste éclatant, Pierre Lemaitre parvient une fois de plus à nous tendre le miroir de notre société, avec la rigueur et la fantaisie du romancier. Une fresque qui comptera longtemps.